Les 5 du Vin

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Vega Sicilia : l’étoile brillante et ses satellites

Il y a un mois j’ai eu le privilège de participer à une dégustation et présentation de l’ensemble des vins produits par la société Tempos, propriété de la famille Alvarez. Ces noms ne vous diront peut-être rien, mais sachez qu’il s’agit des propriétaires du célèbre Bodega Vega Sicilia dans le région du Ribera del Duero en Espagne. Et pas seulement, car ils possèdent aussi Alion, également à Ribera, ainsi que Pintia à Toro et Macan à Rioja. En dehors de l’Espagne, on trouve aussi dans leur giron Oremus, à Tokaj en Hongrie.

La famille Alvarez a acheté la BodegaVega Sicilia en 1982. Le reste a été acquis ou a été développé ex-nihilo (ou presque) par la suite, petit à petit. Le site web du groupe, qui se trouve incrusté dans celui de son domaine phare, parle de deux axes fondamentaux dans sa stratégie de développement : « la consistance de la qualité du produit comme élément de garantie dans les différents crus, et le dévouement au client comme élément référentiel dans son activité quotidienne. » Sa stratégie de développement a suivi « une règle de croissance basée sur l’implantation de nouvelles caves dans des zones d’élaboration avec un potentiel qualitatif et différentiateur suffisant. Le chiffre de 300 000 l/cave environ a été considéré comme le point d’équilibre idéal entre la qualité et le volume de produit ; bien qu’il existe des cas comme celui de Vega Sicilia, où sont élaborés trois vins différents ; et d’autres comme Alión ou Pintia, où un seul vin par cave est élaboré. De cette manière, l’augmentation de volume produit dans chaque cave individuellement a été évitée. »  

La commercialisation des vins de Vega Sicilia a toujours été particulière, avec la nécessité de s’inscrire sur une liste, puis d’attendre que l’on veuille bien vous assigner un lot de vin. Le site Tempos Vega Sicilia explique la procédure ainsi : « au niveau commercial, les vins sont vendus dans un total de 88 pays et à un nombre approximatif de 4 500 clients du monde entier, tant particuliers que professionnels. La possibilité d’acheter directement au groupe est soumise, en premier lieu, à l’admission comme client, sur demande écrite préalable ; et en deuxième lieu, à l’assignation d’un coupon personnalité variable en fonction des caractéristiques de chaque cru. »

En réalité, les choses sont un peu plus simples pour le client de ses vins, du moins ici en France, car ils sont importés par la société Vins du Monde et sont disponibles, en quantités limitées, à des prix que je mentionne dans mes notes de dégustation. Vous verrez que la plupart se ne sont pas des vins pour tout le monde, ne serait-ce que par leur prix, mais certains sont franchement admirables, réservés certes à une élite d’amateurs ayant les moyens nécessaires.

Nous avons commencé cette dégustation par un vin blanc sec :

Oremus Dry Mandolas 2015, Tokaj

cépage : Furmint 100%

prix : 20 euros

J’ai beaucoup aimé ce vin pour sa manière de combiner finesse de texture et vivacité. C’est aussi suave que salivant en bouche et a une très belle longueur. Les arômes, directes et nets, s’articulent autour de notes de pomme verte et de citron. L’équilibre penche sur le versant de la vivacité. Vin très vibrant.

(note 16/20)

Macan Clasico 2013, Riojà

cépage : tempranillo

prix : 45 euros

Ce domaine est situé dans la partie Alavesa (basque) de la Riojà. Il s’agit  d’une copropriété avec Benjamin de Rothschild, fondée en 2000 et dont le premier millésime fut le 2009.

Nez très parfumé, à tendance florale. Texture élégante et raffinée qui ne masque pas une belle puissance de matière, avec des tannins mi-fermes et une sensation chaleureuse en finale.

(note 15/20)

 

Macan Seleccion 2013, Riojà

cépage : tempranillo

prix : 80 euros

Nez plus sombre, avec des accents terriens sur fond de fruits noirs. Beaucoup d’intensité et bel équilibre. Cette cuvée est à la fois plus « taiseux » et plus tannique que la version « clasico ». Il semble aujourd’hui assez austère mais il a de la réserve.

(note 16/20)

 

Pintia 2012, Toro

cépage : tinta de toro (tempranillo)

prix : 57 euros

Ce vin est tout en muscles et en nerfs. Il est intensément tannique, ce qui rend la finale sèche et l’ensemble peu plaisant. Le fruité est presque totalement dominé et la chaleur de l’alcool est aussi bien présente. Peu agréable donc, et un vin qui ne me semble pas au niveau des autres vins de cette série.

(note 13,5/20)

Alion 2013, Ribera del Duero

cépage : tinto fino (tempranillo)

prix : 80 euros

Le deuxième domaine de ce propriétaire dans la région Ribera del Duero, avec un vignoble de 130 hectares, mais aussi des apports du domaine Vega Sicilia de même propriétaire. La vision exigeante et clairement à long terme du propriétaire est démontré par le fait que les vignes ne rentrent pas dans les vins d’Alion avant d’avoir atteint au moins 10 ans.

Nez expressif et aussi riche que fin. C’est probablement l’acidité qui apporte une partie de cette impression de fraîcheur. Bien mieux équilibré et agréable que le Toro, avec une belle longueur et bien plus de fruit. Ce vin reste très jeune, avec des tannins pas encore fondus, mais il est vibrant et a beaucoup d’élan.

(note 16,5/20)

Valbuena 2012, Ribera del Duero

cépages : tinto fino (tempranillo) 100% (dans d’autres millésime on trouve parfois un peu de merlot, mais il avait coulé en 2012)

prix : 130 euros

Le domaine de Vega Sicilia couvre près de 1,000 hectares et inclut 210 hectares de vignes, ce qui lui permets la production de plusieurs vins, dont celui-ci. L’élavage se fait en barriques neuves à 70%, dont 20% sont nord américains et le reste français. L’élevage dure 15 mois.

Nez profond et complexe, d’une très belle intensité. Les sensations olfactives sont veloutées, et les arômes sont essentiellement de fruite noirs avec un léger accent fumé. En bouche, les sensations sont aussi intense que vibrantes. Ce vin est dynamique, alerte et intensément fruité. Les saveurs sont pointues et il y a une impression de chaleurs, mais les tannins sont bien maitrisés et intégrés.

(note : 17,5/20)

 

Vega Sicilia Unico

(ce vin ne porte pas de millésime, traditionellement)

cépages : tinto fino (tempranillo) et cabernet sauvignon

prix : 250 euros

Le vieillissement prolongé de ce vin, d’abord en barriques, puis en bouteilles a produit une robé un peu plus évoluée que pour les vins précédents. Le nez l’est encore plus. Il est d’une grande complexité avec des couches et des couches qui se dévoilent progressivement à l’aération. C’est bien la texture qui marque le plus sa différence, polie et patinée qu’elle semble en bouche. La vivacité est aussi impressionnante. C’est subtil et sophistiqué, avec une grande longueur. Un très grand vin.

(note 19/20)

 J’ai du partir avant la dégustation du Tokay Oremus 3 puttonyos

en résumé

Une très belle dégustation. Je n’ai pas les moyens d’acheter la plupart des vins ici, mais j’avoue avoir été très séduit, sauf par le Toro dont je ne comprends pas bien l’intérêt dans cette gamme.

David


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Une soirée à Tudela de Duero

La semaine dernière, j’étais dans la Ribera del Duero, l’occasion pour moi de revoir des amis, de partager une soirée avec eux, et avec vous, les bons moments de dégustation. C’est Ange Garcia qui était derrière les fourneaux, un grand cuisinier qui a pas mal bourlingué depuis Perpignan, il est passé par Londres et enfin s’est posé à Madrid, où il a acquis une belle notoriété.  Sa cuisine est classique, très terroir et surtout très généreuse. Nous sommes tous les deux originaires de Perpignan, presque concurrents à l’époque où chacun de nous avait son restaurant, puis des années plus tard nous nous sommes retrouvés à LAVINIA, lui y exerçait ses talents au restaurant.

Avec nous, il y avait Jean-François Hébrard (Quinta de la Quietud), dont je vous ai déjà parlé – lui, je l’ai connu chez Jean-Luc Colombo. A l’heure actuelle, il est consultant pour plusieurs domaines et il avait amené quelques bouteilles qui ont accompagné avec plus ou moins de succès la cuisine d’Ange.

A l’apéritif, il nous a fait gouter un Rias Baixas rouge Attis Pedral 2013. Il faut déjà savoir que 2013 a été une année compliquée pour Rias Baixas, et encore plus difficile pour les rouges, dont la production est d’ailleurs très limitée, elle représentait 0,77% de la production totale en 2015, mais la tendance est nettement à la hausse.

Le Pedral est un cépage autochtone, c’est la première fois que j’en entends parler, d’après Jean François, il n’est présent que dans les Rias Baixas et un peu au Portugal, à vérifier. En cherchant, j’ai pu voir que les autres noms pour ce cépage seraient: alvarinho tinto, bairrada, baga, baga de Louro, dozal, penamacor, poeirinha, rufeta, rufete, tinta carvalha et tinta pinheira.

Pedral

La couleur n’est pas très prononcée, le nez m’étonne, très frais, entre le cabernet franc et le pinot noir, très floral, marqué par des notes de violettes et de roses de jardin fanées, d’herbes, très subtil. En bouche, il est tout aussi surprenant, c’est un vin atlantique, délicat, tout en rondeur, gourmand, frais, fruité et épicé, il n’est pas très long, mais tellement charmeur ! Un vrai régal.

Il titre 12º, il a été élevé 12 mois dans des foudres de chêne français de 500l de 2 ou 3 vins, mais le bois est parfaitement intégré, le vin n’est pas du tout marqué.

Seul hic, la production est très limitée : 800 bouteilles et donc le prix un peu élevé, dans les 28€ si on arrive à en trouver.

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A table, Ange nous avait préparé en entrée, un plats d’asperges de Tudela avec du foie gras. Jean-François nous a débouché un vin orange, le Sitta Laranxa 2014 du domaine Attis. Chez ce domaine, les vins qui sont en appellation s’appellent ATTIS et ceux qui n’y ont pas droit se dénomment SITTA (Attis à l’envers). Et Laranxa veut dire orange en galicien. J’étais assez étonnée que Jean-François nous propose un « orange wine », bien que très adepte du bio et pas du tout interventionniste, je ne le pensais pas versé dans les vins « naturels » et j’avais raison.

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C’est un 100% albariño, qui a supporté 15 jours de macération pelliculaire, malo faite, en fait travaillé comme un rouge en cuve inox pour le moment : un orange propre, et pas oxydatif. C’est orange, pour la couleur et dans le sens où le vin a été travaillé comme un rouge, élevé 6 mois sur lies fines, mais pas en oxydatif.

Production : 1800 bouteilles et c’est un Vino de España.

Le temps qu’il nous en parle, et le nez s’ouvre lentement et développe ses arômes de plantes comme la camomille, le miel jeune, très élégant. La bouche est franche, même si on perçoit une très légère volatile qui lui apporte du nerf et de la fraicheur.

Il fait 11º, donc il n’est pas très long, mais il se marie très bien avec le plat, il résiste à l’asperge et accompagne le Foie gras, le fait glisser, quel bon moment !

Le plat suivant, un classique de la cuisine, revisité par Ange, des Ris d’agneau accompagnés de petits pois frais et de fèves toujours de Tudela ; la couleur dominante de la soirée était le vert, ce qui généralement ne convient pas très bien au vin, mais on s’en était très bien sorti avec les asperges…

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Jean-François ne connaissant pas le menu avait apporté un grand Rioja, un Berberana Reserva 1964. Nous l’avons gouté avant le plat, au grand dam d’Ange; les mots nous ont manqué tellement le vin était beau, voluptueux, caressant, soyeux. Ce style de vin, on n’a pas vraiment envie de le décrire, juste de le boire, des vins comme ça on n’en trouve plus aujourd’hui, je me demande sans vouloir offenser personne, si on serait encore capable de les faire. Il est vrai que 1964 était une très grande année en Rioja. La couleur est très tuilée, mais le vin a encore du volume et de la mâche, et vous me croirez ou non, il a résisté au plat et ça n’a pas été un mariage de raison, mais un mariage d’amour. J’adore ces notes traditionnelles d’élevage qui étaient données par le bois américain, le nez est intense, le grenache amène les notes de fruits rouges à noyau, d’épices, on termine sur un fond balsamique très élégant, qui allaient si bien avec le plat. La bouche était grasse, concentrée, intense, enveloppé par une belle acidité, d’un grand classicisme d’avant les années 80. Un grand vin, authentique, unique, «insuperable, irrepetible», et à son apogée.  Nous étions si bien ensemble, le vin, le plat et nous !

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Il y avait un fromage, une sorte de bleu pas très fort, Ange m’a dit d’où il venait, mais je n’ai pas retenu. Jean-François nous a proposé un Sitta Pereiras blanc 2015, Pereiras, c’est le nom de la parcelle, située dans le Val Do Salnès, c’est un vin doux, 100% albariño, qui titre entre 7et 8º avec 80gr de sucre et 12g d’acidité naturelle !

Une acidité énorme, le nez est très pomme verte, fruits blancs, c’est un vin très désaltérant et très frais, aromatiquement un peu court. Très joli vin, mais mariage impossible avec le bleu, Ange a repris le Pedral du début, Jean-François le vin orange et moi, j’ai gardé par plaisir le Berberana.

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Sur les desserts au chocolat, c’est encore le Berberana qui se défendait le mieux, Ange et moi réclamions du Maury ou du Banyuls mais nous n’en avions pas…

Prix public de ce Pereiras 12,90€ la bouteille de 0,5L

Quelle magnifique soirée, merci mes amis!

Hasta pronto,

Marie-Louise Banyols

 


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Le renouveau de la Rioja

Notre invitée Agnieszka Kumor (RFI) nous revient de la Rioja, un vignoble en plein renouveau.

Depuis l’adhésion de l’Espagne à la Communauté économique européenne en 1986, la région autonome de La Rioja a entrepris la rénovation de son vignoble. Les aides européennes ont contribué à la modernisation des méthodes de culture et le travail des viticulteurs s’est professionnalisé. De vieilles vignes ont cédé la place à de nouvelles plantations. Mais aujourd’hui, les viticulteurs s’interrogent et tentent de sauvegarder ce patrimoine désormais menacé.

1a. Le vignoble de La Rioja, candidat au Patrimoine de l'humanité de l'Unesco. Photo Agnieszka Kumor, RFI_0

Vue de la Rioja (FRI/Agnieszka Kumor)

« C’est mon grand-père qui m’a appris comment se comporter avec la vigne », raconte David Sampedro Gil, les yeux plongés dans ses souvenirs d’enfant. Nous sommes à Logroño, la capitale de la région autonome de La Rioja dans le nord de l’Espagne. « Aussi loin que je me souvienne, il y avait une mule et un cheval dans les vignes. Et puis, mon grand-père est mort quand j’avais 10 ans. Le reste, je l’ai appris aux côtés de mon oncle. Je revenais de l’école pour travailler le week-end, toutes mes vacances y passaient. Pourtant, je ne me voyais pas ailleurs que dans les vignes. » C’est de là, sans doute, que lui vient cette passion pour la vigne. « D’où alors, si ce n’est pas de là?», confie-t-il avec un sourire.

Choisir la modernité sans renier le passé

Mais on ne vit pas que dans la tradition, il faut aussi savoir affronter la modernité. David Sampedro Gil fait partie de ces producteurs rénovateurs, reconnus par le magazine américain Wine Spectator comme « ceux qui montrent la voie dans La Rioja ». David vend la majorité de sa production à l’internationale, mais garde les pieds bien ancrés dans la terre de son enfance. Son objectif : produire des vins singuliers et de haute qualité. Singulier, il l’est lui-même, car dans ce pays où le vin rouge est roi et où les vins blancs ne représentent que 6% de la production, il affectionne particulièrement les vieux blancs boisés.

Après ses études d’agronomie à l’Université de La Rioja à Logroño, David Sampedro Gil a travaillé comme consultant dans de nombreux domaines parcourant le pays de l’Estrémadure à La Rioja, en passant par le Duero et la Rueda. Mais pendant tout ce temps il nourrissait le projet personnel de fonder son propre domaine viticole, sa « bodega » à lui. Si les banques lui octroient cette année un crédit, le rêve deviendra réalité. Outre un nouveau chai qui sera construit dans son village d’Elvillar, ce vigneron de 39 ans gère d’autres affaires un peu partout en Espagne autour de cépages locaux ou oubliés. Il produit notamment des cuvées monocépages basées sur la variété albariño en Galice, le rufete à Salamanque, le grenache (que les Espagnols appellent «garnacha») en Navarre, et le bobal qui donne un vin rouge jeune de Valence.

C’est dans La Rioja Alavesa, qui déborde dans le Pays Basque espagnol voisin, que son talent s’exprime le plus. Une région où il compte s’installer et qui symbolise pour lui cette subtile osmose qui se produit dans un vin de rioja lors d’un assemblage de tempranillo, de garnacha, de viura, de graziano et de mazuelo. Aujourd’hui, David Sampedro Gil possède plus de 6 hectares de vignes, dont les premiers lui ont été transmis par sa mère. Sa société, DSG Vineyards, produit annuellement 20 000 bouteilles dans La Rioja Alavesa, et de petites quantités de vin – entre 4 000 et 6 000 bouteilles chacune – sont produites dans d’autres régions.

Jusqu’à présent, David n’étant pas propriétaire de ses terres ne pouvait pas prétendre à des aides directes à l’hectare au titre de la Politique agricole commune (PAC). Elles viendront, peut-être, avec son installation. Mais « les aides ont leurs limites », observe David. Et les seules limites qu’il se donne ce sont celles de son imagination…

Un difficile processus de reconversion

Dès l’entrée de l’Espagne en Europe, La Rioja a commencé à utiliser des fonds européens pour restructurer son vignoble. « Grâce aux aides au développement rural, auxquelles sont venues s’ajouter à partir de 2001 les aides directes, on a pu investir dans de nouvelles machines et doter les propriétés de lieux modernes de vinification, d’élevage et de stockage de vin », explique Igor Fonseca Santaolalla, directeur général de l’Agriculture et de l’Élevage au gouvernement autonome de La Rioja.

Parallèlement, le département d’études vitivinicoles de l’Université de La Rioja a apporté son aide en sélectionnant des clones du cultivar plus résistants et plus productifs, et en important de nouveaux modes de conduite des vignes (notamment depuis la France). Car la façon de planter le vignoble a également changé. On a espacé les rangs pour faire passer des machines à vendanger. Les ceps que l’on faisait pousser traditionnellement en « gobelet », ont été alignés et dressés sur un fil de fer, ce qui a permis la mécanisation du travail. Le vignoble a rajeuni. Des vieux ceps dont la productivité et la qualité du vin produit ont été jugées médiocres ont été arrachés. Plus de deux tiers du vignoble ont été ainsi rénovés sur les 63 000 hectares que compte La Rioja.

« Le résultat de ce travail complexe et de longue halène, c’est la baisse notable des coûts de production et plus de vins de bonne qualité vendus sur le marché », soutient Igor Fonseca Santaolalla. Mais il ne cache pas que le système manquait de contrôle : « La nécessité d’augmenter la productivité combinée à un manque d’expérience dans le choix des clones et des modes de conduite des vignes ont produit un effet pervers. Les solutions les moins chères ont été retenues et pas celles qui étaient les mieux adaptées à la spécificité de notre vignoble ».

Aujourd’hui, La Rioja tire les leçons des erreurs commises. Selon les données d’ARAG-ASAJA, l’organisme chargé de la redistribution des aides européennes aux agriculteurs de La Rioja, 12 millions d’euros ont été octroyés en 2014. Ces aides destinées à compenser les revenus des vignerons et à moderniser leurs outils de travail ont à partir de 2015 un nouvel objectif, celui de préserver ce qui reste du vieux vignoble.

Un tournant risqué

C’est un vaste chantier qui attend les vignerons. Eugenio García del Moral, président d’ARPROVI, organisme dédié à faire progresser le secteur viticole dans La Rioja, va plus loin dans la critique de la période passée, et constate : « La logique productiviste a primé sur la qualité ». Il fallait produire en quantité et le faire à bas coûts. Il y avait une raison sociale à cela, assurer un niveau de vie décent aux petits agriculteurs. « Ils aspiraient à vivre de leurs exploitations, sachant que l’écrasante majorité d’entre eux ne possèdent qu’1 à 10 hectares. Alors, on arrachait et on replantait », conclut-il. La superficie moyenne des exploitations a nettement augmenté depuis. Toujours est-il que sur plus de 17.000 agriculteurs qui cultivent le raisin, il y a seulement 1.200 « bodegas » qui commercialisent leur propre vin. Les autres vendent leur production aux coopératives, aux négociants ou aux domaines.

Un autre problème se pose, « la délocalisation du vignoble ». De quoi s’agit-il ? Traditionnellement, on plantait des variétés qualitatives de raisin en hauteur, sur des escarpements, soit sur des zones pauvres en matière végétale avec des sols argilo-calcaires qui servent à faire des vins complexes et avec une certaine typicité. Alors que les vastes étendues marno-calcaires situées au pied des coteaux ou sur les bords des rivières avec leurs sols fertiles étaient destinées aux variétés plus productives, mais qui donnent des vins de moindre qualité. « Cet ordre ancestral se trouve aujourd’hui perturbé », déplore Eugenio García del Moral.

Vin cherche personnalité

En quoi réside le caractère unique d’un vin ? Les viticulteurs français parlent du terroir, un terme souvent galvaudé, puisque réduit à son seul ingrédient, le sol. Or, le terroir, c’est aussi la variété du raisin adaptée à ce sol, le climat (qui inclut l’ensoleillement et l’eau); sans oublier, pour le mettre en valeur, le savoir-faire humain basé sur des siècles d’observation et de pratique. « Les nouvelles plantations introduites dans les années 1980 se faisaient avec un seul clone du cépage tempranillo. Très productif, mais de qualité médiocre, ce clone a conduit des vins de Rioja à une certaine standardisation. La sélection clonale issue de la région de Castille-et-Léon me semble bien mieux adaptée à nos besoins », estime David Sampedro Gil, viticulteur de La Rioja Alavesa.

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Les trois sous-zones de la DOCa Rioja

Cette Rioja Alavesa fait partie des trois zones de production de la DOCa Rioja, les deux autres étant la Rioja Alta et la Rioja Baja. C’est justement dans cette sous-région que la reconversion du vignoble a été la moins intense. Plus d’un quart de la Rioja Alavesa est constitué de vignes âgées de plus de 40 ans. Alors qu’ailleurs, il en reste à peine 13%. Dans le programme Développement rural 2015-2020, le gouvernement de la région autonome met l’accent sur la sauvegarde du matériel génétique préservé dans ces vieilles vignes. Les nouvelles mesures prévoient des primes de 600 euros à l’hectare. La récupération du matériel génétique se fait manuellement, demande des conditions techniques spécifiques et coûte cher. Les fonds européens seront indispensables pour effectuer ce travail méticuleux.

«On a beaucoup arraché, mais pas tout , constate Alberto Gil, journaliste au quotidien La Rioja et fondateur du blog « Los mil vinos » (Les mille vins). Selon lui, le gouvernement et les institutions partagent avec les domaines viticoles la responsabilité de ne pas avoir su protéger ce patrimoine singulier. Or, gagner en singularité permettrait aux vins de rioja de se démarquer des vins du monde. Ils seraient aussi mieux valorisés sur le marché international : « Seul un dixième de la production actuelle de vins de rioja peut se vendre cher, soit plus de 30 euros la bouteille. Ce sont des vins de qualité, qui ont une certaine position sur le marché, des vins de terroir, des vins avec une personnalité. Le reste est irréprochable d’un point de vue industriel, répond à un rapport qualité-prix imbattable, mais il s’agit de vins dépourvus de personnalité », ajoute Alberto Gil.

Grâce au travail incontestable de ses vignerons, l’appellation La Rioja est devenue une marque collective et une référence mondiale. Mais son positionnement sur le marché mondial dépendra de la stratégie choisie à long terme. La richesse de cette région viticole réside dans sa diversité. Chaque vin doit pouvoir trouver son consommateur. L’idée est de ne pas bannir certains vins peu chers du marché, mais d’aider le consommateur à choisir selon son goût et son portefeuille ce qu’il veut acheter. Quitte à bousculer quelques règles…

Le retour à la terre

Les années 2000 ont vu arriver une nouvelle vague de vignerons. Parmi eux Juan Carlos Sancha Gonzáles. En 2008, cet ingénieur agronome, consultant et œnologue a fondé son propre domaine, Bodegas Juan Carlos Sancha à Baños de Río Tobía, à l’ouest de Logroño; un village où il est né voici 50 ans. Ses 6 hectares et demi de vignes produisent 30.000 bouteilles déclinées en différentes cuvées. Sur les étiquettes, point de référence au système de catégories de vins traditionnel («Crianza», «Reserva» et «Gran Reserva»). Le système fondé sur l’élaboration du vin a été remplacé par des noms de parcelles («fincas») ou de villages. Un clin d’œil aux Bourguignons, sans doute, vénérés ici pour leur connaissance des terroirs. C’est que mis à part son statut d’universitaire, Juan Carlos considère le modèle d’appellation de La Rioja quelque peu obsolète : «Il nous faut redéfinir les zones de production, car tout ne se vaut pas», conclut-il.

La fierté de Juan Carlos Sancha: une parcelle de vignes récemment achetée, âgée de 90 ans. Sa passion: faire revivre les variétés minoritaires, comme la maturana tinta ou le tempranillo blanco, menacées d’extinction. «Mon souhait serait de revenir à la viticulture de nos grands-parents, mais avec des techniques d’élaboration d’aujourd’hui», dit ce viticulteur. «Avec toute ma science, je suis incapable de faire des raisins de même qualité que ceux de mon grand-père. Et pourtant, il n’a jamais commercialisé ses vins, il les destinait à sa consommation personnelle. Alors que mes vins sont sur les tables des restaurants aux Etats-Unis, en Australie ou au Japon». C’est ça, peut-être, le défi de la mondialisation.

Aux côtés de Juan Carlos Sancha et David Sampedro Gil, il y a aussi Diego Pinilla, Eduardo Eguren, Maria José Lopez de Heredia, et quelques autres. Certains se sont mis à l’agriculture biologique ou à la biodynamie. Ce qu’ils cherchent, c’est apporter leur contribution au patrimoine reçu des anciens pour le transmettre aux nouvelles générations. Retenez leurs noms !

Agnieszka Kumor

Retrouvez cet article, video à l’appui, sur le site de RFI


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Quoi de neuf chez Campo Viejo?

Oui, je sais, mon titre est un peu facile. Mais il correspond bien à la problématique: alors que bon nombre de vins de la Rioja ont modifié leur « recette » pour plaire à un nouveau public (notamment anglo-saxon); alors que l’on parle de plus en plus de Riojas de « single vineyard »; alors que les maisons n’assemblent plus systématiquement les vins des trois sous-régions (Rioja Alta, Rioja Baja et Rioja Alavesa); bref, alors que tout bouge, qu’en est-il d’une « vieille » bodega comme Campo Viejo?

La réponse tient, non en une phrase, mais en trois vins dégustés voici quelques jours à Bruxelles.

Campo Viejo Reserva 2008

85% de Tempranillo, 10% de Graciano et 5% de Mazuelo. 18 mois de barrique et 18 mois en bouteille. Vignes jeunes et moyennement âgées.

Cerise, prune, épices, clou de girofle au nez, assez rond en bouche, joliment fruité; finit un peu sec. Assez représentatif du Rioja traditionnel, sans le côté décharné (et je ne m’en plains pas).

Le tout, pour la modique somme de 8,99 euros, et à raison de quelque 6 millions de bouteilles chaque année. Comment ne pas saluer cette réussite? Car je suis convaincu qu’il est moins facile de faire des millions de litres d’un bon vin que 10.000 bouteilles d’un grand vin.

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L’étiquette Art Series (Photo H. Lalau)

Gran Reserva 2007

5 ans de vieillissement dont 3 en barriques.

Assez puissant, plus épicé, assez frais, menthe, tabac, du gras en attaque et en milieu de bouche, c’est riche, presque gourmand, ce qui étonne un peu quand on pense au nombre de jours passés par le vin au fond d’un fût tout sombre (oh, le pauvre!). C’est un peu plus sec en finale, mais rien qui ne résisterait à une belle viande, un gibier, par exemple.

15 euros environ.

Dominio de Campo Viejo 2007

Pour le 50ème anniversaire de la Bodega, Elena Adell et ses collègues oenologues ont eu les coudées franches pour réaliser un vin exceptionnel, hors des sentiers battus, hors du système Reserva/Gran Reserva, aussi. Ils ont travaillé à partir de parcelles sélectionnées (5 au total, réparties entre les 3 sous-régions), et on pratique un mode d’élevage inhabituel, à savoir, 11 mois (« seulement », diraient les traditionalistes), mais uniquement du bois neuf français, spécialement sélectionné dans les forêts du Tronçais et de l’Allier, mais fabriqués et chauffés sur mesure, en Espagne, par les tonneliers de la maison. 90% de Tempranillo.

C’est étonnant: le fruit rouge du Tempranillo semble sauter au nez; à noter également quelques notes balsamiques très intéressantes; en bouche, c’est très riche, velouté mais bien épicé (j’ai pensé à un chocolat au piment), un tantinet chargé en alcool, mais très ouvert – en un mot, moderne. 19 euros

Branchée, la vieille!

On le voit, Campo Viejo est une vieille dame plutôt branchée! Pas du genre souffreteux. C’est même la plus grosse entreprise de la région. Par ailleurs, en 2001, la cave a quitté le centre de Logroño pour des bâtiments plus modernes au milieu du vignoble, qui lui permettent d’accueillir les quelques 70.000 barriques nécessaires à l’élevage de ses vins. Elle bénéficie donc d’un équipement à la pointe de la technologie. Mais elle continue d’assembler les vins issus des trois sous régions, qu’elle vinifie séparément, l’assemblage se faisant à la mise en bouteille.

Autre indice de la modernité: les nouvelles couleurs de l’étiquette de sa série limitée « Art Series », confiée aux créateurs Okuda et Remed.

En résumé, une bonne surprise. Sans doute pas les plus grands vin de la Rioja que j’ai jamais bu, non, mais plus qu’honnêtes. Alors encourageons la vieille dame, puisqu’elle semble être sur le bon chemin…

Hervé Lalau


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#DWCC / #DWCC13: aspects of the 2013 conference

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The venue in Logroño

The Sixth European Wine Bloggers Conference: Logrono – a return to the birthplace
The First Digital Wine Communications Conference

In June 2008 the first EWBC was held in Rioja. Organised by Robert McIntosh, Gabriella and Ryan Opaz it attracted 38 bloggers and appears to have been a somewhat seat of the pants event. Now six years later the conference had some 260 delegates from all over the world. Also it has now transmogrified into the Digital Wine Communications Conference. The name change was made to reflect the broadening out of social media to include Facebook and Twitter. The conference attracts a wide range of people – journalists, wine producers, wine merchants.

Probably the most important part of the DWCC (née EWBC) is meeting old friends – some physical, some who until the conference have been virtual friend – as well as meeting new people. The big and growing problem is remembering everybody’s name. All too often the face is very recognisable but can I put a name to match the face?! Not made any easier by the passing years.

The 2013 edition was another enjoyable and useful conference, although not quite special as last year’s in Izmir when most of us were in the same hotel, so building a real community spirit. In Logroño we were dispersed in a number of hotels, so only really came together for the various sessions in the Rioja Forum.

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Arto Kostelo

The two keynote speakers were Clark Smith (The Post-Modern Winemaking) and Arto Koskelo.

Smith was disappointing. He chose to be shallowly controversial. For instance he suggested that oak chips were more sustainable than oak barrels because of the quantity of oak that is wasted. Clark here appears to suggest that the sole function of oak barrels is to give flavours ignoring the part they can play in maturation. Talking to him later it was clear that his real point was that winemakers could actually keep barrels for much longer than they do. A fair point and made this way would have been much more powerful especially in Rioja where the larger companies have huge hangars  filled with oak barrels.

Arto Kostelo is a young Finnish writer and broadcaster, who with Irken Siren, created the ViniTV (www.viini.tv). Theirs was a crazy approach that took some of its inspiration from Gary V but without his commerciality. In his speech Arto described their TV programme as « absolute crap » but it did treat wine in a fresh and irreverent style. He is convinced that the arrival of Google, with the access it gives to information from many sources, has been a ‘game changer’.

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Tim Hanni MW

Tim Hanni MW gave the best presentation that I attended – relaxed, witty and thought-provoking. Hanni ought to have been one of the keynote speakers. His premise is that everything is subjective that little or nothing is objective truth and that it is human to be deluded. By the end of the presentation I wasn’t sure whether it was Hanni who had been addressing us or whether this was another subjective delusion. One of Hanni’s themes was how we as wine communicators had helped to make sweet wines unfashionable coinciding with the rise of dry wines – both still and sparkling. I was well aware that there was a time when top sweet wines from Sauternes and Germany fetched at least similar prices to the First Growths of Bordeaux. I had not been aware that in the best vintages of Montrachet the wine was sweet being made from botrytised grapes.

We have tended to associate a liking for sweet wines with a lack of sophistication. While we were in Sauternes on the way down to Logrono and the conference, we visited Chateau Raymond Lafon and were shown around by Jean-Pierre Meslier, who believes that the Chinese love of sweet things will remake the fortune of Sauternes and associated sweet wines. Meslier points to the small production of good sweet wines, so that it wouldn’t take a huge upsurge in demand to create a shortage and a commensurately swift rise in prices. I trust Jean-Pierre’s hopes are well founded. He will not be the first who has counted on sales star dust in China but who has in time been disappointed.

The other highlight of the conference was the grand tasting of lesser known Iberian grape varieties with an excellent and informed presentation given by Julia Harding MW and José Vouillamoz.

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Rafael Vivanco

On the Friday night I was in the group that went to Dinastía Vivanco (DV) and was fortunate to sit opposite Rafael Vivanco, who was very interesting and passionate about what he was doing, especially with new or rediscovered grape varieties like Tempranillo Blanco and Maturana Tinto.

Tempranillo Blanco is a recent mutation of Tempranillo Tinto. This either occurred in 1985 or 1988 – I have been told told both dates. Anyway it is recent! In 2008 Tempranillo Blanco was officially recognised as a permitted grape variety in white Rioja. It has smaller berries than the Tinto version and doesn’t have the shoulders found on the red variety and has a smaller yield than Viura. It is also early ripening – ready just a week after Chardonnay.

Maturana Tinto was originally thought to be a local variety that had virtually died out. Very recently DNA studies have shown that it is a French grape called Castet from the Bordeaux region. One of its parents is Cabernet Franc, whose origins are now believed to be Basque. The other parent is unknown.

I chose the Sunday trip that visited Bodegas LAN, BAIGORRI and Marqués de Riscal, which turned out to be a good and varied day. LAN was bought by Portugal’s Sogrape about two years ago. I found the wines rather dumb and lacking expression. Although they were competently made, I wouldn’t get excited by the prospect of opening a bottle of LAN. The best range of wines came from Riscal, while we were very well looked after at BAIGORRY with its gravitational winery. We enjoyed a very good lunch – highlighting the move to fine dining at the bodegas which was also in evidence at Dinastía Vivanco.

BAIGORRI is of the new wineries, which grabs the attention through its architecture and the use of gravity. It is also one of the increasing number of wineries who have their own high calibre chef.  Now in Spain they build wineries instead of cathedrals.

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A relatively small group of us enjoyed a last 2013 DWCC meal@El Rincón del Vino in the centre of Logroño. While the food is simple and tasty, it is the amazing wine list that sets this restaurant apart. There is a wide choice of old vintages of Rioja at very reasonable prices. I selected a red 1982 Ygay from Marqués de Murrieta for 40€ and a 2001 Monte Real Reserva for 22€.

The seventh conference will be held in Montreux, Switzerland from 30th October – 2nd November 2014. Jancis Robinson MW is expected to be a keynote speaker. The organisers have been trying to get Jancis to come to the conference for the last three years and, although she is apparently keen to come, the dates have never worked out. This year it was the launch of the seventh edition of the World Atlas of Wine in the United States that got in the way. Robert McIntosh tells me that Jancis is keen to be fully involved in the conference rather than just flying in and out for a keynote session – an active participant rather than a godlike figure who appears briefly before the adoring throng before disappearing.

My thanks to Gabriella, Robert, Ryan and their team for organising the conference and for Rioja’s sponsorship that made the event possible.

 J-ElvisCUss

Jim