Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Les Jihadistes du vin enregistrés : le complot démasqué !

Le contexte :

« Le mouvement jihadiste des vins sans soufre, verts, issus de raisins pas mûrs, faibles en alcool, oxydés et puant la fosse à purin sont des trucs pour masochistes promus par la police anti-plaisir…. » Robert Parker sur Twitter

 

Le lieu :

Une maison protégée appartenant à Al Qaïda, quelque part au Wazaristan, Pakistan

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L’enregistrement pirate :

Cheikh Omar : Khalid, je vous avais pourtant demandé de ne pas me déranger avant l’heure de la prière.

Khalid : Avec toutes mes excuses Cheikh, mais je devais porter d’urgence cette information à votre connaissance. Ce Blobber Parker nous a découvert ! Regardez un peu ce qu’il vient d’écrire. (Khalid tend son i-pad au Cheikh Omar)

Cheikh Omar : En effet. Mais nous n’aurons pas besoin de le réduire au silence : il sert parfaitement notre cause.

Khalid : Désolé mais je ne pige pas, Cheikh.

Cheikh Omar : C’est pourtant clair ! Blobber Parker a compris que nous utilisons le vin dans la cause du jihad. C’est un homme futé et son nez flaire la ruse aussi bien que le pinard. Mais son problème est que plus personne ne croit en lui. Il a été le plus puissant des critiques du vin mais maintenant son peuple se moque de lui. Plus il parle de jihad, plus on le ridiculise et on finit par croire le contraire de ce qu’il dit ! Donc il est devenu un atout pour nous.

Khalid : Alors c’est un prophète qui prêche dans le désert ?

Cheikh Omar : Khalid, je dois vous mettre en garde contre l’usage abusif du mot « prophète ». Quelques frères pourraient prendre cela très très mal. Je vous rappelle qu’il s’agit d’un Infidèle !

Khalid : Vous avez raison Cheikh et je vous prie de m’excuser. Je vais reformuler ma remarque : il s’agit d’un empereur aussi bienveillant que sage, qui a été rejeté par son peuple dégénéré et en perdition. Mais il y a un point qui m’échappe toujours Cheikh : en quoi le vin fait-il partie du jihad ?

Sheikh Omar : Khalid, nous avons étudié ces gens-là avec beaucoup d’attention.

Khalid : Quels gens ?

Cheikh Omar : Les Américains, Khalid, mais aussi les Français et tous les autres Occidentaux ! Ce sont des peuples décadents et hédonistes qui se perdent dans les plaisirs de la chair. Par conséquent, ils préfèrent naturellement des vins décadents et hédonistes. Il nous a semblé que si on pouvait les convaincre de renoncer aux vins de plaisir et à les détourner de ce qui  les rend vraiment heureux, nous arriverions à les affaiblir et à faire baisser leur résistance.

Khalid : C’est génial Cheikh, mais comment faire ?

Cheikh Omar : Cela passe par la Bourgogne. Nous avons convaincu les Infidèles que le vrai vin de plaisir est un Bourgogne, ou éventuellement un vin de Loire pour ceux qui n’ont pas d’argent.

Khalid : Et ce n’est pas vrai ?

Sheikh Omar : Mais vous n’avez jamais dégusté cette daube ?  Moi si ! C’était exactement comme ce Blobber Parker a dit : maigre, acide et dur. Seule une personne qui déteste le plaisir, les enfants et les mignons petits chiots peut aimer ça ! Les arômes étaient pires que l’haleine de mille chameaux ! Il paraît que tous les vins de Bourgogne ont cette odeur épouvantable qui ferait fuir une armée.

Khalid : Mais alors comment faire pour convaincre les gens que de tels vins sont bons ?

Cheikh Omar : Nous avons recruté une armée de jeunes éphèbes que l’on appelle des sommeliers. Nous avons flatté leur vanité, puis nous leur avons dit que Parker n’aimait pas les vins de Bourgogne et leur suiveurs, qu’il ne pouvait plus rien goûter en dessous de 15° d’alcool et que son palais était flingué. Mais qu’eux pouvaient devenir célèbres en soutenant les vins de Bourgogne et de Loire. Une fois les sommeliers dans notre poche, les imbéciles de journalistes ont suivi et tout ce beau monde a entraîné les consommateurs qui sont tous des moutons. Nous avons accéléré le processus en infiltrant les blogs et sites de discussion avec des pseudonymes et en vantant les vins de Bourgogne et de Loire. Les infidèles ont gobé tout cela très facilement !

Khalid : C’est un coup de maître Cheikh !

Cheikh Omar : On ne pouvait rêver mieux. Ces Amerloques et ces Froggies pathétiques se sont laissés convaincre que la voie de la rédemption passait par la Bourgogne. En réalité, c’est la voie vers le prochain califat. Et cette fois-ci, Inch’Allah, nous serons aux portes de Beaune, puis de Paris, et non pas de Vienne !

Mes remerciements et félicitations à  Mike Steinberger pour la version originale de ce texte, que j’ai librement traduit, raccourci et parfois légèrement  modifié. Après tout, traduire c’est trahir !

 

David Cobbold


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Florilège d’idées reçues en matière de vin

Voici une petite liste d’idées reçues à propos du vin, qui, si elles n’ont pas inspiré Flaubert pour son fameux dictionnaire, méritent tout de même l’attention de l’honnête homme, surtout oenophile.

Les petits rendements font les grands vins.

A ce compte-là, le plus petit Corbières serait meilleur que le plus grand cru d’Alsace.

Le rendement exprimé en hl/ha n’a pas beaucoup de sens, il faut tenir compte de la densité de plantation, de la pente, du sol, des conditions climatiques, du cépage…
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Une source éternelle d’inspiration

Les levures indigènes ou naturelles sont meilleures que les levures de laboratoire.

Nous vivons entourés de bactéries et de levures, nous en apportons dans les caves à chaque fois que nous en visitons, des équilibres se créent, se défont, se recréent. Le concept de levure naturelle est à manier avec de longues pincettes. Pour un exemple où effectivement, on a obtenu un vin différent et intéressant en « laissant travailler les levures naturelles »  (j’ai souvenance d’un cas dans le Palatinat), combien de cas contraires? D’un autre côté, des levures sélectionnées peuvent totalement changer l’aromatique ou le taux d’alcool d’un vin. C’est parfois écrit en toutes lettres sur la boîte. Attention à ne pas jouer les apprentis-sorcriers!

Le soufre est un des apports de l’oenologie moderne qui standardisent le vin.

Ce sont les Hollandais, au 17eme siècle, qui ont « méché » pour la première fois les barriques pour améliorer la stabilité du vin dans le transport.
Le modernisme est donc tout à fait relatif. Nos grands-pères soufraient. Leurs pères aussi, bien avant que l’on parle de « tout chimique ».

L’avenir est au bio.

A titre perso, je l’espère. Pour le vin en lui-même, mais surtout pour les vignerons qui épandent les pesticides au risque d’y laisser leur santé, et pour la planète. Pour autant que l’on règle le problème du cuivre, bien sûr.
Les bio, qui traitent mécaniquement et plus souvent, auraient un moins bon bilan carbone, à ce qu’on dit. Peut-être, mais les effets des pesticides dans nos nappes phréatiques me semblent plus graves, à court terme. Et pour la qualité du vin? Là, je botte en touche. J’ai déjà dégusté de très mauvais vins bio – notamment ceux de viticulteurs qui sont passés au bio pour des raisons d’opportunité plus que de conviction. Le bio est-il en train de perdre son âme? Cela mériterait un plus long développement.

La tradition, il n’y a que ça de vrai!

C’est quoi, une tradition? Ca remonte à quand? La syrah n’existait pas en Languedoc avant les années 1960. La tradition languedocienne, avant le phylloxéra, c’étaient des cépages quasiment disparus, car soit compliqués à vinifier, soit peu productifs, soit peu qualitatifs, comme le Terret ou le Piquepoul Noir. En 1850, on considère encore le Grenache comme un nouveau venu dans la vallée du Rhône. En Costières, on ne jure que par le Plant de Saint Gilles – l’autre nom du Mourvèdre.

Dans le Médoc, on trouve à l’époque beaucoup de Petit Verdot (dont on nous dit qu’il améliore les Cabernets)
A Saint-Emilion, le cépage principal n’est ni le Merlot, ni le Cabernet, mais le Noir de Pressac, alias Malbec. C’est dire comme les temps changent…
Et encore ne parle-t-on que des cépages. Que faut-il penser de techniques modernes de vinification, apparues dans les années 60-70. Que seraient nos vins sans le contrôle des températures? Mais que penser du micro-bullage, de la cryoextraction, de l’osmose inverse?  Où s’arrête l’aide au vigneron, et où commence le lissage des millésimes, le gommage de l’effet terroir?
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Chouette, un vin élevé (pas très longtemps, quand même) dans le respect de la tradition!

Pour être juste, il faudrait aussi tenir compte de l’évolution du goût des consommateurs  (nos grands pères buvaient des vins de 10 à 11°, rarement plus), de la baisse des rendements moyens, du passage des vignes franc de pied aux greffes sur plants américains et du réchauffement climatique…

Le Champagne fait moins mal à la tête que les autres effervescents.

C’est ce qu’ont répondu des Belges, dans les années 90, à des sondeurs. Mais c’est ce qu’on appelle du déclaratif. Ce n’est pas parce qu’on le dit que c’est vrai.
Le Champagne fait cependant plus mal au portemonnaie, alors depuis, pas mal de Belges sont passés au Cava ou au Prosecco.

Les rosés de coupage sont imbuvables. Ils sont une insulte au vin de qualité.

Plusieurs dégustations à l’aveugle ont prouvé que le consommateur ne pouvait pas faire la différence. Dans certains cas, il préfère même le rosé coupé. Et puis, il y a le cas du Champagne rosé: cette appellation autorise le coupage et personne ne s’en plaint.
Par ailleurs, le « coupage » des raisins blancs et rouges, lui, est autorisé dans bon nombre d’appellations de rosé, y compris les plus connues, comme Côtes-de-Provence ou Coteaux-d’Aix.

Les vins nature sont intrinsèquement meilleurs.

Vous êtes néo-bougnat à Paris, spécialisé dans le sans soufre, et donc ça vous arrange de le croire. Moi, je préfère déguster. On en reparle après. Et ne me dites pas que je dois éduquer mon goût au vin nature, ou je vous dirai qu’il vous faut vous éduquer pour lire mes articles.

Les vins nature sont intrinsèquement mauvais.

« Tous oxydés, tous pleins de volatile, tous surfaits. Une arnaque, quoi ».  Là encore, je dis, dégustons. J’adore certains vins de Lapierre, de Terre des Chardons, des Côtes de la Molière. Pas de soufre, mais pas de déviation on plus.

La France, fille aînée de Bacchus, possède les meilleurs terroirs au monde.

Il n’y a pas de « meilleurs terroirs au monde », juste des terroirs dont l’histoire a prouvé la valeur; et c’est lié non seulement au sol, au climat et à leur adéquation aux cépages, mais aussi aux usages locaux, à la qualité du substrat humain et au commerce du vin.
Dans l’Antiquité romaine, les vins les plus cotés étaient ceux de Carthage et de Falerne, les auteurs latins y plaçaient les meilleurs crus de leur monde.
Au Moyen-Âge, le Roi Philippe Auguste, lui, les plaçait à Chypre.

Les meilleurs vins du monde sont ceux de Bordeaux.

Si c’est Robert Parker qui le dit…
Mais si on me laisse voix au chapitre, je vous dirai que tout classement est un instantané, une photo figée dans le temps.
En 1750, le Duc de Richelieu, gouverneur de Guyenne, écrivait à Louis XV que sa province ne produisait guère que de « petits vins ». 30 ans plus tard, le New Claret était sur la table de George Washington. Par ailleurs, parler de « meilleurs vins du monde », c’est établir une drôle de hiérarchie. Entre quoi et quoi?

Rayas est meilleur qu’Yquem.

Comparer Yquem et Rayas, Margaux et Romanée Conti, Constantia et Montalcino, Hugel et Lapierre, Vega Sicilia et Errazuriz, Gaja et Dagueneau, c’est totalement idiot, non? Et pourtant, des classements de ce genre existent, le Wine Spectator en sort un chaque année.
C’est un peu comme si on voulait classer les peintres, les musiciens ou les monuments. Bach est-il meilleur que Mozart? Monet meilleur que Rembrandt? Le Taj Mahal meilleur que Notre Dame?
Ne faisons pas de préférences subjectives, à un moment donné, pour un dégustateur donné, un critère d’évaluation dans une perspective historique, avec toutes les implications commerciales que cela comporte.
Lundi, je préfère ce Cahors, mardi, ce Chianti, mercredi, ce Marestel, jeudi, ce Chinon. Samedi, je m’éclate au Côte-Rôtie. Dimanche, je bois du café.
Pas de quoi en faire un livre de référence.

Parker déguste mieux que moi.

Sans doute. Et il n’est pas le seul. Ma plus grosse « claque », en la matière, c’est une vigneronne qui me l’a donnée, elle s’appelle Nadine Sire – une dégustatrice hors pair. Heureusement qu’elle n’écrit pas dans une revue de vin!

Par ailleurs, compte tenu de la variété des goûts des consommateurs, je crois souhaitable qu’il n’y ait pas qu’une seule autorité, une seule référence, une seule façon de voir le vin et d’écrire à propos du vin. Je suis contre l’idée de gourou. Mais je respecte la compétence.

Bettane déguste mieux les vins de la Romanée-Conti que les vins nature.

Joker.

Je fais de gros efforts pour ne pas avoir d’oeillères ni d’idées préconçues avant de déguster un vin. Pourtant, c’est vrai, je l’avoue, j’ai quelques préjugés – a priori, je n’aime pas trop retrouver du cabernet sauvignon, du sauvignon ou du chardonnay dans tous les coins de France, par exemple. Alors qui suis-je pour juger des marottes, des obsessions ou des préférences d’un collègue? Tout au plus puis-je espérer de lui que devant chaque verre, il les dépose; et que sur le métier, une cent-millième fois, il remette son ouvrage.

J’ai lu l’échange de commentaires entre les deux Michels, Smith et Bettane, à propos du dernier Guide Bettane & Desseauve. Les auteurs de ce guide sont-ils trop prudents? A vous de juger. Le jour où j’éditerai un guide, sans doute me poseré-je aussi la question de savoir les risques que je peux prendre. Ce n’est pas demain la veille.

Hervé Lalau


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Pas de notes Parker pour les Bordeaux 2012

Je viens d’apprendre que Robert Parker ne publiera pas de notes sur les Bordeaux 2012.

Est-ce la piètre qualité de ce millésime à Bordeaux? Est-ce la lassitude engendrée par des «affaires» récentes (Campo/Miller, négociation difficile pour la vente du Wine Advocate, sa démission du poste de rédacteur en chef, puis la démission d’Antonio Galloni et la plainte déposée par ses nouveaux associés contre ce dernier…)?

Ou bien Parker obéit-il une injonction de la nouvelle direction asiatique du Wine Advocate? Toujours est-il qu’il ne publiera pas ses commentaires tant attendus sur ses dégustations des Bordeaux «primeurs» cette année.

Nul doute que cette information fera l’effet d’une bombe auprès des négociants et propriétaires qui sont devenus, au fil des ans, accros aux points attribués par le prophète de Monkton afin de vendre leurs promesses de vins virtuels sur ce marché des «futures». Et certainement bien plus le retrait de Château Latour de ce marché «de dupes».

RP in Oregon

Coup de fatigue (Photo . D. Cobbold)

Il faut dire que j’ai vu quelques signes précurseurs de ce coup de torchon tant redouté. L’été dernier, par exemple, je me trouvais en voyage dans l’état d’Oregon, là où «Bob» a des actions dans un vignoble avec son beau-frère.

J’étais un peu surpris de le trouver assis au pied d’un escalier dans le Museum of Modern Art de la ville de Portland (voir photo). Il avait l’air assez fatigué ce jour-là, et on le serait à moins. Déguster des centaines de vins par jour, surtout des rouges jeunes et tanniques, est une entreprise très éprouvante.

On estime que Robert Parker a dégusté quelques 2 millions 842,897 bouteilles de vin depuis ses débuts, en 1979. Et qu’il leur aurait attribué 252 millions de points. C’est une performance colossale qui n’est pas prête d’être égalée.

Pour ma part, j’estime qu’il mérite amplement un peu de repos, sans parler de diverses statues que Bordeaux, le Rhône et quelques autres zones viticoles pourraient lui dresser dans les années à venir.

David


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La gueulante du jour, ou la sournoise dérive d’un Parker…

Tout est bon pour faire du fric, y compris des points ! Et n’allez pas croire qu’il s’agit-là des précieux points de votre permis de conduire…

Une fois de plus, je vais jouer les naïfs, refaire mon numéro de « ronchon de service ».  Une fois n’est pas coutume, je vais me glisser dans les draps immaculés des vierges effarouchées. Je ne sais pas si c’est courant (ou plutôt si la pratique était en vogue au temps jadis où…), mais depuis que Bob a été racheté par les moneymakers de Singapour, on a déjà un premier signe de ce que peut donner l’idée qui consiste à «merchandiser» ses notes.

On va me dire que c’est normal, que grand bien lui fasse, que l’époque des bonnes mœurs est révolue. Et pourtant, pour ce qui me concerne, c’est bien la première fois que je commence à regretter le temps où le cher Robert Parker lui-même, puisqu’il s’agit de lui, simple «Bobby» du côté de Libourne ou d’Ampuis, était réellement indépendant, intègre, cohérent, véritable maître chez lui.

Bien noté, bon et pas cher... C'est du Parker. Photo©MichelSmith

Bien noté, bon et pas cher… C’est du Parker. Photo©MichelSmith

Avant que Bob ne vende sa boîte pour assurer ses vieux jours (tout en se gardant le droit de noter ses favoris), au temps béni où l’on croyait encore à la morale, le vigneron dont le vin avait été bien noté par le maître de Monkton, dans le Maryland, comté de Baltimore, pouvait le faire savoir à son attachée de presse, le communiquer à tue-tête aux journalistes du monde entier, en faire part dans les magazines ou dans la presse locale. Disons que ça lui permettait de vendre un peu mieux que de faire mention d’une simple bonne note dans le B & D ou dans le RVF.

Surtout, dire que Parker avait bien noté son vin, ça ne mangeait pas de pain, ça flattait l’ego en même temps que ça ne coûtait rien de le dire. Bref, ça pouvait rapporter gros. Or, les temps changent vite puisque quelque soit le guide, Hachette ou Gault-Millau, il faut gagner plus que ce que ne rapportent de simples ventes en librairies. Et puisque les guides se vendent moins, essayons donc de commercialiser les commentaires à prix d’or avec, en prime, des salons, des annonces pub, des stickers, des organisations de master classes et, en bien plus classiques, des pseudo-médailles ou pseudo-diplômes.

En Côtes Catalanes, du côté de Tautavel... Photo©MichelSmith

En Côtes Catalanes, du côté de Tautavel… Photo©MichelSmith

Pendant que s’opèrent les transformations de nos sociétés, les irréductibles vieillissent et finissent par se mettre au goût du jour. Ayant résisté longtemps à ces travers commerciaux qui pouvaient dénaturer leur réputation comme leur crédibilité, les résistants critiques tels Robert Parker changent subitement leur fusil d’épaule. Et ils se rattrapent en saignant le brave vigneron qui, lui, de son côté, n’attend que ça pour vendre plus cher et en plus grosse quantité. Un peu comme s’il venait de recevoir une médaille d’or au Salon de l’Agriculture ou à Mâcon en s’empressant de l’afficher en bonne position sur l’étiquette de sa cuvée, le vigneron peut désormais – je suppose en payant ce qu’il faut – afficher son score Parker (et non son prix) sur la bouteille pour ensuite laisser tranquillement le buzz se faire.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

L’autre jour, dans mon troquet favori, au Bistrot des Crus à Perpignan, ayant vidé avec des potes un flacon d’excellent rapport qualité-prix (11 € la bouteille sur table !), je demande à voir l’objet du délit de plus près. Il s’agissait d’un Côtes Catalanes 2011, ex Vin de Pays devenu depuis IGP et baptisé «Le Cirque».

Belle étiquette, bouchon à vis, petit prix, du Carignan dans l’assemblage (et probablement pas mal…), du Grenache aussi; bref, en dehors d’une puissance et d’une maturité intenses (14°5 affichés !)  ce vin avait tout pour me plaire, y compris du minéral/rocailleux (clin d’œil…), et le fait est que la bouteille fut expressément asséchée était un bon signe.

Tout en le buvant, je songeais à une récente chronique de Matt Kramer relevée je crois la première fois, il faut le préciser, chez Bon Vivant. Membre éminent et «historique» du Wine Spectator, Matt évoquait cette fameuse barre des 90 sur 100 pour dire avec pas mal d’aplomb que les vins au dessus de 90 étaient devenus risqués et trop coûteux pour un simple honnête amateur et que c’était en dessous de cette barre qu’il fallait chercher ses trésors plutôt qu’au dessus. Bien sûr, j’interprète un peu à ma façon, mais vous n’aurez qu’à lire son billet vous même, si vous causez l’amerloque, pour vous faire une opinion.

Je me disais donc : «Un vin pareil goûté à l’aveugle, si j’étais Parker, je lui ferais franchir le seuil des 90 ! » Je ne croyais pas si bien dire car en tournant et retournant ma bouteille je remarquais une vignette ronde, toute dorée. «Encore une médaille d’or», pensais-je en mon for intérieur.

Où l'on voit par la trace laissée sur l'étiquette que c'était du bon... à 11 euros sur table ! Photo©MichelSmith

Où l’on voit par la trace laissée sur l’étiquette que c’était du bon… à 11 euros sur table ! Photo©MichelSmith

Eh bien non ! En ce cercle doré, un chiffre mystérieux ressortait : «91». Un chiffre rehaussé du nom du fondateur de The Wine Advocate. Mon exemple de ce vin inattendu provenant d’une grosse cave coopérative (celle de Tautavel) noté à 91, au demeurant excellent et pas ruineux, je le répète, prouve que même au-delà de 90 points, et quelque soit le score, d’ailleurs, on peut encore faire des découvertes et se faire plaisir.

Reste ce cercle d’or collé en coin supérieur de l’étiquette avec ce chiffre 91 en évidence. Il rappelle étrangement les médailles d’or en tous genres, et même les médailles de bronze ayant la couleur du vieil or. Elle n’a pas été apposée là gratuitement, cette pastille dorée. D’où cette simple question pour clore le sujet : sans chercher à jouer le moralisateur de service ou le vieux schnock donneur de leçon, on est en droit de se demander comment un type aussi intègre que Robert Parker a pu se laisser entraîner dans une telle embarcation?

Je sais, ce n’est probablement qu’une vulgaire histoire de pognon. Car comment peut-on se lever le matin et se regarder dans la glace en disant : «Ça y est, j’ai vécu ma période héroïque, j’ai prouvé au monde que l’on pouvait être intègre, même en matière de vins. Maintenant, la soixantaine passée, y’a que le fric qui compte. Youppie, la vie est belle ! » Oui, comment un homme sanctifié de par le monde a-il-pu tomber aussi bas ? Même en semi-retraite…

Michel Smith

PS – J’ai aussi trouvé un pur Grenache noir noté 91/100 par Parker sur le site espagnol Uvinumà moins de 5 € le flacon. Les vins pas chers notés 91, ce doit être une nouvelle tendance chez Parker. Histoire de ratisser encore plus large…