Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Oeufs au fipronil: ma petite histoire

Moi aussi, j’ai ma petite histoire à raconter sur la crise des œufs au fipronil.

Depuis pas mal de temps, j’achète chez Carrefour Belgique des œufs bio à la marque Carrefour BIO ; des œufs français, s’il faut en croire le code d’emballage sur le paquet (FR 80253). Sauf qu’à y regarder de plus près, les œufs à l’intérieur sont néerlandais – ils sont tatoués en rouge du code 0-NL-4399701 (0 pour bio, NL pour Pays-Bas).

Je suis doublement choqué. Je ne pensais pas que pour des produits non transformés comme des œufs, il suffisait de les emballer pour en changer la provenance apparente (car qui regardait, jusqu’à maintenant, le code tatoué sur chaque œuf ?). Et qu’est-ce qui se serait passé si j’avais consommé les oeufs? Une fois les coquilles cassées, il ne me restait plus que l’emballage… français.

Je ne pensais pas non plus qu’une filière dite bio pouvait aller chercher des œufs à 150 km au nord de chez moi, les emballer à 150 km au sud, et me les réexpédier, passant deux fois deux frontières. Quid de l’empreinte carbone? Quid de la certification?

Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec l’histoire des vins espagnols se présentant comme français dans le rayon des vins français.

Certes, dans le cas de ces vins, il n’est pas question de santé publique. Mais qui a encore envie de jouer avec la confiance des consommateurs? Après les crises de la vache folle, du poulet au dioxyde, de la viande de cheval, ce sont maintenant les oeufs qui sont sur la sellette. Les distributeurs sont-ils négligents ou tout simplement inconscients?

Hervé Lalau


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Bain vs INAO

Alexandre Bain
Alexandre Bain (Photo (c) Jim Budd)

Je n’ai pas le plaisir de connaître Alexandre Bain, vigneron de Tracy, ni ses vins. Et peut-être que c’est mieux ainsi, si je veux tenter d’émettre un avis impartial.

D’après Corinne Caillaud, du Figaro, qui semble bien le connaître, bien qu’elle traite rarement de vin, il s’agit d’un bon vigneron. Il appartient à la mouvance nature, et selon ses propres termes « il cherche une autre voie ». C’est, je cite toujours, « un homme dont la passion est de réaliser un pur vin de terroir ».
Rien de mal à cela, mais pas non plus de quoi lui valoir une notoriété nationale, ni les honneurs de la rubrique économie/entreprise du Figaro; sauf qu’en septembre 2015, M. Bain s’est vu retirer l’appellation Pouilly-Fumé pour ne pas s’être soumis à un contrôle obligatoire.
Un peu moins de deux ans plus tard, le tribunal administratif de Dijon a jugé que la sanction était abusive, car disproportionnée, et vient donc de lui rendre l’appellation. Et avec elle, selon les termes de ma consœur, « sa fierté ».

Dont acte. La dignité de M. Bain et ses choix en matière culturale n’ont d’ailleurs jamais été mis en cause. Pour tout dire, je ne vois même pas ce qu’ils viennent faire dans un article censé faire la lumière sur une décision de justice. Les déclarations de M. Bain ne m’y aident pas vraiment non plus: « J’espère avoir ouvert une voie, parce qu’une autre viticulture est possible », souligne-t-il. Parle-t-il d’une viticulture sans intrants? Ou d’une viticulture sans contrôles?

Joker

Moi qui ne suis a priori ni pour ni contre le naturisme, la biodynamie, le bio, ou toute autre forme de conduite de la vigne, et qui ai plutôt tendance à me ranger du côté du vigneron sincère que de la machine administrative et des règlements superflus, je reste sur ma faim. Quel était donc l’objet du contrôle? Pourquoi M. Bain n’a-t-il pas pu s’y soumettre? Enfin, et surtout, quel sens faut-il donner à la décision du tribunal?
Si elle fait jurisprudence, quels seront donc à présent les moyens de contrôle d’une appellation sur les vignerons qui s’en réclament?
À quels contrôles peut-on se soustraire? À quels contrôles ne peut-on pas se soustraire? Et à quelle fréquence?
Si la perte de l’AOC est une sanction disproportionnée en cas d’impossibilité de contrôle, quelle sanction plus proportionnée peut-elle être appliquée, tout en défendant les intérêts du consommateur censé faire confiance à la mention?
Question subsidiaire, qui me semble découler du joli story telling de ma consœur du Figaro, les vignerons « qui cherchent une autre voie » devraient-ils bénéficier ils d’un joker face aux contrôles, au motif qu’ils seraient plus sympathiques, plus tendance ou parce qu’ils vendent bien leurs vins?
L’avocat de M. Bain, Maître Éric Morain, semble bien argumenter en ce sens: pour lui, « il est temps d’ouvrir le chantier des réformes des contrôles et la reconnaissance des pratiques de vinification naturelle». J’ai du mal à comprendre: si la vinification est naturelle, quel problème il y a-t-il à la contrôler?

Obligation de moyens, ou de résultat?

À défaut de mettre les points sur tous ces i-là, je crains fort que le message ne soit brouillé, chez les vignerons en appellation. Rappelons que jusqu’à présent, ces vignerons choisissent volontairement de revendiquer une mention et de se soumettre à ses contraintes. Il s’agit d’un patrimoine partagé.
Il convient d’être plus précis. Essayons donc de mettre de côté tout affect pour ne retenir que les faits. Une des cuvées de M. Bain a bel et bien fait l’objet d’un contrôle d’agrément (ou plutôt, comme il faut dire depuis 2008, d’habilitation). Dommage que ce ne soit pas précisé dans l’article du Figaro. Elle a été refusée au motif qu’elle était oxydée. Un défaut que M. Bain a contesté. Pour lui, « c’est une affaire de goût ». Dans ce cas, un recours est possible et une deuxième dégustation doit avoir lieu. Plusieurs rendez-vous pour ce faire ont été annulés entre mars et septembre 2015, dont un, en raison des vendanges. Cependant, M. Bain nie s’être soustrait aux contrôles; et déclare avoir fait appel de sa rétrogradation « pour une question de principe » (car ses vins, même sans appellation, ont apparemment continué à bien se vendre).
Il y a cependant une autre question de principe, pour moi: au fond, M. Bain reconnaît-il à ses pairs le droit de juger ses vins?
Il faudrait à présent ouvrir un deuxième procès: celui de la typicité. A quel point peut-on s’écarter du type moyen d’une appellation sans la perdre? Et que faut-il faire d’un vin qui respecterait l’obligation de moyens (le cahier des charges), mais qui présenterait un défaut à l’arrivée, ou au moins une déviance par rapport au type supposé de l’appellation, lors de la dégustation d’agrément (pardon, d’habilitation)? Même si dans sa décision, le Tribunal administratif de Dijon ne s’est pas attaché à la qualité du produit, mais s’est plutôt intéressé au déséquilibre qu’il pouvait y avoir entre la faute de M. Bain, jugée peu grave, et sa sanction, cette décision a tout de même pour effet qu’un Pouilly-Fumé jugé oxydé par la commission d’agrément retrouve sa place dans l’appellation. Ce qui n’est pas tout à fait anodin.
On pourrait bien sûr supprimer les dégustations d’habilitation. Ce serait le plus simple. D’autant que le pourcentage de refus est assez faible. Mais les AOC y perdraient sans doute en cohésion (ne parlons pas de crédibilité, elle varie trop d’une appellation à l’autre).
Une autre piste serait d’en dispenser les vins nature, moyennant un avertissement au consommateur, du genre: « Ce vin nature peut présenter de sensibles différences par rapport au type de son appellation ».
Le seul hic – très justement soulevé par l’avocat de M. Bain: les pratiques de la vinification dite naturelle ne sont pas reconnues légalement. Le mot même de nature ou de naturel prête à confusion; pensons aux Vins Doux Naturels (pourtant bien soufrés); et plus globalement, à tous les producteurs honnêtes qui soufrent leurs vins, mais qui n’auraient pas trop envie que le législateur réserve le mot  « nature » aux vins sans soufre.
Cette affaire nous promet de jolis développements.

Hervé Lalau


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A propos de l’embouteillage en zone de production

Travaillant dans un pays, la Belgique, où l’on embouteille encore une bonne partie des vins importés (on pourrait aussi dire « enbibés« , puisque certains grands distributeurs belges logent aujourd’hui le vin de petit prix en carton plutôt qu’en bouteille), je n’ai guère d’opinion arrêtée sur la question de l’embouteillage dans la région de production.

Comme consommateur, j’ai tendance à préférer l’embouteillage à la propriété, non parce que cela me semble plus qualitatif, mais parce que cela correspond mieux à l’idée que je me fais d’un « vin de producteur », totalement responsable de son vin de la vigne à la bouteille.

Même si je sais bien que le vin portant la mention « embouteillé à la propriété » est parfois embouteillé… au camion.

Par ailleurs, j’ai du mal à percevoir l’avantage réel que procure l’embouteillage dans la région de production – ou même, dans l’aire de production. On évoque souvent un meilleur contrôle. J’ai mes doutes. En quoi un lot de vin produit à Wissembourg m’offrirait-il une meilleure garantie d’authenticité parce qu’il est embouteillé à Colmar ou à Thann plutôt qu’à Nancy, à Belfort… ou même, à Bercy ou à Bruxelles? Qui contrôle quoi, et comment? Combien de cuves ou de camions-citernes font-elles l’objet d’une analyse?

Des scandales révèlent régulièrement des fraudes aux appellations, ou même aux noms de cépages, que ce soit pour des ventes de vrac que pour des ventes de bouteilles, hors appellation ou en appellation; je pense aux affaires du Brunellogate, du pinot noir de Limoux, ou plus récemment, à Labouré-Roi. Il ne me semble pas évident que le lieu de mise en bouteille garantisse en rien le contenu du produit fini, ni même les contrôles officiels, puisque la plupart de ces affaires ont été révélées sur dénonciation.

Quoi qu’il en soit, si telle est la réglementation censée protéger le producteur et (accessoirement) le consommateur, alors, il s’agit qu’elle soit effectivement respectée.

Que faut-il penser, dès lors, du vin d’Antonili Mazia, un Chianti Classico DOCG embouteillé… au Canada, évoqué voici peu par mon excellent confrère Marc André Gagnon.

Rappelons en effet que le Disciplinare de cette DOCG interdit la vente en vrac (et même l’embouteillage hors de la zone de production, sauf communes limitrophes).

Mazia

Nous autres journalistes rigolons souvent de cette mention italienne: « Dénomination d’Origine Contrôlée ET Garantie ». A cause de la redondance. Comment peut-on contrôler sans garantir?

Nous avons à présent la preuve que l’on peut garantir sans contrôler. Et ce n’est pas qu’un problème italien, notez bien.

Quant à la réaction du Consorzio (« sujet sensible, no comment »), elle contraste violemment avec la volonté de transparence et de traçabilité affichée jusque sur son site, dont c’est justement une des rubriques!

Et si, finalement, la solution était de moins promettre, de moins réglementer, pour ne pas avoir à tricher ni à dissimuler?

A propos d’Antolini Mazia (dont je n’avais jusqu’ici jamais entendu parler), j’observe que cette marque apparemment bien introduite au Canada vend également au monopole de l’Ontario un pinot grigio de raisins italiens… et canadiens.

Sans doute un nouvel avatar de la DOCG: Dénomination d’Origine Canadienne Garantie…

Hervé Lalau