Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Nostalgies vineuses

Voici venir les suites tardives d’une commande d’Hervé, ou plutôt d’un souhait, également pris très au sérieux par David, à qui,  je vais essayer d’emboîter le pas; ce pas en arrière conduisant vers mes souvenirs vineux, mes premiers troubles en la matière. Je dois avouer que je n’étais pas très chaud, au départ, pour ce genre d’introspection, mais tout compte fait, pourquoi pas ? J’espère que Jim et Marc suivront dans la foulée…

Ça c'est moi, petiot !

Ça c’est moi, petiot ! Déjà un peu couillon…

Mon père à moi, Bill, un Anglais (je résume, car c’est plus compliqué que cela, du fait que j’ai connu deux pères et que les deux ne furent pas nés en Grande Bretagne), parfois un peu stricto-rigide de par son éducation, avait un rituel bien à lui lorsqu’il s’agissait d’ouvrir une bonne bouteille. Je me souviens que le Dimanche, le plus souvent à la campagne, en Normandie, il se faisait un devoir de chambrer son Bordeaux favori, le Château Mille Secousses, qu’il trouvait fort à son goût et qu’il achetait pour un bon prix chez Nicolas. Deux heures au moins avant le repas, il le plaçait sur le rebord de la cheminée en contact presque direct avec le foyer ce qui fait que j’étais obligé de sniffer du vin chaud que je faisais semblant de boire tant je le trouvais répugnant. Le nom du domaine m’intriguait au plus haut point (j’imaginais une histoire de cul…) et à mon grand regret, plus tard, je n’ai jamais retrouvé ce Bordeaux du secteur de Bourg-sur-Gironde lors d’une de mes nombreuses dégustations professionnelles. Pourtant, il existe toujours bel et bien, même s’il semble un peu mis en veilleuse par ses actuels propriétaires.

Ce même père ne détestait pas le Bourgogne ni le Beaujolais, mais ces vins étaient plus rares chez nous. Amoureux des fruits de mer et des huîtres (au vinaigre d’échalote, bien sûr ! Ah, ces English !), les vins blancs n’étaient pas exclus, bien entendu servis glacés au plus haut point. Muscadet et Entre Deux Mers étaient à l’honneur, Chablis quelques fois. En fait, Bill Sydney-Smith devait avoir un faible pour les vins de comptoirs, en plus d’un penchant particulier pour les vins trafiqués. Horreur, je l’ai même vu boire directement au goulot, tel un poivrot ! Sur la fin, je lui offrais parfois les Corbières les plus boisés en étant certain qu’il les trouverait bons. Oui, sur le vin, avec lui j’avais de grosses différences de goût et, de ce fait, nous étions souvent en conflit.

Ma Maman, Françoise Dujardin

Ma Maman, la belle Françoise Dujardin

Avec ma mère c’était tout autre. Elle, au moins, me semblait avoir plus de goût. Native de Chantilly, elle vécut sa jeunesse dans un village dont j’ai fréquenté un temps l’école et qui, je suppose, devait avoir quelques vignes par le passé puisqu’il s’appelait Vineuil, Vineuil-Saint-Firmin, pour être précis. Elle ne jurait que par le Champagne. En cela, elle tenait de mon arrière grand-mère, Adèle (pour moi, c’était Mémé), laquelle est morte après avoir réclamé dans un dernier sursaut de vie qu’on lui apporta une coupe de Pommery, le seul Champagne en vente dans l’épicerie du village. J’étais petit, mais bien présent à cette occasion où j’eus mon premier contact avec la mort et la mousse activée par les bulles. Peut-être est-ce pour cette raison que dès qu’un proche disparaît, un ami cher, je m’empresse de faire péter une bouteille…

Très jeune déjà, j’avais visité avec mon collège les caves de la Maison Pommery. J’étais fier de dire que c’était le Champagne préféré de ma Mémé. Maintenant, je le trouve sans intérêt. Lorsque ma Maman commença à gagner sa vie à Paris, elle se faisait régulièrement livrer des cartons d’un Champagne « de propriétaire », comme elle disait. Son nom m’échappe pour le moment et je ne vais pas perdre le temps en le recherchant car je serait capable de pleurer. Il venait de la Côte des Blancs et, sans être extraordinaire, il me plaisait bien, pour la simple raison qu’il faisait sourire ma mère. Peut-être parce que j’étais l’aîné, elle m’ordonnait d’ouvrir moi-même la bouteille, mission dont je m’acquittais non sans une grande fierté et avec beaucoup de cérémonial. Lorsque la bouteille gerbait ou que le bouchon explosait, je l’entends encore s’écrier : « Vite, vite, amenez vos flûtes ! » ce qui rajoutait encore plus d’effervescence dans le salon. Maman nous mettait du bonheur en tête…

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Les flûtes en verre soufflé de Biot.

Bien avant la mode, ma chère et jolie Maman, qui ne faisait jamais les choses à moitié, était folle du Champagne rosé. Nous le buvions en famille à la moindre occasion dans de drôles de flûtes épaisses en verre soufflé de Biot, souvenirs d’un bel été de vacances où nous étions sur la Côte d’Azur. Pour ma part, je trouvais ça un peu lourd et passablement tape à l’œil, mais ma mère les adorait, alors… Aujourd’hui je ne les recommanderai pas le moins du monde, d’autant que le verre coloré associé aux grosses bulles incrustées empêche de voir quoi que ce soit du vin, hormis la mousse et encore…. Comble de malheur, elle tenait à ce que je remplisse au ras ses flûtes ce qui m’obligeait à plus d’efforts, plus de concentration dans ma mission de versement. Jeunes adolescents, nous n’avions droit mes frères, ma soeur et moi qu’à une demie flûte, ce qui était suffisant pour nous griser tous plus ou moins. Comble de bonheur, ma mère adorait la crème de cassis, ce qui fait que j’étais devenu très tôt adepte du kir royal ! Lorsque le Champagne était un peu vert, elle doublait la dose de cassis ce qui n’était pas pour me déplaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui car je n’ai pas de bon cassis sous la main. Il va sans dire que je trouvais toujours le moyen de me resservir en douce, voire de siffler dans le fond des verres des invités au moment de débarrasser. Tout était bon pour grappiller ! Et Maman m’engueulait vertement quand elle voyait que je titubais en allant me coucher.

Durant une courte période où j’étais en Angleterre, je n’ai plus bu le vin avec plaisir. J’étais devenu sauvage, enfin anglais quoi ! Trop doux ou trop sec, le Sherry n’était pas à mon goût, le Porto non plus, sans parler du Mateus rosé que je n’achetais que pour draguer les filles histoire de leur laisser la bouteille en souvenir afin qu’elles la transforment en lampe. Travaillant dans un pub, c’est la période où je fis la découverte des alcools blancs, vodka, gin, etc. Et de l’amertume des bières ! Les vins que nous buvions, faute de moyens, étaient franchement imbuvables. Quand je rentrais à Calais avec ma Fiat 500, je me jetais, quelque soit l’heure dans le premier bistrot venu, pour me payer un café-calva !

Du premier exemple, celui de mon père, j’ai gardé une phobie farouche des vins chauds ou glacés, tandis que du côté maternel, j’ai gardé une passion folle pour le vin de Champagne… servi dans une flûte fine, légère et transparente, cette fois ! Toutefois, mon grand regret, lorsque j’ai commencé à m’intéresser au vin et que je ramenais à la table familiale mes premiers trésors achetés chez mon caviste Parisien (Lucien Legrand), c’était de constater que ces vins, comme le Touraine Primeur d’Henry Marionnet, les Côtes du Rhône du Domaine Bouche aujourd’hui reconverti en bio, ou même les vins de Guigal, n’avaient que peu d’effet sur mes commensaux. Dommage. Déjà, mes premiers vins du Sud, hormis ceux des Bouche, furent rosés. J’allais les cueillir jusqu’en Ardèche, à Saint-Remèze, sur la route des vacances.

Michel Smith


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Les 3/5 du Vin@Millésime Bio

Marco – watching the professionals

Marco – watching the professionals

The colour – bio green – and the angle of the pen is crucial to the proper assessment of wine. Here you see perfect co-ordination!

The colour – bio green – and the angle of the pen is crucial to the proper assessment of wine. Here you see perfect co-ordination!

Flawless!

Flawless!

It is possible that a few of our readers consider that being part of Les 5 du Vin is somehow glamorous. I have to tell you there is not much glamour in having to leave a Côtes du Rhone evening at Le Petit Jardin Montpellier early to return to an Ibis hotel room to compose my Tuesday post. I left Marco Vanhellemont and Michel Smith enjoying an in-depth look at some organic Rhônes.

Yesterday was the start of VInisud, so it was good that 60% of Les 5 were able to meet up. It has become a truism that Millésime Bio has been a great success. 800 exhibitors all with the same sized table with lots of buyers in the aisles speaking a considerable range of languages plus a good number of journalists from France, Belgium, Holland and Germany etc along with a few from the USA.

MilésimeBio attracts a number of UK buyers but strangely very few journalists/ writers from the UK are here. Yesterday morning I spotted Andrew Jefford, now resident in Montpellier, and later Paul Strang, who is looking for a publisher for his new book on Languedoc. Along with myself, this appears to be the sum total of the UK press that has got out to the largest organic wine show in the world.

An early sight of Michel in the distance already discovering a new Carignan.

An early sight of Michel in the distance already discovering a new Carignan.

Michel with Philippe  d'Allaines of Abbaye de Valmagne.

Michel with Philippe d’Allaines of Abbaye de Valmagne.

Not sure whether Michel is off to the Mad Hatter's tea party but the bottle – LE SECRET DE FRÈRE NONENQUE from Valmagne is excellent value @6€!

Not sure whether Michel is off to the Mad Hatter’s tea party but the bottle – LE SECRET DE FRÈRE NONENQUE from Valmagne is excellent value @6€!

JBGlassess


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#Carignan Story #151: Cabaldès, à flanc de volcan

Un week-end à deux, ma chérie ? De Pézenas, que l’on verrait bien volontiers sacrée un jour capitale non officielle du vin du Languedoc, tant on s’y sent bien et tant le Carignan y est encore présent, il existe une route buissonnière, la D. 13, qui remonte tout doucettement vers Faugères en passant par Roujan et Gabian, permettant d’atteindre Bédarieux et même Hérépian où siège une des meilleures, si ce n’est la meilleure, des charcuteries de l’Hérault, la Maison Aninat (ou Cabrié) dont le site Internet à lui seul est une invite. Dieu qu’elle est tendre la saucisse séchée au feu de bois ! On s’arrêtera en chemin, bien avant Faugères, sur une petite route parallèle fraîchement goudronnée pour admirer les tours du Château (et abbaye) de Cassandont la façade évoque une sorte de mini-Versailles du Languedoc. Promis, on visitera les jardins dès l’arrivée des beaux jours.

P9220030Cassan et son vignoble sur la route de Faugères. Photo©MichelSmith

Puis on entrera dans Cassan en prenant gare de tourner à gauche après le café du village, à la pharmacie si mes souvenirs sont bons, route de Pouzolles, afin de passer devant la cave coopérative La Carignano. On se dira qu’il est navrant de constater que la seule cave portant le nom de notre cépage chéri est aujourd’hui menacée par la mauvaise herbe. Avec l’aide précieuse de Wikipédia, on apprendra par la même occasion qu’un village du Piémont, proche de Turin, sur les rives du , porte le même nom que celui de la cave et qu’il compte aujourd’hui plus de 9.000 habitants. Jadis, il y eut un illustre prince de Carignan. Né au palais de Carignan à Turin, il devint Charles-Albert de Savoie (mais aussi de Sardaigne, de Chypre et deJérusalem) dit « le magnanime ». Issu d’une branche de la Maison de Savoie, il accéda au trône en 1831 avant de mourir à Porto en 1849.

P9220037Cassan et sa coopérative carignane défunte… Photo©MichelSmith

Mais je m’égare puisque c’est une autre histoire et, de toute façon, la Carignano deCassan, fondée un siècle plus tard, semble aujourd’hui abandonnée à son triste sort. D’après les gens du pays, elle serait inopérante depuis 2009. Heureusement d’autres perpétuent la tradition viticole. C’est le cas de l’excellent Domaine Turner-Pageot qui connaît un franc succès en travaillant en biodynamie. Mais faute de carignan, ce n’est pas vers Karen, l’Australienne et Emmanuel, l’Alsacien, que nous irons cette fois-ci, même si ce couple est assez proche de celui vers lequel je filerai sur cette route qui s’enfonce dans la garrigue pour déboucher plus haut au carrefour marqué par un olivier tortueux et une pierre qui annonce le Domaine de Cadablès, sorte de hameau du bonheur où vivent Christine et Bernard Isarn. « Bienvenue sur les pentes de notre volcan ! » s’exclamera Bernard qui, tout de suite, tiendra à nous mettre dans le bain de son « terroir ». Effectivement, les vignes sont comme plantées dans un champ de pierres fait d’argilo calcaire sur une couche de basalte. Vue grandiose sur la Méditerranée que l’on devine, au loin.

.P9220038 L’entrée de CadablèsPhoto©MichelSmith

Ce n’est donc pas un hasard si la cuvée Carignan de nos nouveaux amis s’intitule «Champ de pierres». Tandis que Bernard retracera son histoire – dix années passées en Corse, le couple vivant de la poterie, une volonté de revenir au pays (lui est deBéziers, elle d’Aniane), puis le coup de foudre avec la propriété en 2004 et l’envie de faire du vin en 2008 – nous serons rejoints par la famille, Christine la potière en tête, puis les fils Benoît et Pierre, tous deux travaillant dans le vin. Le mas et les nombreuses dépendances, sans oublier la cave, le gîte qui nous accueillera, peut-être un jour, et l’atelier de Christine, ils ont tout retapé de leurs propres mains, accompagnés de l’âne Caramel et du labrador Syrah. Sur 7 ha environ, ils disposent dans l’ordre d’importance, de syrahcarignan (blanc et noir), grenache noir, cinsault,mourvèdre et terret-bourret.

P9220043Christine et Bernard Isarn. Photo©MichelSmith

Au début, ils apportaient leurs raisins à la cave de Nefiès, puis, conseillés par Karen Turner (celle-là même qui vinifie au Prieuré de Saint-Jean de Bébian) etEmmanuel Pageot, ils se sont pris au jeu du vin en embouteillant d’abord 800 bouteilles, puis 3.000 en 2009, 8.500 en 2010, année où ils construisent leur cave, et 15.000 en 2011. Le carignan est récolté en « palox » de 500 litres, à la main bien sûr. Tout est éraflé, et le raisin est pigé manuellement pendant 10 à 12 jours. Le sulfitage se fait à minima et les étiquettes sont l’œuvre de Christine. En dehors d’un très agréable rosé IGP Hérault 2011 (cinsault et grenache) à 6 € et d’un blanc de terret pur à 7 €, une première cuvée « Chemin à l’envers » de 2010 rouge (8 €) fait preuve de souplesse et d’un beau volume.

P9220055Un quasi pur Carignan de volcan ! Photo©MichelSmith

Le Coteaux du Languedoc « Champ de Pierres » 2010, qui existe aussi en magnum, met en avant le mariage carignan/syrah, mais cette dernière variété n’est en réalité présente qu’en petite quantité (10 %), ce qui explique qu’à partir du millésime 2011, le vin sera « déclassé » en IGP, ce qui à mon avis permettra de mieux le vendre en soulignant son cépage principal ainsi que l’âge avancé de ses plants. Pour l’heure, ce 2010 s’annonce superbe : grande finesse au nez comme en bouche, largesse en attaque, harmonie par la suite, pour finir sur le fruit. Son prix départ propriété est de 12 € et il est parfaitement capable de tenir encore 6 à 8 années dans une bonne cave.

P9220052Bernard Isarn sous son micocoulier. Photo©MichelSmith

On le devine : la visite est recommandée, d’autant que la vue sur la plaine bitteroise est splendide et que les tapas de Christine sont inoubliables. Et si on taillait nos initiales dans le tronc de l’arbre ?

 Michel


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La comédie des Primeurs

Quel gâchis ! Quelle perte de temps et d’argent !

Les voilà partis de nouveau. Chaque année, c’est la même litanie, le même train qui se met en branle, la même comédie. Depuis trois semaines, ma boîte mails, comme ma boîte aux lettres d’ailleurs, ne cessent de recevoir des invitations pontifiantes sur le thème aussi excité qu’éculé, les primeurs. Un air de déjà-vu, du genre : « Venez, venez ! Vous allez vous régaler, c’est super ! Châteaux chics et bouteilles chocs, occasion unique, buffet de rêve, dîner aux chandelles avec le proprio (mais oui mon pote), gigot haricots, coucher au château, palabres avec la baronne, blablabla… »

Comble de malheur, même les sans grades s’y mettent (voir ci-dessous). Et le phénomène, depuis quelques années, gagne les régions jusque-là épargnées. Mais quand, en France, les appellations viticoles cesseront-elles de se copier les unes aux autres ? Bigre, laissons la folie des primeurs aux classés et occupons nos ardeurs et notre argent – celui des vignerons – à des idées plus novatrices et moins bouffeuses de fric.

Avec mon éternel côté naïf du mec qui n’y connaît rien et ne pige que dal en markétinge, j’ai préparé une réponse toute faite pour mes chères copines attachées de presse qui m’adressent leurs invitations par mail, réponse déjà utilisée l’an dernier. Je vous la livre telle quelle :

«Bonjour. Et merci d’avoir pensé à moi. C’est l’occasion de vous redire que depuis 20 ans, je ne participe plus à la comédie des  primeurs. Je préfère goûter les vins une fois mis en bouteilles, tels qu’ils se présentent au consommateur ».

Primeurs

Je n’ai jamais compris, quand bien même se nommerait-on Parker ou Bettane, comment un nez, aussi affûté soit-il, est en mesure, entre deux petits-fours, de se prononcer sur un vin qui est encore au berceau, même pas encore junior, à peine remis du choc de sa naissance. Je sais, je sais, les doctes nez précités – et les autres que j’ai oublié (mille excuses aux membres du Grand Jury) – sont capables de moult prouesses. Soit, je leur accorde ce don de sniffeurs parmi d’autres. Mais le plus grave dans cette histoire, c’est qu’on leur refile le plus souvent un assemblage bichonné, évidemment concocté à partir des meilleures barriques qui, à mon humble avis, n’est que le reflet bien lustré d’un hypothétique vin futur. Vin qu’il reste à élever, à éduquer, à mettre en bouteilles, à transporter.
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Bon, je sais, on va me rétorquer que participer à ces pince-fesses aquitains permet à un journaliste peu fortuné ou débutant, à un acheteur potentiel aussi, de se faire une idée assez précise de l’état du millésime. On va me dire que pour un étranger, la campagne des primeurs est l’occasion rêvée de rencontrer les stars du vignoble. Certes. Mais a-t-on besoin de déplacer tout ce beau monde à grand frais pour constater l’état d’un millésime par ailleurs largement décrit par les pros dès sa naissance, voire même avant ? Quand on a l’infime privilège de goûter un vin le plus souvent associé à un jus boisé plus ou moins envahissant, je ne vois pas comment il est possible, à moins d’être devin, d’hypothéquer sur son devenir. Il peut se passer tant et tant de choses d’ici 2012 dans l’évolution du jeune vin, lequel sera de toute façon mélangé – pardon, assemblé – avec des centaines d’autres barrique d’âges et de bois différents.

De fait, la description d’un vin tasté en primeurs, les prédictions que l’on peut en tirer quant à son évolution, me semblent relever du pur hasard. La plupart des grands Mouton et autres Latour étant réservés aux oligarques de ce monde, ces derniers se sentent-ils vraiment rassurés d’apprendre qu’un Master of Wine recommande chaudement d’investir dans un cru que, de toute façon, ils comptaient bien acheter un jour pour parfaire leurs collections ? Du côté de chez moi, je sais pertinemment qu’un vin de Bizeul ou de Gauby sera hautement recommandé quelque soit le millésime. Si je suis fan de Beaucastel, de Trévallon ou de Pibarnon, je l’achète régulièrement sans recourir aux avis autorisés de ces messieurs et dames en mal d’invitations. Quant à savoir s’il vaut mieux acheter un 5ème GCC plutôt qu’un second ou un premier, il suffit de lire les reportages dans la presse spécialisée pour être au parfum. Au moins, ils présentent l’avantage de se baser sur plusieurs références à la fois, plusieurs dégustations, plusieurs millésimes.

Et comme le souligne justement l’ami Jim dans un de ses posts sur le sujet, entre la lecture d’un commentaire de dégustation «primeurs» et le plaisir de voir son cru chéri entrer en cave, outre le risque sur la qualité évoquée plus haut, on a largement le temps de se faire arnaquer par l’intermédiaire qui a encaissé votre chèque à la commande.

Reste à considérer l’aspect purement marketing de cette comedia dell’arte. Est-ce si utile pour un cru ou pour une association de vignerons de dépenser tant pour si peu en retour ? Certes, la presse du monde entier se déplace, se fait choyer couvert et gîte compris, mais cela améliore-t-il pour autant les chiffres de vente du Bordelais ? Paradoxalement, pendant ce temps, les vins étrangers, eux, progressent, y compris dans la catégorie «premium». Tout cela au détriment des vins français. Mais c’est une autre histoire.

Michel Smith