Les 5 du Vin

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État des lieux d’un vignoble en péril: Banyuls-Collioure

L’envie de m’arrêter ne serait-ce qu’un temps sur le terroir le plus spectaculaire de ma région d’adoption, cette même envie ajoutée à un séjour récent dans ce bout de France le plus méridional de l’Hexagone, ainsi qu’un papier tout aussi récent de notre Marco ici même, toutes ces circonstances confondues ont achevé de me convaincre.

Me convaincre de quoi au juste ? Qu’à moins d’une prise de conscience de nos édiles, d’une décision politique de prendre le problème à bras le corps, ce qui n’est pas avouons-le dans l’ADN de nos politiques, et d’un investissement colossal côté vignerons, suivi de mesures de protections radicales, le si beau vignoble de Banyuls (qui englobe celui de Collioure, Port-Vendres et Cerbère) n’en a plus pour très longtemps.

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Au delà de la beauté qu’offrent les paysages d’une montagne schisteuse dévalant dans la mer, hormis ces petits ports romantiques où il m’arrive de tremper mes gambettes poilues, de lire le journal ou de boire mon café, laissant de côté ces criques mouchoirs de poche s’ouvrant sur la Méditerranée, qu’est-ce qui m’autorise à être subitement aussi péremptoire (et pessimiste)? Après tout, la population locale et ses élus semblent se satisfaire de vivre dans des paysages de toute beauté et ils me paraissent jouir en pleine apathie de leur environnement immédiat, semblant se désintéresser d’un péril qu’ils ne voient pas venir, à moins qu’ils ne veulent le voir venir. Tout semble si bien aller : en hiver les retraités affluent de toute l’Europe, tandis que les projets immobiliers se multiplient et que les enseignes à grandes ou moyennes surfaces pullulent jusqu’aux fronts de mer. C’est beau la Catalogne française…

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Arrivé dans le Roussillon, en 1988, c’était vers ce vignoble spectaculaire que je m’étais tout naturellement tourné. En compagnie d’une troupe d’investisseurs très modestes (sommeliers, cavistes, vignerons, journalistes spécialisés) nous étions allés à Banyuls-sur-Mer, non pas avec en tête l’idée de faire du fric, mais déjà l’envie sincère de sauver de l’oubli quelques parcelles de précieuses terrasses de vignes de Grenache, des vignes que nous voyions sombrer dans l’oubli et que les gens du coin, hormis une poignée de vignerons, préféraient laisser à l’abandon. Il faut dire que nous mêmes, après trois millésimes d’un Terra Vinya élevé en pièces, avions fini par jeter l’éponge dix ans plus tard par manque d’ambition et parce que la vie nous appelait ailleurs. À l’époque, vers la fin des années 1980, la raison principale de ce délabrement du vignoble était aussi évidente qu’historique : la vente des vins doux naturels périclitait n’ayant, comme unique pilier, qu’un public survivant composé de quelques vieillards en mal de réconfort sucré. En gros, la nouvelle génération ne suivait pas et ne collait plus à l’image vieillissante et ringarde d’un produit d’une autre époque. Ainsi vont les modes, ainsi vont les vins.

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Pour des raisons culturelles, après des décennies d’un relatif confort, les vignerons – pour beaucoup petits propriétaires doubles actifs liés aux coopératives – avaient du mal à se recycler en producteurs de vins secs ou tranquilles, c’est-à-dire non mutés (non renforcés devrait-on dire) à l’alcool. Ajoutez à cela la difficulté de lancer sur le même territoire que Banyuls une appellation-bis comme Collioure qui, à l’époque, ne concernait que des rouges, les fautes de gestion des uns et des autres, les plans de communication en dents de scie pour plaire tantôt au négoce, tantôt à la coopération, les deux acteurs majeurs d’alors, ainsi que le sempiternel combat des conservateurs s’affrontant à un vent de modernisme pas assez convaincant à leurs yeux, du moins dans ses arguments financiers immédiats, et c’est ainsi que l’on obtenait une sorte de lie visqueuse entraînant un refus de bouger, une passivité se heurtant, en plus, à différentes ambitions politicardes locales. On avait l’impression que l’intelligence d’un seul homme, Michel Jomain, pouvait faire bouger les choses. Seul hic, le gars n’était pas du pays et en plus, il était fort marqué politiquement (ndlr: à gauche, en l’occurrence). L’homme a disparu en 2011.

Est-ce le manque d’enthousiasme, est-ce un problème de gestion ou de perspectives commerciales? Toujours est-il que depuis, le Groupement Interproducteurs Collioure Banyuls qui, un temps, représentait 80% des viticulteurs du cru, un mastodonte que les touristes connaissent sous le nom de Cellier des Templiers (aujourd’hui Terre des Templiers), a fini par mettre le genou à terre avant d’être placé sous sauvegarde par la Justice. Il dispose encore d’une année pour se redresser.

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Mais alors, quel est donc ce mal mystérieux qui menace ce petit territoire côtier au cœur duquel je me suis récemment isolé et promené durant deux semaines ? Le problème, c’est qu’il n’y a pas un mal, mais des maux… et non des moindres. Je vais tenter de les résumer ici, tout en précisant avant d’aller plus loin que cette splendide Côte Vermeille où se côtoient, je me répète, deux appellations, Banyuls et Collioure, est un pays à part avec ses codes, ses traditions, ses magouilles aussi, un état dans l’État.

Quelque peu isolé du reste de l’Hexagone, avec une seule route sinueuse pour le traverser et une ligne de chemin de fer menant à l’Espagne, ce petit pays a longtemps vécu de la pêche artisanale et de la viticulture… sans parler de la contrebande. Depuis 1974, une réserve maritime est sensée protéger plus de 6 km de côtes. Mais cela n’a pas empêché la construction de quelques horreurs de même que la réserve n’est pas parvenue à enrayer l’exploitation (le vol ?) d’un fameux gisement de corail rouge.

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Comme partout ailleurs, en quelques décennies, le monde autour a évolué : l’Espagne a rejoint l’Europe avec ses coûts de main d’œuvre plus compétitifs, la pêche a décliné faute de poissons et de marins, la vigne s’est arrachée faute de vignerons courageux et de buveurs, tandis qu’avec les années 2000, une route à quatre voies mettait Port-Vendres et Collioure à moins de 30 minutes de Perpignan et de l’autoroute, et que le tourisme prenait une place de plus en plus prépondérante avec son cortège d’agitations, d’appétits et de frénésies immobilières. Il faut bien avouer que, si l’on se met à la place des investisseurs, cette zone qui a attiré tous les peintres du siècle précédent reste un des derniers bastions à saisir avec vues garanties sur la Grande Bleue avec des prix bien plus accessibles que ceux de la Côte d’Azur, par exemple. Tout cela est très vite résumé, j’en conviens, et mon analyse ne doit pas être prise trop au sérieux dès lors que je ne sors pas d’une grande école et que je ne m’abrite derrière aucune commission d’experts comme nous en avons tant vu défiler ici.

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Dans ce tableau qui peut paraître sombre, je dois préciser qu’accompagnant le déclin des coopératives qui jadis monopolisaient la production, la viticulture semble connaître un certain renouveau. Des investisseurs vignerons parfois importants s’installent, des idées jaillissent en même temps que de jeunes et dynamiques aventuriers vignerons se font connaître, certains étant même issus du milieu de la coopération. Dans la même foulée, on voit poindre à l’horizon une multitude de projets touristiques autour du vin, projets de taille humaine ne manquant pas d’intérêt.

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Après cette présentation sommaire, je vais donc énoncer ici les maux visibles ou évidents qui menacent directement le vignoble et ses alentours, sans oublier les habitants – qu’ils soient vignerons, commerçants ou retraités, venus d’ici ou d’ailleurs. Pour s’en rendre compte, il suffit de se promener sur les routes et les chemins, et de bavarder avec les rares vignerons qui travaillent encore leurs propres vignes. À l’époque de la taille, par exemple.

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Le réchauffement. Même si le réchauffement climatique n’aura sans doute pas d’ incidence majeure sur le vignoble avant 20 à 30 ans, on en perçoit déjà les prémices, notamment des orages monstres, mettant en péril un vignoble qui n’est plus tenu avec autant de soins qu’autrefois (voir plus loin). Cela s’est déjà produit, mais c’était il y a plus de 30 ans, quand les vignes étaient encore entretenues avec une volonté de protection à long terme. Or, depuis les années 60, on peut dire que, graduellement, les terres sont peu ou très mal entretenues quand elles ne sont pas carrément abandonnées fautes de reprises en mains par un successeur réellement motivé et amoureux de sa vigne. Elles sont d’autant plus vulnérables à la modification du climat.

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Les abandons. Des parcelles de vignes meurent à petit feu faute de repreneurs. Beaucoup de propriétaires en fin de vie refusent de confier leurs vignes à un jeune, espérant peut-être qu’un citadin les rachète à bon prix pour en faire une sorte de terrain de loisirs pour y installer une caravane ou y construire – le plus souvent illégalement – une cabane qui deviendra peut-être villa. Avec ces vignes abandonnées, ce sont autant de vieux grenaches qui disparaissent de notre patrimoine. On a l’impression que seules les surfaces conséquentes et mécanisables, autour d’un hectare et plus, intéressent les repreneurs. D’ailleurs, ces derniers ne sont plus enclins à l’achat de vignes de coteaux : ils préfèrent acheter sur du plat ou de l’arrondi, délaissant les pentes. Ensuite, ils préfèrent tout raser au bull, y compris les murettes, niveler le plus possible afin de permettre aux tracteurs de rentrer dans de belles rangées de syrah, cépage qui, entre parenthèse, n’a pas grand-chose à faire dans ces contrées. C’est le rendement à court et moyen terme qui est privilégié au détriment du long terme et de la transmission familiale d’un vignoble en parfait état.

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Les incendies. Ils sont une vraie plaie, surtout en été. On est allé jusqu’à croire que pour réduire les risques, il suffisait de subventionner des vignes pare-feu sur les hauteurs des coteaux. L’idée, probablement trop coûteuse, a semble-t-il été abandonnée. De toutes les façons, elle n’a suscité que peu d’intérêt du côté des vignerons, lesquels ont déjà bien des soucis avec les sangliers qui pullulent et dévastent les terres. Reste que si l’on n’y prend garde, les chênes-liège, les oliviers sauvages, les figuiers, les micocouliers, les pins et autres essences typiques risquent fort de disparaître alors qu’elles servent souvent de cadres majestueux aux parcelles de vignes. Non entretenue, cette végétation forestière si fragile, une fois décimée, peut réapparaître, certes, mais elle est aussi le plus souvent remplacée par une garrigue dévorante et étouffante qui favorise également les départs de feux dans une région où les vents sont féroces.

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Les tremblements de terre.  Ils sont assez fréquents autour des Pyrénées. Reste que, sans faire de catastrophisme, les canaux, les rigoles et les murets édifiés patiemment et entretenus au fil des générations pour maintenir les terrasses, les casots aussi (ces petits abris qui servent à ranger les outils), les précieuses citernes renfermant l’eau qui sert aux traitements, les petites routes d’accès à flanc de montagne, tout cela pourrait disparaître un jour si le sous-sol décidait de se refaire une place. Et des pans entiers de vignes donnant sur la mer pourraient sombrer.

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Les murets. Petits ou grands, hauts ou courts, grâce aux plaques de schiste qui se détachent et se taillent relativement facilement, ils font partie ici du paysage façonné par l’homme depuis des siècles. Et sont devenus la composante essentielle, avec les peu de galls et autres agulles (canaux destinés à favoriser l’écoulement des eaux en cas d’orages), de ce vignoble architectural couvrant quelques 2000 ha de flancs de coteaux. Le gros problème avec de tels murets, c’est qu’ils sont fragiles et qu’il faut les entretenir. Sinon, pierre par pierre, au fil des ans, ils se dégradent de plus en plus entrainant avec eux la terrasse qu’ils sont censés soutenir, autrement dit des paquets de vignes. Comme rien n’est simple, seuls les ancêtres qui passaient des journées entières à la vigne, avaient acquis l’art de construire les murettes et de façonner ces étonnants caniveaux de géants qui permettaient l’évacuation des eaux tout en préservant la précieuse terre, en évitant qu’elle ne soit pas emportée. Dans les années 80, j’ai rencontré des vieux maçons de vigne qui étaient prêts à partager leurs petits secrets. Sauf qu’il y avait peu de volontaires pour les écouter. Avec eux disparaissent les techniques emmagasinées de génération en génération et c’est bien triste de voir le vignoble se défigurer faute d’entretien adéquat.

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Le tourisme. S’il n’est pas canalisé en urgence, le tourisme, aussi nécessaire qu’inévitable, va faire mal, très mal. Il risque de causer d’importants dégâts dans les vignes de Banyuls, de Cerbère, de Collioure et de Port-Vendres, sans oublier l’arrière-pays d’Argelès-sur-Mer. Sur les chemins semi-côtiers que j’ai fréquentés presque tous les jours, j’ai rencontré des promeneurs sages et respectueux des plantes et de l’espace, mais aussi quantité de sauvages venus s’exciter sur des terres synonymes de risques et d’aventures. En VTT, en patinette électrique (!), en moto trial, en 4 X 4, j’ai croisé des gens manquant réellement d’éducation, prenant possession du terrain privé (une vigne) comme si c’était un dû, dévalant les pentes sans se soucier du dommage qu’ils causaient au passage aux murets comme aux jeunes plants. Des saccageurs !

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– Les squatters. Pour l’instant, ils s’agglutinent en bord de mer car pour eux, seule la vue compte. Et dieu sait que la vue peut être grandiose dans le secteur ! On commence par acheter une vigne en perdition avec un casot tout simple que l’on agrandit au fur et à mesure dans le plus mauvais goût qui soit, tout en restant caché au sein de la végétation afin de ne pas trop se faire remarquer. J’ai ainsi vu en un site pourtant soit-disant hautement protégé de véritables pavillons sam’suffit avec arrivée d’eau et électricité fournis par la municipalité de Port-Vendres, sans oublier le parking gagné sur d’anciennes vignes afin que les copains puissent se garer. J’oubliais le chemin aménagé en béton jusqu’à la mer afin que le bateau puisse glisser gentiment dans l’eau. Pour l’espace vert, les vignes et la végétation ennuyeuse sont carrément anéantis au round-up ! Il semblerait que ces gens finissent enfin par payer des impôts locaux, mais combien sont-ils qui vivent encore cachés, parfois même dans de véritables taudis. Combien sont-ils encore à se barricader  de manière hideuse tout en fabriquant des plaies dans le décor ? Sur une douzaine de pseudo casots ainsi rencontrés en un seul circuit que j’estime à 5 km, seule une construction se présentait de manière honorable, en pierres du pays (schiste) et sans barrières, bien intégrée dans le paysage. Leur nombre ne cesse de croître et la terre – d’anciennes vignes – se vend de plus en plus cher.

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Voilà un aperçu sommaire de ce qui peut sournoisement menacer un vignoble, grignoter peu à peu une part non négligeable de son authenticité, de son image, de sa force. Celui dont je viens de vous parler, le terroir de Banyuls et de Collioure, s’il était connu depuis des siècles sur la carte de la Méditerranée, n’était guère satisfait de sa notoriété il y a 30 ans, notoriété qu’il trouvait insuffisante. Maintenant que les choses vont mieux, il serait temps que mes amis de la Côte Vermeille  prennent conscience de ce qui leur arrive. Car en matière de vignoble, il ne suffit pas de faire de bons vins. Il faut aussi être paysagiste, conservateur, protecteur, amoureux et farouche défenseur de son territoire. Le terroir qui fait notre vin est aussi un paysage. Ne l’oublions pas. Amen !

Michel Smith

(Photos©MichelSmith)


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Quand je vois l’étang…

Peut-être est-ce la saison qui veut ça, mais il serait temps de penser un peu plus à l’étang avant que les touristes ne dévalent en masse. L’étang, quel étang ? Celui de Thau pardi, le plus beau, le plus vaste, le plus pur. Bien entendu, vous allez me dire qu’étant presque adopté par les Catalans j’aurais pu m’attarder aux bords de l’étang de Canet, du Barcarès ou de Leucate, ou de toute autre lagune bien plus proche de Perpignan. Mais aller jusqu’à Sète de chez moi ne demande qu’une heure et demie de TER et en plus, le vélo est autorisé dans les wagons, alors pourquoi me priver d’une excursion vers cette petite Marseille (ou Naples, ou Gênes, ou Livourne…) où le marché regorge de poissons aussi beaux et appétissants que ceux des Halles de Narbonne ? Jim, jump on your bike ! Sans vélo, je pourrais même m’y aventurer à pieds, en profitant des bus locaux et des sentiers pédestres qui bordent l’étang ! Départ de Sète par le lido, entre mer et étang, en traversant les vignes de Listel plantées sur le sable jusqu’aux abords de Marseillan, un des plus beaux villages du Bassin de Thau.

Photo©MichelSmith

Sète en arrière plan derrière les tables à huîtres. Photo©MichelSmith

Et puisque je suis dans un de ces jours fastes, je suis ravi de vous ouvrir quelques portes débouchant sur autant de pistes tout en sachant qu’il en existe bien d’autres et que vous pouvez les signaler à la suite de mon article afin d’en faire profiter tout le monde. Mais avant, regardez comme c’est beau un étang en visionnant ce petit reportage qui date de près d’un quart de siècle. Aujourd’hui, l’étang de Thau est encore plus surveillé et protégé qu’il ne l’a jamais été.

Photo©MichelSmith

L’étang transparent et le Mont Saint-Clair en veilleur. Photo©MichelSmith

Tout de suite, une pensée Après l’ami Alain Combard que je saluais dans ma chronique d’il y a deux semaines, je dédie cette joyeuse randonnée en Pays de Thau à Christophe Delorme que j’ai bien connu en son Domaine de la Mordorée, à Tavel. Il aimait la bécasse et la truffe, comme son père, et il vient de nous quitter un peu trop tôt comme d’autres avant lui marquant ainsi la saison des absences en série chez nos amis vignerons. Mais le vin continue, comme la vie, et cette expédition autour de ce vaste refuge d’oiseaux qu’est l’étang de Thau lui est dédiée. Ce sera pour moi l’occasion de lever un verre en regardant un peu plus vers l’est, vers la Provence.

La pieuvre et les dauphins, place de la Mairie à Sète. Photo©Michelmith

La pieuvre et les dauphins, place de la Mairie à Sète. Photo©Michelmith

Brassens, d’abord, puis les Halles Tout de go, je revois le vieux poète, Georges. Sa tombe ne se trouve pas au Cimetière Marin de Sète, où l’on peut voir celle de Paul Valéry non loin de celle de Jean Vilar, mais au cimetière du Py, un dortoir bien plus prolétaire que l’on surnommait il n’y a pas si longtemps encore le cimetière des Ramassiscomme on le raconte sur le site de la ville. Surtout prenez le temps. Offrez vous le luxe d’un (une) guide assermenté. Filez à l’Office de Tourisme, tentez une approche sur les joutes ou sur la pêche ou encore sur la gastronomie sétoise. A propos, ne manquez pas, dès 7 heures le matin, de visiter les Halles, gros bloc de béton du plus pur style années 70 recouvert d’un filet de pêche en ferraille dans un ultime effort contemporain de cacher les laideurs d’un passé manquant de style.

Le thon rouge sur les étals des poissonniers des Halles. Photo©Michelmith

Le thon rouge sur les étals des poissonniers des Halles. Photo©Michelmith

Un jardin extraordinaire En face de Sète, à Balaruc-les-Bains, dans un domaine conquis sur la garrigue au-dessus de l’étang, il existe un lieu probablement unique au monde. Avec l’aide de botanistes archéologues, Thau Agglo a aménagé un Jardin Antique qui attire tous les poètes-flâneurs amoureux des essences méditerranéennes. Sur près de 2 ha, on se promène dans des univers floral et boisé (1.200 espèces de plantes) réparti selon une thématique tantôt sacrée, mythologique, culinaire, horticole, médicinale ou cosmétique. Ce n’est en aucun cas une réplique, mais un jardin tout ce qu’il y a de plus moderne, brillamment conçu sur la base de ce que l’on sait des mondes grec et gallo-romain. Un endroit grandiose et paisible à la fois où il ne manque plus qu’un petit café pour rêvasser tout en dégustant les muscats de Mireval et de Frontignan. On aimerait aussi une ouverture plus matinale (bien avant 9 h 30) en été pour permettre une visite « à la fraîche » en compagnie des oiseaux qui fréquentent les lieux.

Exposition dans le Jardin Antique de Balaruc. Photo©Michelmith

Exposition insolite dans le Jardin Antique de Balaruc. Photo©Michelmith

Manger, ensuite Il existe à Sète au moins un restaurant étoilé, La Coquerie, mais je n’ai jamais pu me l’offrir et, la dernière fois que j’ai tenté une approche en escaladant le Mont Saint-Clair, du côté du Cimetière Marin, il était fermé. Je ne prétends pas être un grand connaisseur de la restauration locale, mais je n’ai jamais fréquenté de bons restaurants à Sète en dehors d’une sorte de brasserie artistique à l’ambiance jazzy. En conséquence, je vous recommande chaudement d’aller tester les pistes sétoises (petits supions) bien aillés et pimentés, à moins que vous ne choisissiez les tellines ou les spaghetti à l’ail et à l’anchois dans ce restaurant que j’affectionne et qui a pour drôle de nom The Marcel.

La tielle sétoise aux Halles. Photo©Michelmith

La tielle sétoise aux Halles. Photo©Michelmith

La « tielle » telle qu’on la confectionne Justement, dans cette petite rue typique (3 rue Lazare Carnot), entre deux canaux, à deux pas de The Marcel et de son patron un tantinet bougon, mais si attachant quand on le connaît, profitez-en pour goûter une des tielles fabriquées à la poissonnerie Guilaine Marinello. Pour le pêcheur, ce hachis de poulpe principalement, associé à d’autres poissons de roche et à de l’huile d’olive colorée par la tomate plus ou moins épicée puis enrobé d’une pâte à pain – chaque famille a sa recette -, constitue un véritable casse-croûte rapporté ici par des pêcheurs italiens. Abondamment consommée sur l’étang de Thau et jusqu’à Béziers, meilleure quand elle est « du jour », la tielle est ronde et il en existe de plusieurs tailles. Elle se mange froide ou tiède et est l’objet d’une véritable guerre entre fabricants pour grandes surfaces et artisans locaux. Deux fabriques sétoises se partagent les faveurs des amoureux de la tielle, celle de Sophie Cianni et celle de la maison Dassé que l’on trouve aux Halles.

Photo©Michelmith

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L’huître de l’Étang telle que je l’affectionne La localité de Bouzigues en est la capitale. Avec les moules et d’autres coquillages ou escargots de mer, elle fait la réputation gastronomique du secteur. Plutôt grosse et salée, elle se suffit à elle même et je préfère la croquer hors glace (sale manie qui consiste à la servir aussi froide qu’un sorbet !), légèrement laiteuse, sans citron ou vinaigre (gare au sacrilège !) avec juste un tour de moulin à poivre. Aux bords de l’étang, avec une vue panoramique sur le Mont Saint-Clair, on peut la croquer sans retenue dans certains établissements aux allures de guinguettes parfois tenus par des ostréiculteurs de bonne réputation. C’est le cas au Saint-Barth, chez la très entreprenante et innovante famille Tarbouriech où, en plus de la tielle et de la tapenade, des escargots, palourdes et moules de l’étang, l’on déguste de fameuses « huîtres roses » ou « solaires » élevées au rythme d’une marée reconstituée, huîtres que l’on accompagne d’un exemplaire Picpoul de Pinet du Domaine Morin-Langaran. D’autres ostréiculteurs font un travail remarquable : Jean-Marc Deslous-Paoli (06 20 64 34 89), par exemple, du Cercle des Huîtres pour la finesse de ses petites huîtres ou Philippe Vaudo et Simon Julien de Huîtres-Bouzigues.com pour la fermeté de leur chair.

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L’heure de l’apéro au Domaine de La Belonnette. Photo©Michelmith

Dormir sur l’étang Si vous cherchez une chambre ou un gîte où dormir dans le calme et le confort face à un splendide parc de 7 ha dont les chemins mènent à l’étang tout proche, il faut contacter Marie-Christine Fabre de Roussac ou ses enfants Florian et Fleur au Domaine de La Bellonette. L’occasion, le soir sur la terrasse, de célébrer l’huître de Bouzigues au Noilly PratOu bien au Picpoul de Pinet dont les vignes enserrent une partie de l’étang. On vous a déjà conté ici les mérites de ce cru exclusivement blanc qui honore le Languedoc.

La fameuse Tarbouriech : jamais sans le Picpoul de Pinet. Photo©Michelmith

La fameuse Tarbouriech : jamais sans le Picpoul de Pinet. Photo©Michelmith

Il y a deux ans dans ce même blog, j’avais dressé une liste de mes préférés, liste à laquelle il faudra rajouter le vin du Domaine Morin-Langaran cité plus haut. Voici donc quelques étiquettes à ne pas manquer : Domaine Félines-Jourdan, les Vignerons de Montagnac Terres Rouges, L’Ormarine Préambule, L’Ormarine Juliette, Cap Cette de la Cave coopérative de Pomérols. Deux IGP aussi dans lesquelles il se passe certainement quelque chose : Côtes de Thau et Côtes de Thongue. Lors d’un récent voyage de presse dans le Pays de Thau, voyage consacré à l’œnotourisme, je m’attendais à faire plusieurs dégustations de vins. Ce ne fut hélas pas le cas, la plupart des restaurants présentant des cartes réduites avec plus de vins extérieurs au secteur que nous étions censés découvrir. Il reste encore des progrès à faire, mais la région de l’étang est tellement belle que je suis décidé à attendre le temps qu’il faudra !

Michel Smith


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Bandol Rouges et Blancs, gloire aux Vieux !

Puisque j’ai l’honneur de signer ici le premier papier de l’année, j’en profite au nom de toute l’équipe pour vous souhaiter un 2015 plein de rebondissements, de joies et de bonnes bouteilles. Longue et douce vie aussi à mes camarades de blog !

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Pour ma part, je démarre dans l’enthousiasme de mes retrouvailles avec Bandol. Après le coup des (vieux) rosés de noël dernier, voici venir le second volet de mon dernier voyage à Bandol consacré aux (vieux) blancs, mais surtout et avant tout aux (vieux) rouges. En parlant de « vieux », je suis d’accord avec vous : le terme « mûrissement » conviendrait mieux que ce soit pour les rosés, les blancs ou les rouges tant ces vins sont capables de s’arrondir, de s’épanouir au fil des années de garde, de gagner en complexité comme je l’ai déjà dit. Personnellement, je n’ai pas peur de vieillir. Tout au plus ai-je une certaine appréhension quant au maintien de ma lucidité. Lorsque j’entends que l’on me traite de vieux, cela me fait sourire et parfois rugir. En revanche, lorsque je vais en Afrique où, pour un temps encore, les vieux sont respectés quand ils ne sont pas pris pour modèles, cela me rend optimiste. Cette vision d’une jeunesse déclinante, certes, mais étalée sur le long terme s’applique au vin comme à tout produit vivant jusqu’à ce moment incertain où le vieux vin s’éteint tout comme le vieil homme glisse vers l’au-delà. Au vin comme à l’humain, il convient de se construire pour mieux partir. Mourir debout en quelque sorte, finir en beau vieillard, partir en beauté. C’est fou ce que l’on peut dire comme conneries lorsque l’on aborde ce sujet ! Va falloir que je consulte. Une chose est sûre : les vins trop faibles en matière, moins bien lotis sur le plan de l’acidité et des tannins, quand bien même sont-ils porteurs de l’AOP, ne sont à mon sens que rarement aptes à tenir plus de dix ans. Que ce soit pour le Médoc, le Madiran, le Pommard ou Châteauneuf-du-Pape, la décennie est pour moi un repère, un cap, un point de référence, un benchmark comme disent les anglais. À ce stade, on peut émettre un jugement, se positionner sur un vin, tirer quelque conclusion. Soit il va se casser la gueule (s’il n’est pas déjà en train de passer à trépas…), soit il en a encore pour dix ans, voire plus !

Photo©MichelSmith

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C’est ce qui se passe pour les rouges de Bandol. Or, à cause de la prédominance du Mourvèdre dans l’appellation, grâce à la belle structure tannique que ce cépage espagnol (Monastrell du côté de Valence et Mataro en Catalogne) est capable d’offrir, les Vignerons du coin ont toujours insisté sur le fait que leurs vins étaient configurés pour « vieillir », sous-entendu pour durer dans le temps. Cette affirmation est-elle plausible ?  C’est ce que nous allons vérifier avec la dégustation de 2004 que j’avais proposé à l’Association des Vignerons de Bando dans le cadre de leur invitation début Décembre pour leur annuelle Fête du Millésime. Mon choix était logique dès lors que la fête, doublée d’un concours, a pour objectif depuis toujours, de mettre en avant et de récompenser les vins dits « de longue garde ».

Trois douelles pour les Longues Gardes... Photo©MichelSmith

Trois douelles pour trois « Longues Gardes »… Photo©MichelSmith

Mais pas si vite ! Nous allons voir que c’est aussi pour cette raison – sélectionner des vins de « longue garde » – que j’étais invité comme juré parmi d’autres confrères à noter des échantillons de 2014 en essayant de déceler (32 prétendants répartis à l’aveugle et à parfaite température sur plusieurs tables) ceux qui pouvaient avoir une réelle aptitude à la garde. Quitte à me répéter, selon mon expérience, pour faire ses preuves, un vin rouge qui se dit « grand » et qui se veut « de garde », doit être capable de tenir au moins dix ans sans que l’on puisse détecter l’ombre d’un signe de vieillissement. Bien sûr, pour en être convaincu, il faudrait pouvoir déguster 10 ans après ceux de vins ayant reçu 10 ans auparavant le trophée (une simple douelle) du « Bandol de longue garde ». Quels étaient mes critères personnels pour juger ? Simplement la densité de la matière, la structure acide, la finesse des tannins et la longueur. Rien que ça ! Sans vouloir me hausser du col, je ne suis pas sûr que tous les participants s’étaient fixés de telles objectifs.

De mon côté, j’ai appris deux jours plus tard que sur les 8 échantillons passés par mes augustes papilles, j’avais attribué ma meilleure note à La Vivonne 2014 pour son élégance (dès le nez), son attaque en bouche sur le fruit du raisin frais bien mûr, son harmonie et ses magnifiques tannins. Pour info, j’ai fort bien noté en second La Bégude, puis Lafran-Veyrolles. Résultat final des courses, ce sont La Vivonne (rachetée en 2010), Salettes et Souviou qui remportent chacun le titre et le trophée 2014 de « longue garde ». J’en suis fort aise et cela prouve que j’ai encore du pif ! Je me demande simplement si je pourrais les déguster de nouveau dans 10 ans, juste pour vérifier…

Les trois vainqueurs des Longues Gardes 2014. Photo©MichelSmith

Un des vainqueurs des Longues Gardes 2014. Photo©MichelSmith

En attendant, revenons à ma dégustation perso de la veille. Petit rappel : il faut au moins 50 % de Mourvèdre et 18 mois d’élevage sous bois pour prétendre devenir Bandol. Pour ceux qui ne suivent pas, se souvenir qu’à la demande de la puissance invitante de me laisser choisir un thème de dégustation, j’avais expressément demandé à l’Association des Vignerons de Bandol de me présenter à l’aveugle ce qui pouvait rester de leurs vins millésimés 2004. Encore une fois, mon vœu fut exhaussé de manière plus que satisfaisante puisque je me suis retrouvé la veille du concours des « Longues gardes » en présence de 24 échantillons du millésime choisi, ce qui n’est pas si mal pour un dégustateur modeste mais par trop méconnu (blague). Faut bien que je me congratule d’une manière ou d’une autre… Pour info, en 2004, les vainqueurs des « Longues gardes » d’alors furent La Frégate, Pibarnon et La Tour du Bon. On verra plus loin que deux d’entre eux, selon moi, n’ont pas tenu toutes leurs promesses… Il faut croire que cette année-là au moins une table de jurés était experte puisque ma meilleure note de la dégustation des 2004 fut attribuée à La Tour du Bon 2004 au nez épicé, viandeux et gibier, sur une bouche expressive d’où jaillissaient de belles notes de fruits rouges (framboise) sur fond de finesse et vent de fraîcheur. L’harmonie est le maître mot qui prévaut pour définir ce vin long en bouche à la finale très posée. Une vraie « longue garde », que ce Tour du Bon. Noté par moi 4 étoiles (19/20), il peut à mon avis tenir encore une bonne décennie, peut-être même deux.

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Jai failli accorder une quatrième étoile à La Bastide Blanche 2004 : robe noire, nez discret et fin, copieux, riche et puissant en bouche, doté de tannins frais et non violents. Long bien sûr, ce vin a un potentiel de vie encore au beau fixe puisqu’à mon avis il peut tenir 20 ans de plus dans une bonne cave. Ensuite, une série non négligeable de 6 domaines obtinrent l’excellente note de 3 étoiles, correspondant à un 17 ou 18 (sur 20) dans l’équivalence des notations chiffrées que je ne pratique pas. Notez-les bien, ces 2004 : il s’agit de La Rouvière, au nez finement torréfié, complexe et très long en bouche en dépit d’une finale un peu austère ; de La Noblesse, robe solide, joli nez de sous-bois légèrement fumé, très cassis bien mûr en bouche, belle matière équilibrée et finale juteuse ; de Terrebrune, aux fines notes de tabac, franc d’attaque, sur le fruit, frais et très long en bouche ; de Gagueloup, fin et presque aérien au nez, épais, dense, riche en matière, posé sur un lit de réglisse et de cuir, nécessitant encore une garde de 5 à 6 ans pour s’épanouir ; de La Suffrene, magnifique de robe, bouche vive plus portée sur le Grenache (peut-être le Carignan aussi ?) avec ses touches d’orange sanguine, savoureux en bouche sur une finale un peu sucrée ; de La Bégude, robe solide, nez fin de tabac, cave à cigare et truffe, dense, sérieux et long en bouche, avec des tannins assez marqués mais qui heureusement se fondent dans une finale où la fraîcheur se fait ressentir.

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Cinq autres rouges 2004, méritent un mention spéciales pour leurs deux étoiles. Dans l’ordre de préférences : Sorin, avec son nez de violette (Syrah ?), de fourrure et de tabac, sa matière riche et opulente qui à mon avis peut le mener au-delà de l’horizon 2020 ; Tempier (cuvée Classique) pour sa droiture, ses notes d’olive noire et de maquis, ses tannins serrés et son grand potentiel ; Pradeaux pour son nez de vieille église non dénué de finesse, sa bouche droite paraissant un peu étriquée, ses tannins bien présents et frais, sa finale sur le cassis ; Sainte-Anne, robe un peu moins soutenue que les autres, assurément frais en bouche mais manquant un peu de complexité ; Guilhem Tournier, dont le vin, en dépit de son état presque avancé (l’aspect de la robe, surtout) est prêt à boire sur une matière juteuse et de petits tannins grillés. Cela va paraître injuste à certains, mais il me semble de mon devoir de citer ceux qui m’ont plus ou moins déçu. C’est le cas de La Roque, dans sa cuvée « Grande Réserve » pour son aspect souple et lourdingue ; de La Laidière pour son nez sur la verdeur, sa minceur en bouche et ce désastreux creux en guise de finale ; de Castell-Reynouard pour sa bouche assez quelconque et ses tannins trop acerbes ; du Galantin, pourtant avenant au nez et réglisse en bouche, mais creux et légèrement ancré sur l’amertume ; de Pibarnon qui bien qu’ample et savoureux me paraît un peu trop prêt à boire sur des notes légèrement cacaotées ; de Vannières, pourtant jeune de robe, mais tellement dur et affreusement boisé en bouche ; de L’Olivette (au si beau rosé !), à cause de ses tannins sucrés et de son manque d’équilibre au palais ; de Val d’Arenc pourtant dense de robe, droit et solide en bouche, mais manquant de personnalité, d’entrain, de charme (à mon avis, j’ai été trop sévère) ; de La Frégate (sacré « Longue garde » 2004), pourtant bien solide de robe, pour son nez un peu trop iodé, son boisé un trop présent et son manque d’accroche ; de La Bastide Blanche (bis), cuvée « Estagnol«  (voir plus haut le commentaire sur une autre cuvée du même domaine dans le peloton de tête), très puissant en bouche mais sans grand chose derrière ; de Gros Noré, enfin, noté une étoile pour son nez paraissant complexe mais manquant singulièrement de finesse, sa timide pointe chocolatée et fruitée en bouche, mais exempt de ressort, d’épaisseur et de longueur.

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Pour finir, un coup d’œil rapide sur les « vieux » blancs qui ne représentent que 2 à 4 % de l’appellation. Dans les assemblages, la proportion de Clairette joue à mon avis un rôle majeur dans l’aptitude qu’ils ont à « vieillir ». Mais il faut compter aussi sur le Bourboulenc, l’Ugni blanc et parfois le Sauvignon. En réalité, c’est par eux que j’ai commencé, juste avant mes sensationnels rosés de la semaine dernière. Quatre blancs furent notés sans mal presque au plus haut, 3 étoiles et quelques fragments en plus pour certains. Là, le millésime était libre. Commençons par le plus vieux du quatuor, le Souviou 2002, un vin équilibré, à la blondeur éclatante. Lumineux en bouche, il se boit encore sur une fraîcheur surprenante. Est-ce à cause de la Clairette et du Bourboulenc qui occupent les trois quarts de l’encépagement, à moins que cela ne soit dû à une multitude de cépages mystérieux et anciens ou à cause d’un sous-sol de marnes bleues du Santonien ? Toujours est-il que Pibarnon fait figure de roi du blanc à Bandol (avis personnel) et il n’a pas failli à sa réputation. Avec son fringant 2004, je n’ai pas été étonné de le classer à égalité avec Souviou : joli gras, densité, fraîcheur alerte, longueur, c’est un blanc d’avenir, magnifique de chair, aussi lumineux que le précédent et presque plus tenace et persistant en bouche. À l’inverse, La Bastide Blanche 2004, robe bien jaune, rondeur généreuse, petite matière et notes de fleurs d’orangers, se laissait boire plus volontiers grâce surtout à une finale de toute beauté. Terrebrune 2007, commençait à s’impatienter dans sa belle robe de bal, une belle franchise en bouche, beaucoup de longueur et d’élégance. Ces derniers vins peuvent encore attendre un peu, mais à quoi bon puisqu’ils nous charment déjà tant et tant…

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Quelques mots des autres blancs, un peu moins bien notés : Tempier semblait desséché par un millésime chaud (2009) et lourd qui faisait ressortir une forme d’amertume gênante ; La Tour du Bon 1996 (le plus vieux du lot) offrait bien une robe jeune et un nez d’agrume, mais l’édifice était simple et trop strict ; Robe dorée, Val d’Arenc 2008 s’en sortait mieux avec un nez finement beurré, sur un côté franc et sec lui assurant un peu d’avenir. Fermé, engoncé et peu amène, le 2003 de Sainte-Anne se goûtait très mal, tout comme La Rouvière 2002. Sainte-Anne et Pibarnon avaient glissé un deuxième millésime, ce qui n’était pas interdit dans mes règles. Le 2009 de Pibarnon, robe paillée et joli nez, très dense en matière, se révélait un peu dur en finale. Eut-il fallu le carafer ? Sainte-Anne 1999, reluisant dans sa robe d’or, un peu cireux au départ, se montrait enthousiaste par la suite avec de bienveillantes notes de prune, de pêche et de poire. Long en bouche, on sentait qu’il était quand même temps de le boire ne serait-ce que pour profiter de son fruit.

Après le travail, le fête en musique sur report...Photo©MichelSmith

Après le travail, le fête en musique sur report…Photo©MichelSmith

Pour en finir – provisoirement – avec Bandol, vous en connaissez beaucoup, vous, des appellations où l’on a du vrai plaisir dans les trois couleurs dix ans après ? Moi, non.

Michel Smith

 


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La leçon de rosé

À une époque, au début des années 1960, j’ai connu La Leçon de Twist par  Les Chaussettes Noires tout justes essorées du Golf Drouot. Faudra désormais compter sur La Leçon de Rosé by Bandol, grand vin de Provence !

L’été est bien rangé avec les maillots au fond du tiroir à souvenirs, l’automne aussi d’ailleurs, et pourtant… Est-ce une soudaine envie de soleil en ce jour de petit jésus apparu sur sa couche de paille dans sa crèche avec les joujoux par milliers dans les petits souliers (air aussi connu) ? À moins que ce ne soit un simple appel de notre azuréenne Méditerranée ? Tant de précautions prises pour annoncer l’impensable aux éventuels lecteurs de Noël. Oui, sans aucune raison apparente,  je souhaite revenir sur un sujet brûlant : le vin rosé. Si je ne le faisais pas maintenant, jamais je ne le ferais. Peu importe, les robes, les nez, les techniques, les sols, les dates de vendanges, les encépagements… Foin de tout ce micmac savant qui va si bien avec la science œnologique. Pas grave non plus si nous sommes en plein début de l’hiver, en un jour saint pour la chrétienté où nous sommes sensés vider des flacons de grands crus. Laissons toute cette problématique au Centre du Rosé puisque ce vin fascine tant nos nez aussi experts que nobles. Et buvons du Bandol rosé, y compris à Noël !

Photo©MichelSmith

François Pyeraud, Domaine Tempier. Photo©MichelSmith

D’ailleurs, peu importe la saison, pourvu que l’on ait l’ivresse. Car, après tout on en a un peu marre de subir les clichés, les dictats saisonniers. Descendez la cheminée si le cœur vous en dit. Déchirez vos papiers cadeaux, étrennez vos consoles, déballez tablettes et téléphones, riez, pleurez… Quoique vous fricotiez avec vos grands crus de réveillonnades, l’important pour moi, même si ce texte est antidaté, c’est de retenir votre attention ne serait-ce que pour quelques minutes, en vous faisant déguster du rosé. Et pourquoi ? Eh bien parce que je reviens d’un de mes vieux terroirs, d’un cru témoin de mes premiers émois œnophiliques (il est pas beau ce mot ?), d’un morceau de Provence où j’ai appris, il y a plus de 30 ans, grâce à des maîtres tels Henri de Saint-Victor ou Lucien Peyraud, à mettre mon nez là où il ne fallait pas, à regarder le vin dans les yeux, à le gronder, à le comprendre, à le questionner, à le suivre. Oui les amis, je vais écrire sur Bandol. Rien de plus logique puisque je reviens de Bandol. Enfin, j’y étais au début de ce mois.

Damien Roux, l'Hermitage. Photo©MichelSmith

Damien Roux, l’Hermitage. Photo©MichelSmith

Cela n’a pas faites gros titres de Var Matin, j’en conviens, mais j’étais invité à la fameuse Fête du Millésime, trente troisième du nom qui, comme chaque année, début Décembre, attire une foule de visiteurs sur les quais du port. Fort bien organisés, les responsables de l’Association des Vins de Bandol avaient pris l’initiative de me contacter quelques jours auparavant afin de savoir si j’avais un thème particulier de dégustation à (me) proposer, histoire de travailler un peu le samedi matin, la matinée suivante étant consacrée au jury réuni pour sélectionner deux vins rouges « de longue garde » comme le veut la tradition. Profitant de la perche tendue, faisant mon malin comme d’habitude, je proposais une dégustation aveugle de « vieux » blancs et de « vieux » rosés en prélude à une dégustation plus conséquente de rouges du millésime 2004. Oui, des fois il m’arrive d’avoir des fulgurances, de la curiosité pour les vieilleries en bouteilles. Que voulez-vous, à cause de l’importance accordée au Mourvèdre, depuis mes premiers pas entre La Cadière-d’Azur et Le Castellet, j’ai pris à la lettre ce que me tançaient jadis les Vignerons : « Non seulement le Bandol peut le faire, mais il doit vieillir pour être apprécié à sa juste valeur… »

L'Olivette, plus que bien noté en 2005 et remarquable en 2013 ! Photo©MichelSmith

L’Olivette, plus que bien noté en 2005 et superbe en 2013 ! Photo©MichelSmith

Promis, on reparlera des rouges la semaine prochaine, car ils restent pour moi une vraie spécificité de Bandol, même si cette couleur est aujourd’hui largement dépassée par le rosé. Je reviendrai aussi sur les blancs qui ne représentent que 2 à 4 % des ventes, car avant d’aller plus loin, je souhaite vous faire part de mon scepticisme affiché lors du premier contact. En réclamant des millésimes « anciens », blancs et rosés à goûter à l’aveugle, je provoquais sciemment les vignerons. Je les mettais au défi de me présenter des vins dignes d’intérêt et je ne pensais pas obtenir plus de 4 ou 5 échantillons par couleur avec la plupart des vins sur le déclin. Quant aux rouges 2004, je pensais aller jusqu’à 12 bouteilles au plus, soupçonnant au passage les vignerons d’un manque d’esprit de garde pour un millésime, certes de belle tenue en Provence, mais suscitant moins d’enthousiasme et de réputation ailleurs. Force est de constater que je m’étais trompé sur toute la ligne ce qui n’est pas nouveau chez moi.

Salettes absent à la dégustation, mais remarquable en 2013 ! Photo©MichelSmith

Salettes absent à la dégustation, mais remarquable en 2013 ! Photo©MichelSmith

Le rosé, donc. Pourquoi lui ? Depuis la fin des années 1980 où je notais sur mes calepins qu’aux dires des vignerons, il grimpait en flèche sur le tableau des ventes, j’avais conscience que Bandol me faisait goûter des vins exceptionnels dans cette appellation et dans cette couleur, bien plus intéressants que ceux des Côtes de Provence qui, depuis, c’est vrai, ont nettement progressé de leur côté. En m’installant en ce samedi de Décembre, à proximité du village du Castellet au dessus des restanques (terrasses) de vignes dans une pièce isolée au sein de la Maison des Vins de Bandol (ne pas confondre avec celle située face au casino de Bandol…) , on m’informe qu’ils représentent désormais 70 % de la production, jusqu’à 80 % dans certains domaines. Quand je pense qu’il y a une vingtaine d’années, malgré la qualité, je m’inquiétais dans je ne sais plus quel article de les voir frôler la barre des 50 %… au risque de détrôner les rouges ! Pour cette dégustation, après les blancs dont je vous entretiendrai la semaine prochaine, je me retrouve donc avec 12 rosés masqués que je vais goûter à ma demande en compagnie de deux vignerons désignés par leurs pairs, François Peyraud (Tempier) et Damien Roux (L’Hermitage), tandis que deux autres confrères de la RVF et une consœur d’IVV (In Vino Vertitas, dont notre Hervé Lalau est le rédacteur-en-chef) goûtent des millésimes plus récents dans une autre salle avec d’autres vignerons pour les chaperonner.

Damien Roux et François Peyraud au boulot ! Photo©MichelSmith

Damien Roux et François Peyraud au boulot ! Photo©MichelSmith

L’avantage de ce système réside dans le fait que chacun de nous peut déguster en paix, à son rythme en compagnie d’interlocuteurs valables et bénévoles en cas de questionnements. Damien et François ont respecté la règle de silence exigée en début de session. Ils sont intervenus pour changer une ou deux bouteilles défectueuses (satanés lièges !), puis pour échanger et confronter nos notes entre chaque séance. L’entente et l’organisation étaient parfaites, y compris la température de la pièce et celle des vins (tous à 13°, quelque soit la couleur), je me dois de le préciser car cet aspect des choses est tellement rare et si souvent mal compris par ceux qui pourtant dépensent de l’argent pour nous inviter.

Sur les douze rosés présentés, millésimes 2010 à 1996, un seul, dont je tairai le nom par charité chrétienne, n’eut pas l’heur de me plaire. Je l’ai trouvé trop simple, trop souple, trop creux et il s’agissait d’un 2009 d’un domaine connu. Onze vins furent bien notés et la moitié furent plus que bien notés, entre 3 et 4 étoiles, alors que les autres obtinrent 2 étoiles. Commençons par le plus ancien, le 1996 de La Tour du Bon. Avec sa robe de vieux cognac et son attaque sans grande conviction, il avait du fruit, une bonne longueur et de la fraîcheur en embuscade. La Bégude 2010, le plus jeune du lot, affichait une robe plus soutenue que les autres et bien éloignée de la mode des rosés pâlichons. Dense, structuré, acidulé, il avait lui aussi une belle longueur en bouche.

À ce stade de la relecture de mes notes, un constat s’impose : ce furent les vins dont l’âge ne dépassait guère 10 ans (2008, 2007, 2005, 2004) qui s’en sortaient le mieux. Hormis deux exceptions, le 2002 de Souviou, solide de robe en dépit d’un disque orangé, rond, floral, riche en matière; et le 2001 de Sainte-Anne à la robe légèrement jaunie, très frais en bouche, profond, intense, poivré, limite tannique, deux vins que je verrais bien l’un sur un saint-pierre au four, l’autre sur une faisane au chou.

Pradeaux, excellent en 2013, ne participait pas à ma dégustation. Photo©MichelSmith

Pradeaux, excellent en 2011, ne participait pas à ma dégustation. Photo©MichelSmith

Passons à quatre beaux vins qui n’ont pourtant pas atteints les sommets de ma notation. La Laidière 2008, belle robe pâle, souplesse en attaque, courageux sursaut de fraîcheur en milieu de bouche, finale pamplemousse, offrait une longueur un peu timide. La Bastide 2005, robe très légèrement ambrée, tendre nez de grenade, gourmand et frais, manquait juste un peu de finesse mais ne faiblissait guère en longueur. L’Olivette 2005, robe tirant un peu sur l’ambre, affichait une matière dense, large et fruitée, un bel éclat, de la longueur, avec une acidité assez forte en finale. Au passage, la version 2013 de ce rosé goûté la veille au soir, était insolente d’éclat, de vivacité et de longueur, tout comme Les Salettes 2013 dont j’ai regretté l’absence d’échantillons dans cette dégustation. Tempier 2006, même type de robe, bien sec en bouche, petit fruit subtil en finale et bonne longueur, aurait pu quant à lui faire mieux avec un surcroît d’intensité.

Un autre bon rosé en 2013 et pourtant absent à ma dégustation. Photo©MichelSmith

Un autre bon rosé en 2013 et pourtant absent à ma dégustation. Photo©MichelSmith

Deux vins exceptionnels pour finir. Pibarnon 2004, avec sa robe corail, était à l’apogée de sa forme, parfaitement net, alerte, doté d’une matière superbe, probablement le plus persistant en bouche, tandis que que le même, version 2009, probablement victime de son millésime chaud, avait la couleur d’un vin gris, une matière bien présente, certes, une finale poivre-épices et une longueur de moindre durée. Puis Terrebrune 2007, robe teintée de reflets d’or, nez fin, texture soyeuse, impeccable, délicatement agrumes, qui brillait par son aspect sec et sa grande longueur.

Conclusion : Mesdames et Messieurs les Vignerons de Bandol, gardez vos rosés quelques années (certains le font déjà) et revendez-les nous une fois transformés en oeuvres d’art ! Parmi les crus manquants, j’aurais bien aimé avoir ceux de La Salette, de Pradeaux, de Lafran-Vayrolles… Suite au prochain numéro avec les blancs et surtout les rouges 2004.

 

Michel Smith

 

 

 

 

 

 


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#Carignan Story # 241: chez les Cavistes, vers la mer…

J’ai toujours été intrigué par le petit village venté de Caves, juste au dessus de Fitou dans la partie audoise des Corbières maritimes. J’étais curieux de savoir quel nom on donnait aux 700 et quelques habitants de cette commune. D’emblée, je pensais les appeler « Cavistes » comme on parle des « Brivistes » en Corrèze, tout en me disant qu’une telle épithète n’était guère possible. Après vérification, figurez-vous que si ! Normal, puisqu’il paraît que l’on a toujours fait du vin à Caves. J’imagine pourtant, mais c’est une autre histoire, qu’il y avait aussi pas mal de chevriers et de bergers dans le secteur, comme partout dans la campagne environnante. Cela n’a rien à voir, mais je me souviens aussi à propos de Caves que Jérôme Savary, le génial metteur en scène décédé l’an dernier, y avait une résidence secondaire avec quelques vignes et l’on raconte qu’avec son cigare que je le voyais allumer dès sa descente d’avion l’aéroport de Perpignan, il ne lésinait pas sur les vins du coin tout en empestant la garrigue. Je le pardonne bien volontiers car je sais qu’il fumait cubain et comme je viens de faire mon petit shopping chez Gérard à Genève, je suis mal placé pour critiquer. D’autant que j’adore (mais c’est un secret…) fumer mon barreau de chaise à l’abri du vent dans le creux d’un rocher en pleine garrigue avec un bon bouquin.

Photo©MichelSmith

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Ce brave meneur de troupe qu’était Savary connaissait-il les vins du Domaine Saint-Michel (ne pas confondre avec Saint-Michel Archange, dans le Minervois, ni avec le Domaine Saint-Michel les Clauses, du côté de Boutenac), ceux de Jacqueline Vaills et d’Henri Rius, deux éminents « cavistes« , ses voisins ? Moi pas, avant que je ne suive docilement les recommandations d’un aimable Lecteur, un fidèle de cette misérable et obstinée rubrique qui ne cesse de s’enrichir chaque dimanche que dieu fait. En traversant mes chères Corbières l’autre jour, bien avant que l’on ne célèbre la Saint Michel, je me suis arrêté à l’entrée de Caves. Le couple de cavistes n’étant pas là, je fis la connaissance de celui qui occupe, lui, la fonction officielle de caviste, Mohamed, un charmant monsieur débarqué de son Maroc natal (il vient de Meknès, la capitale agricole) il y a un bail et qui a atterri ici après un passage à Châteauneuf-du-Pape. J’ai eu une pensée pour ce beau pays que je n’ai pas revu depuis des lustres, une pensée aussi pour ces paysans qui cultivent si bien nos vignes du Sud sans en boire le jus fermenté. Une pensée pour ceux qui, parmi les cabernets, les merlots et les syrahs du Moyen Atlas, taillent encore les valeureux Carignans que les experts n’ont pas su – ni pu – leur faire arracher.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Le Carignan blanc goûté et acheté ici grâce à la gentillesse de Mohamed qui tenait le caveau aménagé dans une sorte de hangar bourré de reliques en formes de bouteilles, à la bordure du village, est un des moins onéreux qu’il m’ait été donné de goûter : autour de 4 ou 5 € le flacon, si je me souviens bien. Il porte le vocable « Vin de cépage » sous le nom Carignan écrit en caractères néo-gothiques du style de ceux que l’on rencontre sur les enseignes de la Cité de Carcassonne. Pas de millésime, mais il semble (robe bien soutenue) à la vue comme au touché, que ce ne soit pas du 2013. Le nez est prononcé, mûr, balsamique et fruité (pulpe de raisin, prune), tandis qu’en bouche le vin est rond, puissant, d’un bel équilibre, marqué par quelques notes résinées. S’il manque un poil d’acidité, il a sa place cependant à l’apéro sur des légumes croquants accompagnés de tapenades ou d’anchoïades, sur des olives, des crevettes grises, des palourdes… Mais c’est aussi un bon compagnon des grillades de poissons. Cela tombe bien, les ports de pêche ne sont pas loin où l’on retrouve retrouve d’anciens pêcheurs partis de Mostaganem (Algérie, cette fois) dans les années soixante. Dans d’autres ports, les pêcheurs sont venus de la Baie de Naples ou de Sicile. La Méditerranée n’est pas qu’une simple mer, c’est aussi une véritable mère pour nous. Et j’imagine que, de temps en temps, le regard de Mohamed doit se tourner vers cette mer qui le sépare de son pays.

Michel Smith


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Les vins de Granada et le bonheur des tapas

J’étais en Espagne la semaine dernière pour un travail sur (ne riez pas !) les eaux minérales. Cela m’a donné une occasion de passer une journée de plus dans la ville de Grenade (Granada en espagnol, ainsi nommée à cause du fruit qui est son symbole et qu’on y trouve un peu partout, jusque sur son blason).

Cela m’a permis d’explorer une partie de ses trésors à pied, et ils sont multiples. Je n’ai pas visité le palais de l’Alhambra, bien qu’il soit d’une beauté à couper le souffle, car je l’avais déjà fait et il faut réserver sa place des semaines à l’avance, et aussi faire la queue, ce que je déteste. Mais cette ville et ses environs recèlent tant d’autres merveilles qu’il y a avait largement de quoi faire à côté.

Alhambra peinturejpg

Un des jardin intérieurs du palais de l’Alhambra, dans une peinture fin 19ème que j’ai vu au Musée des Beaux Arts, qui se trouve dans le Palais Charles V, à côté du palais mauresque. Heureusement que tous les conquérants ne détruisent pas toute l’oeuvre de leurs prédécesseurs !

Au palais des congrès où je travaillais, il y avait un petit stand des Vinos de Granada. Je n’avais aucune connaissance de cette Denominación de Origen, et ma volonté de remédier à cette lacune sur le champ a été frustrée, d’abord par l’absence de quelqu’un de compétent pour me renseigner, ensuite par la concurrence d’un salon à Séville en même temps, qui faisait qu’on ne pouvait pas improviser une dégustation de la production locale. J’ai donc tenté de l’organiser moi-même via la fréquentation assidue de quelques bars-à-vins/tapas de la ville.

etiquettes Granada

Quelques étiquettes de vins de Granada. Elles sont presque toujours modernes, comme il se doit pour une région de création récente et l’encépagement admis est très « Nouveau Monde » par son inspiration, mêlant bon nombre de variétés françaises à quelques variétés espagnoles

Granada m’a paru aussi riche en bars et restaurants qu’en étudiants. Et je trouve que cette pratique de vous servir une petite assiette dite « tapa » dès que vous commandez à boire dans un bar est très civilisée et parfaitement hospitalière. J’ai l’impression que toutes les régions d’Espagne n’y adhèrent pas entièrement (la Catalogne, par exemple ?), mais cela semble très répandu en Andalousie, et qu’est-ce que cela nous change en bien des affreuses cacahuètes ou des chips ! Du coup, on reste, on discute et on commande autre chose. Je pense ainsi avoir pris un bon kilo en deux jours tout en ayant un peu couru et beaucoup marché !

jamons à Mariscal

L’extraordinaire boutique de charcuteries fines Mariscal, au centre de Granada, avec ses centaines de jambons et autres délices et son bar-à-tapas, vu à travers la vitre depuis laquelle j’ai pris cette photo. On y fait la queue le soir pendant des heures.

Mais revenons aux vins de Granada. L’appellation (D.O.) est très récente (2011) et résulte d’une fusion entre trois zones de vinos de la tierra (l’équivalent de vins de pays en France). Cette appellation doit être une des plus méridionales d’Europe, mais aussi peut-être la plus haute d’Europe, car son vignoble se trouve à une altitude moyenne de 1.200 mètres. On peut également soutenir que cette région andalouse est la plus ancienne région viticole de l’Europe de l’Ouest, formant ainsi un paradoxe car le vignoble a du être repensé et reconstitué plusieurs fois : sous les Romains d’abord, puis après la règne des Almohades qui prit fin au 13ème (bien que ces Musulmans raffinés et relativement tolérants n’interdirent jamais la production de vin, tout en interdisant sa consommation : la législation est souvent hypocrite, comme de nos jours!), puis encore tout récemment. Car la DO Granada, comme d’autres en Espagne, est quasiment dans une logique de type « Nouveau Monde », qui aligne cabernets, merlots et surahs à côté du tempranillo, du monastrell autres variétés un peu plus « locales ». Ont-ils raison de ratisser si large ? Only time will tell.

médailles ou boutons ?

Si, un jour, les vins de Granada obtiennent autant de médailles que les belles portes de la ville, cela sera peut-être une forme de récompense.

Et comment sont-ils, ces vins que j’ai commencé à découvrir ? Je dirais, à propos des rouges, qu’ils montrent une combinaison très intéressante entre maturité et fraîcheur, ce qui est certainement dû à un fort ensoleillement et des nuits très fraiches résultant de l’altitude. J’ai dégusté un vin dit « naturel » qui, comme pas mal de ses co-religionaires, d’ailleurs, puait l’acidité volatile à un niveau peu acceptable.

Pour le reste, ils me semblaient très bien faits et présentaient souvent pas mal de fond et de personnalité. Il m’était assez difficile d’identifier l’encépagement sans regarder les contre-étiquettes (qui ne le mentionnent pas toujours, de toute façon); mais la syrah et le tempranillo jouaient souvent un rôle significatif.

Mais cet article n’est qu’un apéro, de type tapa. Vous aurez droit à une suite la semaine prochaine…

David

(texte et photos)

 

 


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Le vin en apnée

Après le succès incontesté de ma « luxueuse » et instructive dégustation languedocienne, que je vous invite à revivre tant elle a été racontée dans le sang et la sueur, j’ai souhaité faire une pause chez des amis vignerons – oui, j’en compte quelques uns dans la région -, deux couples qui me proposaient un tout autre exercice. Deux couples qui ne se la pètent pas, deux gars passionnés mariés tous deux à des œnologues : d’un côté Marie et Laurent Meynadier du Château Champ des Sœurs à Fitou, de l’autre leurs presque voisins Christine et Thibault Cazalet de l’Abbaye Sainte-Eugénie dans les Corbières.

Quelques bouteilles "sous la mer"  et d'autres "normales". Photo©MichelSmith

Quelques bouteilles « sous la mer » et une autre « normale ». Photo©MichelSmith

L’invitation était alléchante : on y parlait huîtres et cuissots de sangliers nourris aux grains de Carignan. Le tout comme ça, en plein air, dans l’hospitalière simplicité de la cour d’un vieux mas posé sur les contreforts des Corbières, plutôt à l’abri de la tramontane ou du cers, je ne sais plus lequel soufflait le plus fort ce jour-là, en route vers cette piste contrebandière qui, presque aux portes de Narbonne, conduit à l’abbaye de Fontfroide, haut-lieu touristique des Corbières. Bien sûr, il y avait une raison supplémentaire qui justifiait que je sorte ainsi de bon matin des murs de mon bureau et que je me déplace en direction de Narbonne tout en sifflotant du Trénet. Elle était invoquée d’une manière que je trouvais assez solennelle pour justifier l’invitation : il s’agissait de goûter des vins ayant séjourné sous l’eau afin d’en tirer des appréciations. Bref, j’étais perplexe, mais amusé.

Christine Chazalet et Marie Meynadier, oenologues et vigneronnes. Photo©MichelSmith

Christine Chazalet et Marie Maynadier, oenologues et vigneronnes. Photo©MichelSmith

Je crois que c’est Laurent le plongeur. C’est lui qui entretient cette passion et cette manie d’aller chercher au plus profond des choses ce qui nous passe le plus souvent par dessus la tête. Un curieux de tout, donc un mec bien. Moi même j’arrivais dans cet admirable vallon en forme de cirque sans trop savoir ce que je venais y faire. À part les localiers de l’Indep et du Midi Libre, j’étais le seul journaliste du vin. Mais, autant l’avouer, je venais juste « pour voir », dire bonjour, casser la croûte et boire un coup de Carignan.

Remontées du fond de la mer, les bouteilles étaient rangées dans des filets réservés à l'

Remontées du fond de la mer, les bouteilles étaient rangées dans des filets réservés à l’élevage des huîtres. Photo©MichelSmith

À ce stade, une constatation s’impose : la rigueur scientifique manquait au sérieux de la dégustation. Tout se déroulait dans le désordre et la précipitation parmi les banquiers, restaurateurs, bouchonniers, sommeliers et autres huiles du coin, avec des vins débouchés à la va-vite selon une logique pas toujours facile à intégrer pour les retardataires (« Alors dîtes-moi, à gauche c’est « l’immergé ? » ; « Ben oui, tu vois bien qu’il y a des traces de coquillages dessus » (ça c’est moi, toujours sympa comme d’hab)… « Et le verre de droite c’est  « le témoin » ? « Ah non, c’est l’inverse ! »), tout cela ponctué de verres que l’on prenait d’un côté et que l’on reprenait de l’autre, le tout sans possibilités de noter ses impressions sans avoir à jongler. Bref, pour bien goûter, il fallait comme toujours trouver le moyen de se concentrer en s’isolant dans un coin avec 2 ou 3 verres dans la main posés en équilibre sur un coin de table un calepin en spirale dans la main gauche pour noter ses impressions. Pas facile.

Le cadre enchanteur de l'Abbaye Sainte-Eugénie. Du Carignan, forcément ! Photo©MichelSmith

Le cadre enchanteur de l’Abbaye Sainte-Eugénie. Du Carignan, forcément ! Photo©MichelSmith

Raison de plus pour ne pas tirer de cet exercice de conclusions par trop hâtives. Raison de plus aussi pour ne pas vous ennuyer en vous livrant le détail de mes notes prises au cours de cette dégustation. En revanche, je suis en mesure de vous faire part de mes conclusions. Elles sont provisoires car je reste persuadé qu’un autre exercice de comparaison se déroulera d’ici un an ou deux de manière plus « cadrée ». Vous l’avez peut-être ressenti en me lisant, j’étais au départ très sceptique. Je ne croyais pas que le vin puisse être affecté par un séjour dans les profondeurs. Bien sûr, d’autres expériences similaires avaient été tentées (en mers, mais aussi en altitude ou même au fond d’un gouffre), mais elles étaient le plus souvent menées dans le but de se faire de la pub, du moins c’est l’impression qu’elles me laissaient.

Thibault et Laurent au débouchage... Photo©MichelSmith

Thibault et Laurent au débouchage… Photo©MichelSmith

Pour ajouter à ma perplexité, dans le cas du Champ des Sœurs, mon ami Laurent s’était distingué en ne faisant pas comme tout le monde : ses vins de Fitou avaient séjourné 6 mois par 20 mètres de profondeur en mer, mais aussi (moins profond) dans un lac de relative altitude en Auvergne, sous la glace une partie de l’hiver ; alors que ceux de son copain Thibault de l’Abbaye Sainte-Eugénie n’avaient que 3 mois de mer. En outre, Thibault avait ajouté son rosé en plus de son blanc et rouge d’appellation Corbières. Enfin, last but not the least, toujours au titre de l’expérience, certaines bouteilles, la plupart d’ailleurs, étaient bouchées Normacorc (synthétique), d’autres en liège.

Imbattables, les huîtres de Leucate ! Photo©MichelSmith

Imbattables, les huîtres de Leucate ! Photo©MichelSmith

Reste que, après toutes ces précautions oratoires, ma curiosité fut aiguisée dès la première série goûtée. Elle concernait des vins ayant passé 3 mois en immersion (Sainte-Eugénie) et, malgré ce temps que je jugeais trop court, les différences étaient bien nettes : les blancs et rosés comparés aux bouteilles « témoins » vendues dans le commerce, étaient comme assommés par l’immersion, tandis que l’original avait de la chair et du relief. Idem avec l’autre domaine (Champ des Sœurs) qui avait plus d’immersion. En revanche, le blanc ayant séjourné dans le lac était plus acceptable, moins « éteint » que celui ayant fréquenté la mer. Notez que mon avis va complètement à l’opposé de celui des organisateurs si j’en crois cet article de ma consoeur de Narbonne.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Pour les rouges, je suis plus en difficultés de vous expliquer quelque chose de concret. Il semblerait, dans les deux cas, je veux dire les deux propriétés, que les vins immergés en mer ont vu leurs tannins s’exacerber. Comparés aux bouteilles témoins, qui, contrairement à certaines observations, n’étaient pas trop tanniques, je les trouve comme durcis par leur séjour forcé en mer. Quant à la bouteille du lac, elle semble avoir profité de son séjour. Comparé au témoin et à l’échantillon maritime, le même vin est plus ouvert et moins sévère que celui ayant séjourné en mer.

Sur la route de Sainte-Egénie, un parfum de Méditerranée. Photo©MichelSmith

Sur la route de Sainte-Egénie, un parfum de Méditerranée. Photo©MichelSmith

Ces expériences  ne sont pas nouvelles je l’ai dit. J’apprends par exemple que l’honorable maison Champagne Drappier s’est livrée récemment à une expérience similaire en Atlantique avec un caviste de la bonne ville de Saint-Malo. Mais pour l’instant, je persiste et je signe : cela n’apporte rien de positif au vin en dehors de l’amusement et du buzz que cela ne manque pas de déclencher. En dehors aussi de la surprise causée par la découverte de la beauté que peut avoir une bouteille couverte de coquillages… Mais ce n’est pas demain que l’on trouvera du vin étiquette « Élevé sous la Mer »…

                                                                                                                     Michel Smith