Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

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Millésime Bio 2016 (2ème volet) : Au top !

Après des années de bons et loyaux services où durant trois jours pleins (bien plus en comptant les autres salons) je risquais ma santé en m’adonnant à toutes les dégustations possibles et (in)imaginables, y compris les plus exécrables, ceci dans le seul but de découvrir des vins bios qui aujourd’hui connaissent la gloire, j’ai quand même consenti à consacrer une petite journée au Salon Millésimes Bio version 2016 qui attirait pléthore d’exposants rendant aujourd’hui l’efficacité de la visite de plus en plus aléatoire ainsi que le souligne ce court billet pêché dans Vitisphère. Je le déplore et pour ma part, cela fait quelques années que j’agite le chiffon rouge. N’ignorant pas que mon ressenti professionnel ne touche personne d’autre que moi-même, je m’autoriserai toutefois en fin d’article à suggérer quelques pistes forcément naïves qui permettraient peut-être de pimenter un peu plus l’intérêt d’un tel salon tout en ravivant la flamme organique.

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Toujours est-il qu’après mes rouspétances de l’an dernier à pareille époque, je me suis lancé dans la quête désespérée de salons dits off où, je dois l’avouer, les choses ne sont pas toujours faîtes pour que l’on puisse déguster au mieux. J’avais déjà donné (Verchant, Roots 66, Les Affranchis, etc) mais il faut croire que j’étais en manque. Cohues, bousculades, personnages suffisants en mal de grands discours sur le commerce du vin ou les bienfaits des vins sans intrants, seaux débordants de crachats, odeurs pestilentielles mélangeant parfums bradés et tabacs de contrebande, force est de constater une fois de plus que la plupart des gens qui viennent se frotter et se bousculer dans ce genre d’événements au rabais lancés à grands coups de buzz sur les réseaux sociaux, sont là non pour travailler, c’est-à-dire goûter chaque vin et prendre des notes, mais pour se battre et tenter d’arracher quelques goutes d’un précieux liquide-miroir-aux-alouettes dispensé par la main d’un gars qui se dit vigneron parce qu’il a plongé un jour dans la mode du sans soufre. Voilà, c’est dit. Certes, le vigneron paie moins cher qu’une exposition sur 3 jours au salon officiel – Millésime Bio, en l’occurrence -, mais que gagne-t-il au final hormis le plaisir que l’on éprouve (peut-être) à déboucher une trentaine de bouteilles pour des boit-sans-soifs que l’on sert à la chaîne et qui vous promettent au passage monts et merveilles ? La satisfaction d’attirer cent ou deux cent personnes dans des conditions parfois rocambolesques ?

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Bien sûr, face à ce tableau bien noir et forcément exagéré, il y avait des exceptions. Quelques rares moments de grâce, de paix et d’organisation qui suffisent à vous dire que vous ne vous êtes pas déplacés pour rien. À l’image des Outsiders de Louise Hurren ou du Salon Biotop lancé depuis quelques années déjà par Isabelle Jomain, laquelle a eu l’idée d’attirer les amateurs au sommet d’un phare-château-d’eau édifié dans la très hideuse (ou très kitch, selon les goûts) station balnéaire de Palavas-les-Flots, à quelques kilomètres à peine de l’aéroport et du centre des expositions de Montpellier où se tenait Millésime Bio. Justement, j’y suis allé.

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Photo©MichelSmith

Autant le dire tout de suite, sur la cinquantaine de domaines occupant le restaurant du Phare de la Méditerranée, je n’ai pu en goûter que quelques uns, ce qui prouve bien que ce n’est pas en une journée que l’on peut sérieusement faire le tour d’un salon de ce type. Je reprends donc pour vous mes notes les plus significatives en commençant, une fois n’est pas de coutume, par le Bordelais. J’ai renoué en effet avec le Côtes de Bourg du Château Falfas que je n’avais pas goûté depuis 10 ans au moins et si je n’ai pas été séduit par les cuvées Les Demoiselles, j’ai néanmoins aimé le rouge 2011 du château qui, fort de ses quatre cépages, était en plein épanouissement, à la fois complexe, au bord de l’évolution et relativement facile d’approche. Idem, en dépit des tannins marqués, avec le Château Gombaude-Guillot 2011 Clos Plince. Mais le plus beau sans conteste était le Pomerol 2008 en magnum de ce même domaine, un vin dense et fier.

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Photo©Brigitte Clément

Dans le Sud, j’ai aimé le très syrah rosé 2014 du Domaine Les Arabesques à Montner (Roussillon) déclaré en Vin de France que j’ai trouvé vif et élancé. Chez le sieur Padié (Jean-Phi pour les intimes), j’ai vécu une fois de plus la joie immense que procure son Calice 2015 également estampillé Vin de France, un rouge libre et sans complexe entièrement dédié au carignan de Calce. Joie aussi, exprimée non sans détermination au travers de toutes les cuvées du Domaine Rousselin, à Lesquerde. À commencer par un rouge Roc’n Rousselin (du nom des propriétaires), grenache, merlot, macabeu, qui se boit presque sans retenue. Tout comme leur Rendez-vous, une syrah bien en verve, dense, large, souriante. Sans oublier leur Côtes-du-Roussillon-Villages Lesquerde 2014 Les Orientales donnant un rouge envoûtant.

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Laurence Rousselin (Photo©Brigitte Clément)

Trop brève incursion en Touraine, au stand de mes amis Coralie et Damien Delécheneau du Domaine La Grange Tiphaine. À commencer par leur Bécarre, un Amboise de pur cabernet franc qui se lampe comme l’on respire ! Et sans oublier la Clef de Sol (cabernet-franc et côt) 2014 assez ferme en bouche mais dotée d’une belle longueur. Quant au Nouveau Nez, c’est un pet’nat pur et fin qui met une fois de plus Montlouis à l’honneur ! Toujours dans la Loire, quel plaisir de retrouver mes amis du Domaine de Veilloux, Michel et Arnaud Quenioux avec leur Cheverny blanc 2014 Les Veilleurs, toujours aussi vif et incisif, dense et salin. Leur Argilo blanc 2011 est un des plus beaux du secteur et il laisse ressortir de jolies notes évoquant le noyau de pêche et d’autres fruits blancs. Sans oublier le romorantin 2014 qui regorge de finesse et de notes fumées.

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Photo©Brigitte Clément

Les vins de Provence étaient en nombre, mais dans la cohue, je n’ai pu m’approcher que de ceux de l’ami Peter Fischer du Château Revelette. Deux surprises de taille : l’ugni blanc 2015 Pur et le rosé 2014 tout en carignan ! En passant, coup d’oeil vers le Beaujolais. Je me suis régalé du Petit Poquelin du Domaine des Côtes de la Molière, gamay 2015 étiqueté Vin de France. Mais leurs crus Moulin à Vent, Fleurie et Morgon ne m’ont guère enthousiasmé en 2015 bien que le fruité me semblait apparent sur les deux derniers. Un soupçon de déception aussi en Champagne, chez les Fleury, outre une excellente cuvée de pur pinot noir et un brut nature Cuvée de l’Europe (15 % de chardonnay) toujours aussi droit et prenant.

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Photo©MichelSmith

Restons donc dans les bulles avec une fascinante et très catalane maison familiale, Alta Alella Privat. Les Pujol-Busquets, qui vivent dans leurs vignes à portée de vue de la Méditerranée, au cœur de la discrète D.O. Alella, sont parmi les rares (les seuls ?) à produire du Cava au nord de Barcelone. J’ai bien aimé l’éclat fruité de leur brut nature AA Privat 2013 (xarel-lo, macabeu, parellada), leur Bruant 2014, un pur xarel-lo vinifié sans surlfites à la fois vineux et crémeux, ainsi que leur Laietà Gran Reserva, un brut nature 2012 affichant 36 mois de vieillissement sur lattes et présenté dans un très joli flacon, réplique de ce qui se faisait jadis lorsque les blancs du coin étaient envoyés à la cour d’Espagne. Cette dernière cuvée, xarel-lo pour l’essentiel, mais avec un peu de chardonnay et de pinot noir, se goûtait avec beaucoup de sève et de longueur.

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Photo©Brigitte Clément

Voilà pour la partie dégustation. Maintenant, revenons sur l’épineuse question du salon Millésime Bio. Pas question de remettre en cause ici le succès déclaré de cet événement. Mais, compte tenu de la multiplicité des manifestations annexes qui viennent se greffer au salon officiel, nous sommes en droit de nous poser des questions sur son avenir. Un questionnement qui rejoint ici même celui de notre ami Jim Budd à propos du Salon des Vins de Loire.

Morceler et communiquer juste, ne serait-ce que pour avancer mieux ?

Attention, je prends bien soin, n’étant ni expert ni donneur de leçons, de faire de mon intertitre un questionnement. Mais le problème a été tant de fois abordé ici comme ailleurs, par moi comme par d’autres, qu’il me paraît utile pour une fois de faire quelques suggestions aux organisateurs du salon Millésime Bio. L’une serait, par exemple, de diviser le salon en trois parties correspondantes à trois halls d’expositions bien distincts. Le hall principal, celui par lequel les visiteurs entrent, serait consacré aux novices, c’est-à-dire aux vignerons récemment concernés par la bio, ceux qui auraient entre trois et dix années d’expériences en prenant en compte la date de leur certification officielle. Le hall suivant pourrait être affecté aux anciens, aux domaines ayant plus de dix années de pratique de l’agriculture biologique. Un dernier hall pourrait être réservé à ceux des vignerons qui pensent aller plus loin que la simple revendication AB, je pense aux biodynamistes par exemple, ou aux tenants bio du sans soufre ajouté.

Je sais le reproche que l’on ne manquera pas de me faire : cette partition risque de semer la zizanie dans le monde du bio. Mais après 40 ans d’observation, je constate 1) qu’il faut du temps pour être vraiment dans l’esprit bio et que la terre comme la plante ont aussi besoin de ce temps d’adaptation ; 2) que la biodynamie est véritablement un exercice à part, un courant qui, par moment et, selon les cas, s’éloigne vraiment de la simple culture bio ; 3) que les jeunes (ou les nouveaux) qui démarrent en bio n’ont pas toujours réalisé les efforts à fournir, mais qu’ils ont en revanche une besoin d’aide médiatique pour se faire connaître puisqu’ils viennent après leurs aînés qui, certes ont essuyé les plâtres bien avant eux, mais qui ont en revanche bénéficié à fond de la curiosité des médias face à ce qui, à l’époque, apparaissait alors comme étant une tendance novatrice dans le monde viticole. Pour le reste, Millésime Bio doit garder son esprit d’origine qui fait que l’on peut voisiner un grand nom de Bourgogne alors que l’on vient de Croatie ou de Cahors, et que l’année d’après, la place qui vous sera attribuée ne sera pas la même que celle d’avant.

Sur le plan de la communication, il me paraît essentiel d’accorder plus d’impact à l’événement, de lui donner plus d’éclat (mais sans esbroufe), que ce soit avec ou sans l’aide de la région Languedoc/Roussilon, de la mairie de Montpellier et de Sud de France. Plutôt que d’offrir le transport et une nuit d’hôtel à des prescripteurs que l’on invite en masse en misant sur une large participation d’ensemble, sans trop savoir d’où viennent les invités ni ce qu’ils font réellement, il me paraîtrait plus judicieux de sélectionner chaque année au sein de la presse en général (blogueurs, journalistes étrangers ou nationaux) une dizaine d’entre eux (voire plus) pour une semaine tous frais payés afin de les faire participer – un peu à l’instar de Vinitaly – à des jurys de dégustation ou à des projets de visites dans des appellations régionales, projets impliquant bien entendu la publication d’articles. Évidemment, ce groupe de journalistes changerait d’année en année et cela n’empêcherait nullement par ailleurs d’accueillir dignement d’autres prescripteurs, comme ceux de la presse régionale par exemple, ni de réinviter des journalistes ayant bénéficié quelques années avant des avantages précités.

Autre aspect régulièrement mis de côté : la quantité de vins présentés. Certains abusent et débarquent sur le salon avec une dizaine, parfois plus, d’échantillons de vins, dont beaucoup souvent imbuvables en cours d’élevage, tirés de la cuve ou de la barrique. Ainsi, il arrive que l’on passe près d’une heure sur un domaine en passant du blanc très sec au jus de raisin muté, sans oublier les rosés, les pétillants et les vins rouges. Certes, je sais que c’est un salon d’affaires et qu’il vaut mieux, pour un vigneron ou un négociant, avoir le maximum de bouteilles pour avoir une chance de décrocher le marché miraculeux, mais enfin… Je pense qu’en limitant la présentation à 5 ou 6 vins par exposant on arriverait à plus de fluidité et de variété d’échantillons à goûter dans la journée.

Enfin, il est grand temps – et il me semble que c’est le cas, même si je n’ai pas lu les statuts – que les organisateurs de Millésime Bio refusent clairement l’inscription de domaines qui participent par ailleurs à une manifestation off. Grand temps aussi que les dits organisateurs mettent sur pieds une grande table ronde à laquelle serait conviée les représentants du salon officiel et ceux des dégustations off afin d’avoir une discussion sur l’éventualité d’un regroupement au sein de l’enceinte du centre des expositions de Montpellier. Grand temps enfin que les journalistes et acheteurs invités par Millésime Bio signent l’engagement de ne pas participer aux autres salons organisés en parallèle durant cette période dans et autour de Montpellier.

Michel Smith

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Millésime Bio : Carignan/Grenache, la confrontation

À l’occasion du désormais très vaste et très international salon Millésime Bio, qui se tient chaque année en Janvier, à Montpellier, la capitale du Languedoc vibre de multiples fêtes pour l’heure toutes aussi modestes et joyeuses. Le Beaujolais bio – j’en reparlerai – faisait sa fiesta dans une ambiance du tonnerre, la Vallée du Rhône n’était pas en reste, les différents courants de la biosphère non plus répartis en autant de salons « off » plus ou moins prisés à l’instar de ce très réussi salon des Outsiders réunissant pour la première fois des vignerons étrangers au Languedoc épris par cette région au point de s’y installer. Mais pour changer des années précédentes, cette année j’ai choisi de m’arrêter sur quelques événements plus ou moins importants organisés en marge du plus gros des salons consacrés aux vins que compte la planète bio.

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Ce premier article a son importance car il met en scène deux associations qui me tiennent à cœur : la Grenache Association d’un côté, animée magistralement par sa grande et savoyarde prêtresse Marlène Angelloz, dite Marlène Fan de Grenache sur les réseaux sociaux ; et Carignan Renaissance de l’autre, présidée par le talentueux œnologue germano-languedocien Sebastian Nickel. Les deux associations n’ont d’autres objectifs communs que de déclencher l’intérêt des amateurs de vins envers ces deux cépages hautement représentés dans notre grand Sud et même sous d’autres cieux plus ou moins lointains. J’en ai déjà parlé ici même, lors d’une première rencontre amicale dite battle qui n’a de bataille que le nom et dont la vocation n’a qu’une simple mission : confronter les défenseurs des deux cépages dans une atmosphère plutôt joyeuse.

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Sebastian et Marlène, les instigateurs de la battle !

Cette fois la rencontre avait lieu en plein cœur de l’Écusson, autrement dit le vieux Montpellier, dans les murs historiques de la Salle Pétrarque. Il y avait là un monde fou, amateurs, sommeliers et journalistes curieux, attirés par l’aspect inhabituel que pouvait présenter une telle dégustation. Pouvoir en effet passer d’un domaine présentant sa cuvée de grenache pur à un autre fier de faire goûter son carignan de vignes centenaires, sans oublier la surprise de tomber sur un vigneron armé à la fois d’un grenache blanc et d’un carignan vinifié en rosé, rendait l’exercice de la prise de notes, même parfois dans la bousculade, encore plus excitant. Je me suis régalé !

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Pour ma part, en dehors des vins que je connais bien (Stella Nova, Bertrand-Berger, Calavon, L’Anehl, Rimbert, Mas Mellet, Vaquer, Sainte-Croix, Clos du Gravillas, Plan de L’Homme, Leconte des Floris, Treloar, Rémi Jaillet, etc), domaines sur lesquels on peut retrouver quelques commentaires passés en inscrivant leurs noms sur notre moteur de recherche, j’ai été très agréablement surpris par la pureté d’un Faugères 2011 carignanisé, pour ne pas dire fortement inspiré par le carignan sur sol de schiste, celui du Mas des Capitelles. La cuvée Loris de ce domaine révélait un rouge, extraordinaire de pureté et de finesse.

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Dirk, amoureux fou de Carignan. Photo©MichelSmith

Autre surprise, cette fois avec Hubert Valayer, un vigneron-trufficulteur de la Drôme, plus particulièrement du terroir de Vinsobres où il dirige avec son frère Denis le Domaine de Deurre. Rehaussé de 30 % de mourvèdre, son très carignan Vinsobres 2015 s’annonce comme étant une superbe affaire. Le belge Dirk Vermeersch, quant à lui, a fait sensation avec ses deux cuvées vinifiées en Vin de France. La (grenache) GT-G 2010 était d’une longueur étonnante, tandis que la (carignan) GT-C séduisait par sa maturité et ses notes grillées. De son côté, Peter Fischer, du Château Revelette, dans le haut pays d’Aix-en-Provence, fait toujours sensation avec sa série de Pur déclinée en rouges dans les deux cépages qui nous intéressent et donnant à chaque fois des vins ouverts et plutôt faciles d’approche, pleins d’esprit et de fruit. En profiter au passage pour goûter son blanc dédié à un autre cépage, l’ugni blanc.

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Retour au Languedoc avec Brigitte Chevalier du Domaine de Cébène qui nous gratifie d’un savoureux et sensuel grenache Ex Arena 2013 tout en fraîcheur et salinité issu de vignes plantées sur un sol du Villafranchien. Ne pas manquer non plus son remarquable et très élégant Faugères Belle Lurette 2014 bien inspiré par les vieilles vignes de carignan sur schiste. Côté Roussillon, l’ami Julien, du Domaine Amistat, m’a une fois de plus charmé avec son grenache 2013 tout en sève, riche de matière et de jovialité au point que l’on ne cessait de vouloir remplir son verre !

La semaine prochaine, toujours dans le cadre de Millésime Bio, je proposerai une promenade dans le Beaujolais avec quelques gamays d’anthologie !

Michel Smith

 

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État des lieux d’un vignoble en péril: Banyuls-Collioure

L’envie de m’arrêter ne serait-ce qu’un temps sur le terroir le plus spectaculaire de ma région d’adoption, cette même envie ajoutée à un séjour récent dans ce bout de France le plus méridional de l’Hexagone, ainsi qu’un papier tout aussi récent de notre Marco ici même, toutes ces circonstances confondues ont achevé de me convaincre.

Me convaincre de quoi au juste ? Qu’à moins d’une prise de conscience de nos édiles, d’une décision politique de prendre le problème à bras le corps, ce qui n’est pas avouons-le dans l’ADN de nos politiques, et d’un investissement colossal côté vignerons, suivi de mesures de protections radicales, le si beau vignoble de Banyuls (qui englobe celui de Collioure, Port-Vendres et Cerbère) n’en a plus pour très longtemps.

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Au delà de la beauté qu’offrent les paysages d’une montagne schisteuse dévalant dans la mer, hormis ces petits ports romantiques où il m’arrive de tremper mes gambettes poilues, de lire le journal ou de boire mon café, laissant de côté ces criques mouchoirs de poche s’ouvrant sur la Méditerranée, qu’est-ce qui m’autorise à être subitement aussi péremptoire (et pessimiste)? Après tout, la population locale et ses élus semblent se satisfaire de vivre dans des paysages de toute beauté et ils me paraissent jouir en pleine apathie de leur environnement immédiat, semblant se désintéresser d’un péril qu’ils ne voient pas venir, à moins qu’ils ne veulent le voir venir. Tout semble si bien aller : en hiver les retraités affluent de toute l’Europe, tandis que les projets immobiliers se multiplient et que les enseignes à grandes ou moyennes surfaces pullulent jusqu’aux fronts de mer. C’est beau la Catalogne française…

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Arrivé dans le Roussillon, en 1988, c’était vers ce vignoble spectaculaire que je m’étais tout naturellement tourné. En compagnie d’une troupe d’investisseurs très modestes (sommeliers, cavistes, vignerons, journalistes spécialisés) nous étions allés à Banyuls-sur-Mer, non pas avec en tête l’idée de faire du fric, mais déjà l’envie sincère de sauver de l’oubli quelques parcelles de précieuses terrasses de vignes de Grenache, des vignes que nous voyions sombrer dans l’oubli et que les gens du coin, hormis une poignée de vignerons, préféraient laisser à l’abandon. Il faut dire que nous mêmes, après trois millésimes d’un Terra Vinya élevé en pièces, avions fini par jeter l’éponge dix ans plus tard par manque d’ambition et parce que la vie nous appelait ailleurs. À l’époque, vers la fin des années 1980, la raison principale de ce délabrement du vignoble était aussi évidente qu’historique : la vente des vins doux naturels périclitait n’ayant, comme unique pilier, qu’un public survivant composé de quelques vieillards en mal de réconfort sucré. En gros, la nouvelle génération ne suivait pas et ne collait plus à l’image vieillissante et ringarde d’un produit d’une autre époque. Ainsi vont les modes, ainsi vont les vins.

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Pour des raisons culturelles, après des décennies d’un relatif confort, les vignerons – pour beaucoup petits propriétaires doubles actifs liés aux coopératives – avaient du mal à se recycler en producteurs de vins secs ou tranquilles, c’est-à-dire non mutés (non renforcés devrait-on dire) à l’alcool. Ajoutez à cela la difficulté de lancer sur le même territoire que Banyuls une appellation-bis comme Collioure qui, à l’époque, ne concernait que des rouges, les fautes de gestion des uns et des autres, les plans de communication en dents de scie pour plaire tantôt au négoce, tantôt à la coopération, les deux acteurs majeurs d’alors, ainsi que le sempiternel combat des conservateurs s’affrontant à un vent de modernisme pas assez convaincant à leurs yeux, du moins dans ses arguments financiers immédiats, et c’est ainsi que l’on obtenait une sorte de lie visqueuse entraînant un refus de bouger, une passivité se heurtant, en plus, à différentes ambitions politicardes locales. On avait l’impression que l’intelligence d’un seul homme, Michel Jomain, pouvait faire bouger les choses. Seul hic, le gars n’était pas du pays et en plus, il était fort marqué politiquement (ndlr: à gauche, en l’occurrence). L’homme a disparu en 2011.

Est-ce le manque d’enthousiasme, est-ce un problème de gestion ou de perspectives commerciales? Toujours est-il que depuis, le Groupement Interproducteurs Collioure Banyuls qui, un temps, représentait 80% des viticulteurs du cru, un mastodonte que les touristes connaissent sous le nom de Cellier des Templiers (aujourd’hui Terre des Templiers), a fini par mettre le genou à terre avant d’être placé sous sauvegarde par la Justice. Il dispose encore d’une année pour se redresser.

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Mais alors, quel est donc ce mal mystérieux qui menace ce petit territoire côtier au cœur duquel je me suis récemment isolé et promené durant deux semaines ? Le problème, c’est qu’il n’y a pas un mal, mais des maux… et non des moindres. Je vais tenter de les résumer ici, tout en précisant avant d’aller plus loin que cette splendide Côte Vermeille où se côtoient, je me répète, deux appellations, Banyuls et Collioure, est un pays à part avec ses codes, ses traditions, ses magouilles aussi, un état dans l’État.

Quelque peu isolé du reste de l’Hexagone, avec une seule route sinueuse pour le traverser et une ligne de chemin de fer menant à l’Espagne, ce petit pays a longtemps vécu de la pêche artisanale et de la viticulture… sans parler de la contrebande. Depuis 1974, une réserve maritime est sensée protéger plus de 6 km de côtes. Mais cela n’a pas empêché la construction de quelques horreurs de même que la réserve n’est pas parvenue à enrayer l’exploitation (le vol ?) d’un fameux gisement de corail rouge.

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Comme partout ailleurs, en quelques décennies, le monde autour a évolué : l’Espagne a rejoint l’Europe avec ses coûts de main d’œuvre plus compétitifs, la pêche a décliné faute de poissons et de marins, la vigne s’est arrachée faute de vignerons courageux et de buveurs, tandis qu’avec les années 2000, une route à quatre voies mettait Port-Vendres et Collioure à moins de 30 minutes de Perpignan et de l’autoroute, et que le tourisme prenait une place de plus en plus prépondérante avec son cortège d’agitations, d’appétits et de frénésies immobilières. Il faut bien avouer que, si l’on se met à la place des investisseurs, cette zone qui a attiré tous les peintres du siècle précédent reste un des derniers bastions à saisir avec vues garanties sur la Grande Bleue avec des prix bien plus accessibles que ceux de la Côte d’Azur, par exemple. Tout cela est très vite résumé, j’en conviens, et mon analyse ne doit pas être prise trop au sérieux dès lors que je ne sors pas d’une grande école et que je ne m’abrite derrière aucune commission d’experts comme nous en avons tant vu défiler ici.

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Dans ce tableau qui peut paraître sombre, je dois préciser qu’accompagnant le déclin des coopératives qui jadis monopolisaient la production, la viticulture semble connaître un certain renouveau. Des investisseurs vignerons parfois importants s’installent, des idées jaillissent en même temps que de jeunes et dynamiques aventuriers vignerons se font connaître, certains étant même issus du milieu de la coopération. Dans la même foulée, on voit poindre à l’horizon une multitude de projets touristiques autour du vin, projets de taille humaine ne manquant pas d’intérêt.

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Après cette présentation sommaire, je vais donc énoncer ici les maux visibles ou évidents qui menacent directement le vignoble et ses alentours, sans oublier les habitants – qu’ils soient vignerons, commerçants ou retraités, venus d’ici ou d’ailleurs. Pour s’en rendre compte, il suffit de se promener sur les routes et les chemins, et de bavarder avec les rares vignerons qui travaillent encore leurs propres vignes. À l’époque de la taille, par exemple.

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Le réchauffement. Même si le réchauffement climatique n’aura sans doute pas d’ incidence majeure sur le vignoble avant 20 à 30 ans, on en perçoit déjà les prémices, notamment des orages monstres, mettant en péril un vignoble qui n’est plus tenu avec autant de soins qu’autrefois (voir plus loin). Cela s’est déjà produit, mais c’était il y a plus de 30 ans, quand les vignes étaient encore entretenues avec une volonté de protection à long terme. Or, depuis les années 60, on peut dire que, graduellement, les terres sont peu ou très mal entretenues quand elles ne sont pas carrément abandonnées fautes de reprises en mains par un successeur réellement motivé et amoureux de sa vigne. Elles sont d’autant plus vulnérables à la modification du climat.

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Les abandons. Des parcelles de vignes meurent à petit feu faute de repreneurs. Beaucoup de propriétaires en fin de vie refusent de confier leurs vignes à un jeune, espérant peut-être qu’un citadin les rachète à bon prix pour en faire une sorte de terrain de loisirs pour y installer une caravane ou y construire – le plus souvent illégalement – une cabane qui deviendra peut-être villa. Avec ces vignes abandonnées, ce sont autant de vieux grenaches qui disparaissent de notre patrimoine. On a l’impression que seules les surfaces conséquentes et mécanisables, autour d’un hectare et plus, intéressent les repreneurs. D’ailleurs, ces derniers ne sont plus enclins à l’achat de vignes de coteaux : ils préfèrent acheter sur du plat ou de l’arrondi, délaissant les pentes. Ensuite, ils préfèrent tout raser au bull, y compris les murettes, niveler le plus possible afin de permettre aux tracteurs de rentrer dans de belles rangées de syrah, cépage qui, entre parenthèse, n’a pas grand-chose à faire dans ces contrées. C’est le rendement à court et moyen terme qui est privilégié au détriment du long terme et de la transmission familiale d’un vignoble en parfait état.

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Les incendies. Ils sont une vraie plaie, surtout en été. On est allé jusqu’à croire que pour réduire les risques, il suffisait de subventionner des vignes pare-feu sur les hauteurs des coteaux. L’idée, probablement trop coûteuse, a semble-t-il été abandonnée. De toutes les façons, elle n’a suscité que peu d’intérêt du côté des vignerons, lesquels ont déjà bien des soucis avec les sangliers qui pullulent et dévastent les terres. Reste que si l’on n’y prend garde, les chênes-liège, les oliviers sauvages, les figuiers, les micocouliers, les pins et autres essences typiques risquent fort de disparaître alors qu’elles servent souvent de cadres majestueux aux parcelles de vignes. Non entretenue, cette végétation forestière si fragile, une fois décimée, peut réapparaître, certes, mais elle est aussi le plus souvent remplacée par une garrigue dévorante et étouffante qui favorise également les départs de feux dans une région où les vents sont féroces.

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Les tremblements de terre.  Ils sont assez fréquents autour des Pyrénées. Reste que, sans faire de catastrophisme, les canaux, les rigoles et les murets édifiés patiemment et entretenus au fil des générations pour maintenir les terrasses, les casots aussi (ces petits abris qui servent à ranger les outils), les précieuses citernes renfermant l’eau qui sert aux traitements, les petites routes d’accès à flanc de montagne, tout cela pourrait disparaître un jour si le sous-sol décidait de se refaire une place. Et des pans entiers de vignes donnant sur la mer pourraient sombrer.

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Les murets. Petits ou grands, hauts ou courts, grâce aux plaques de schiste qui se détachent et se taillent relativement facilement, ils font partie ici du paysage façonné par l’homme depuis des siècles. Et sont devenus la composante essentielle, avec les peu de galls et autres agulles (canaux destinés à favoriser l’écoulement des eaux en cas d’orages), de ce vignoble architectural couvrant quelques 2000 ha de flancs de coteaux. Le gros problème avec de tels murets, c’est qu’ils sont fragiles et qu’il faut les entretenir. Sinon, pierre par pierre, au fil des ans, ils se dégradent de plus en plus entrainant avec eux la terrasse qu’ils sont censés soutenir, autrement dit des paquets de vignes. Comme rien n’est simple, seuls les ancêtres qui passaient des journées entières à la vigne, avaient acquis l’art de construire les murettes et de façonner ces étonnants caniveaux de géants qui permettaient l’évacuation des eaux tout en préservant la précieuse terre, en évitant qu’elle ne soit pas emportée. Dans les années 80, j’ai rencontré des vieux maçons de vigne qui étaient prêts à partager leurs petits secrets. Sauf qu’il y avait peu de volontaires pour les écouter. Avec eux disparaissent les techniques emmagasinées de génération en génération et c’est bien triste de voir le vignoble se défigurer faute d’entretien adéquat.

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Le tourisme. S’il n’est pas canalisé en urgence, le tourisme, aussi nécessaire qu’inévitable, va faire mal, très mal. Il risque de causer d’importants dégâts dans les vignes de Banyuls, de Cerbère, de Collioure et de Port-Vendres, sans oublier l’arrière-pays d’Argelès-sur-Mer. Sur les chemins semi-côtiers que j’ai fréquentés presque tous les jours, j’ai rencontré des promeneurs sages et respectueux des plantes et de l’espace, mais aussi quantité de sauvages venus s’exciter sur des terres synonymes de risques et d’aventures. En VTT, en patinette électrique (!), en moto trial, en 4 X 4, j’ai croisé des gens manquant réellement d’éducation, prenant possession du terrain privé (une vigne) comme si c’était un dû, dévalant les pentes sans se soucier du dommage qu’ils causaient au passage aux murets comme aux jeunes plants. Des saccageurs !

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– Les squatters. Pour l’instant, ils s’agglutinent en bord de mer car pour eux, seule la vue compte. Et dieu sait que la vue peut être grandiose dans le secteur ! On commence par acheter une vigne en perdition avec un casot tout simple que l’on agrandit au fur et à mesure dans le plus mauvais goût qui soit, tout en restant caché au sein de la végétation afin de ne pas trop se faire remarquer. J’ai ainsi vu en un site pourtant soit-disant hautement protégé de véritables pavillons sam’suffit avec arrivée d’eau et électricité fournis par la municipalité de Port-Vendres, sans oublier le parking gagné sur d’anciennes vignes afin que les copains puissent se garer. J’oubliais le chemin aménagé en béton jusqu’à la mer afin que le bateau puisse glisser gentiment dans l’eau. Pour l’espace vert, les vignes et la végétation ennuyeuse sont carrément anéantis au round-up ! Il semblerait que ces gens finissent enfin par payer des impôts locaux, mais combien sont-ils qui vivent encore cachés, parfois même dans de véritables taudis. Combien sont-ils encore à se barricader  de manière hideuse tout en fabriquant des plaies dans le décor ? Sur une douzaine de pseudo casots ainsi rencontrés en un seul circuit que j’estime à 5 km, seule une construction se présentait de manière honorable, en pierres du pays (schiste) et sans barrières, bien intégrée dans le paysage. Leur nombre ne cesse de croître et la terre – d’anciennes vignes – se vend de plus en plus cher.

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Voilà un aperçu sommaire de ce qui peut sournoisement menacer un vignoble, grignoter peu à peu une part non négligeable de son authenticité, de son image, de sa force. Celui dont je viens de vous parler, le terroir de Banyuls et de Collioure, s’il était connu depuis des siècles sur la carte de la Méditerranée, n’était guère satisfait de sa notoriété il y a 30 ans, notoriété qu’il trouvait insuffisante. Maintenant que les choses vont mieux, il serait temps que mes amis de la Côte Vermeille  prennent conscience de ce qui leur arrive. Car en matière de vignoble, il ne suffit pas de faire de bons vins. Il faut aussi être paysagiste, conservateur, protecteur, amoureux et farouche défenseur de son territoire. Le terroir qui fait notre vin est aussi un paysage. Ne l’oublions pas. Amen !

Michel Smith

(Photos©MichelSmith)


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Ah, les vieux VDN du Roussillon!

Ça c’est passé en novembre dernier à Perpignan.

Olivier Reynal, distributeur de vins haut de gamme du Languedoc-Roussillon, offrait à ses clients une dégustation exceptionnelle de vieux millésimes de Vins Doux naturels du Roussillon, et il a eu la gentillesse de m’y inviter.

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Olivier Reynal

L’endroit n’a rien de magique, nous sommes dans la banlieue industrielle, dans les entrepôts des Caves du Roussillon, mais, peu importe, cela n’a rien enlevé à la qualité du moment.

Olivier avait sorti quelques très vieux millésimes, qui se sont révélés superbes. Ces vins doux naturels dont les domaines conservaient jalousement quelques pièces dans les meilleures années pour améliorer les vins des années suivantes, au cas où le millésime se révèlerait médiocre, ont patiemment attendu à l’abri de leurs barriques jusqu’à leur mise en bouteille, qui a eu lieu ces dernières années. Ce sont de véritables trésors, il a pu s’en procurer quelques spécimens tout simplement uniques, qu’il propose à la vente.

Très bref rappel: les vieux VDN ont un profil et une palette aromatique unique, un profil oxydatif très marqué. Certains vins commencent même leur élevage dans des bonbonnes en verre à l’air libre; ils le poursuivent généralement en bouteille ou en fûts. Ils peuvent passer jusqu’à 70 ans en fûts ! Ces vins sont souvent mis en bouteille au moment où ils sont vendus.  A noter que les fûts ne sont pas ouillés, c’est-à-dire que l’évaporation du vin n’est pas remplacée dans les fûts.

Ce sont des vins très concentrés, sucrés mais qui ne perdent pas pour autant leur  vivacité ni leur richesse en fruit.

Et maintenant, voici ma sélection.

Rivesaltes Riveyrac 1975

Les vins de Riveyrac viennent de la Cave Coopérative de Salses-le-Château, l’une des plus anciennes des Pyrénées-Orientales, puisqu’elle date de 1909. La cave s’est spécialisée dans les Rivesaltes entre les deux guerres mondiales.

Au moins 70% de grenache noir, avec quelques cépages blancs complémentaires, maccabeu, grenache blanc, malvoisie. Elevés en fûts et mis en bouteilles en 2010.

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La première approche n’est pas éblouissante, mais peu à peu, il nous révèle toute sa finesse, sa complexité : il est tout en subtilité, je suis sous le charme de ce caractère évolutif. C’est un Rivesaltes qu’il faut attendre longuement dans le verre et l’écouter. L’âge est là, qui apporte un fondu dépouillé sur des notes de café et de cacao, mais aussi de formidables saveurs de fruits secs et d’épices, relevées d’une pointe de moka, d’une belle complexité. J’aime son équilibre et sa persistance phénoménale. Il présente encore une fougue et une jeunesse exceptionnelle.

Je l’imagine sur un foie gras, un canard aux épices, des fromages à pâte persillée (roquefort, stilton…), ou sur un dessert pas trop sucré, à base de chocolat noir ou encore une tarte aux noix.

Température de service : 10 – 14 °C

Rivesaltes Domaine de la Sobilane 1956

Le Domaine de la Sobilane se trouve dans les Pyrénées Orientales entre les communes de Canet en Roussillon et Saint-Nazaire, il est aujourd’hui de moins en moins exploité pour faire du Rivesaltes, il reste heureusement quelques « Rivesaltes d’archives » des années 50 et 60 conservés dans des cuves béton couvertes d’époxy construites dans les années 1940. Des vins très classiques de la grande période des Vins Doux Naturels de l’après-guerre, avec une base minoritaire de grenache noir (environ un tiers) et des cépages blancs: grenache blanc, gris et surtout maccabeu.

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J’avoue que ce fût mon vin préféré, j’ai rêvé sur sa couleur ambrée avec des reflets cuivrés. Le bijou que j’aimerais voir à mon doigt ? Le nez m’a séduit par sa puissance, à peine fumé, avec quelques notes florales, de pain d’épices, de caramel, d’épices douces, de noix et de fruits confits. En bouche, bouquet rancio, noix, noisette et pruneau avec quelques touches épicées, le tout équilibré, d’une bonne fraicheur et d’une belle longueur.

Ce vin est parfait à l’apéritif, mais se déguste sur du foie gras chaud, agneau au curry, canard laqué, sur du pigeon rôti et sur des desserts au chocolat.

Température de service: 10 – 14 °C

Rivesaltes Château Mossé 1946

Le Château Mossé est situé dans un petit village historique, Sainte Colombe de la Commanderie, ancienne place forte des Templiers au 11ème siècle. Nous sommes dans les Aspres, un des terroirs de prédilection des grands vins doux naturels, à base essentiellement de grenache noir, avec aussi du maccabeu et du grenache gris. Ce millésime a été conservé intact dans les caves du château, en foudre de chêne.

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J’admire son élégante robe couleur acajou aux reflets dorés. Le nez est très attrayant, ses senteurs d’évolution sont bien marquées avec notamment des notes de cacao, de réglisse, d’orange confite, de noix et de caramel et d’épices douces. La bouche, est harmonieuse et persistante, douce et fraiche, c’est une véritable révélation, un trésor. L’assistance est séduite.

En accompagnement de plats très épicés, d’un plateau de fromage à pâte persillé et surtout, avec un dessert au chocolat noir.

Température de service : 10 – 14 °C

 

Rivesaltes Château Sisqueille 1930

Cette cuvée provient des vieilles collections du Château Sisqueille, à Canet-en-Roussillon. Elle résulte d’un assemblage de Grenache noir (à 75%), de Grenache gris (ou rose) et de Grenache blanc. Mis en bouteille en 2011, ce vin rouge a été soigneusement préservé dans la cave du domaine pendant 80 ans.

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Belle robe ambrée soutenue aux reflets verts, nez remarquable d’élégance, d’intensité et d’une belle complexité. Les notes torréfaction, cacao, café, tabac blond se mêlent aux notes figues sèches, fruits sec, brioche, réglisse évoluant après aération vers des notes épicées. La bouche est généreuse, mais l’élevage conserve la fraîcheur et des arômes fondus qui laissent une délicieuse touche mentholée dans la finale. Elle est persistante sur des notes café, noix, pain d’épices, amandes torréfiées. Grand vin

Accords mets et vins : Fromages persillés, poires pochées, salade de fruits rouges, tarte aux figues, aux noix, île flottante.

Température de service : 10 – 14 °C

Maury Domaine Pla del Fount 1939

ce domaine est constitué d’un exceptionnel terroir de schiste très classique de Maury, frais car situé en relative altitude, au pied du château cathare de Quéribus. Le domaine, qui faisait 30 hectares à l’époque, a vu le jour vers la moitié du 19ème siècle, à l’initiative de Désiré Estève – et c’est d’ailleurs lui qui a vinifié ce vin.

100% grenache noir, 2 ans en bonbonnes de verre pour bénéficier d’une forte exposition aux rayons du soleil et à l’air, puis en grands et vieux foudres de chêne jusqu’à une mise en bouteille très tardive dans les années 2000…

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Robe couleur tuilée, brillante. Nez intense, vif, offre des notes de fruits secs, les figues séchées, d’abricots, d’amandes rôties, de ainsi que des pointes oxydatives, de tabac blond et de caramel. La bouche se révèle complexe et soyeuse à la fois, j’aime ces notes de torréfaction, de rancio, de noix, d’épices douces. Bien sur, elle est un peu chaleureuse, mais l’alcool ne l’écrase pas. Il conserve une belle acidité. Les notes poivrées, une légère amertume en fin de bouche, sa magnifique persistance, le sous-tendent ce qui permet d’en assurer l’équilibre et de compenser la richesse aromatique. Le fondu est superbe et la finale longue.

Le Pla del Fount 1939 est parfait pour accompagner un plat à base de foie gras ou une assiette de fromages bleus persillés, les tartes aux noix. En outre, son goût se révèlera à merveille avec un dessert au chocolat noir amer. Les amateurs de, digestifs et de cigares apprécieront son élégance, sa légèreté et son équilibre.

Une très belle rencontre authentique, un vin que certains appellent de  « méditation », qui se suffit à lui-même, tant le vin est éblouissant et inattendu.

Température de service : 10 – 14 °C

 

Merci à Olivier de nous avoir offert de tels grands moments de dégustation !

J’enrage que ces vins soient si peu connus du grand public et si mal défendus par la profession. On me ressert toujours les mêmes arguments: se sont des vins sucrés qui ne correspondent plus au goût du public; et donc, la demande est inexistante! A tel point qu’à l’heure actuelle, une grande partie de la production est exportée !

Ces vins envoûtants, uniques, plein de mystères, qui ont traversé le temps offrent en outre d’excellents rapports qualité/prix. Alors pourquoi s’en priver, pourquoi ne pas les mettre à l’honneur sur nos tables ? C’est le succès assuré, ils illumineront vos soirées, ne les cantonnez pas aux desserts ! Les vins doux naturels peuvent être savourés tout au long d’un repas. Ils se marient parfaitement avec certains plats salés : un foie gras de canard, qu’il soit en terrine, mi-cuit ou poêlé et accompagné, par exemple, de figues fraîches rôties; un canard à l’orange ou un curry au gingembre et aux agrumes confits, une pastilla de pigeon, un magret rôti aux épices orientales, du miel et des dattes. Leur puissance soutient le goût prononcé des épices. Ils s’accordent à merveille avec les fromages, la plupart des pâtes persillées, un bleu d’Auvergne, une fourme d’Ambert au lait cru, et bien évidemment, le roquefort; plus surprenant encore, avec un pélardon bien sec !

Les accords les plus faciles se font avec les desserts. L’alliance parfaite se fait avec le chocolat (pas trop sucré, tout de même); bien noir ou praliné, ou encore « Opéra », il fait ressortir tous les arômes d’un banyuls, d’un maury ou d’un rivesaltes. Tartes ou gâteaux aux noix, eux aussi, seront sublimés, particulièrement en présence des plus vieux millésimes dans lesquels le rancio sera le plus marqué.

Enfin, ces vins se suffisent largement à eux-mêmes et peuvent parfaitement se déguster seuls (à tester en lieu et place d’un whisky, avec un bon cigare en fin de repas…).

La complexité de ces vins est vraiment étonnante. Ils sont superbes de puissance, mais aussi très sérieux et posés…  la « force tranquille », en quelque sorte!

Alors faites-vous plaisir, habituez-vous à les mettre sur votre table! Je vous ai présenté de vieux millésimes, mais les jeunes sont tout aussi intéressants, les rouges, les ambrés, les muscats…

Ne les laissons pas disparaitre, ils sont notre patrimoine!

Marie-Louise Banyols

 

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#Carignan Story # 301 : In fine

Ce titre ressemble au nom d’une cuvée, mais voilà, c’est celui de ma toute dernière rubrique carignanesque, la der des der, ma révérence à moi, mon ultime Carignan Story, entreprise commencée il y a 5 ans.

Déjà j’entends au loin les emmerdeurs-moqueurs: «Ouais, ce couillon arrête parce qu’il n’a plus rien à dire». Et les pinailleurs-enquiquineurs d’ajouter: «De toute façon il commençait à se répéter». Jusqu’aux railleurs patentés de surenchérir: «Personne ne la lisait, cette rubrique: au mieux une poignée de lecteurs chaque dimanche, c’est de la roupie de sansonnet»!

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Photo©MichelSmith

Autant l’affirmer tout de suite, sans aucune fausse modestie de ma part, quoique l’on dise, tout le monde a raison… enfin, en partie. Je mets fin à cette rubrique car, après m’être bien amusé, j’ai l’impression de me répéter, de tourner autour du pot, de ne plus avoir d’étonnement. Oh, je sais, sur les peut-être 250 et plus domaines visités et leurs vins dégustés, il y en a autant et peut-être plus que j’ai oublié ou d’autres que je n’ai pu voir, faute de temps et d’argent. Plus autant qui tout simplement, ne se sont pas bien manifestés auprès de moi ou qui n’ont pas répondu à mes appels à échantillons. Beaucoup plus que je n’espérais, cependant. Car ils sont au bas mot un bon demi-millier de vignerons, beaucoup moins de négociants et caves coopératives, dans le sud de la France, à consacrer ne serait-ce qu’une de leurs cuvées au bon vieux Carignan de pépé. Et quand je livre cette estimation, c’est sans compter sur les estrangers, les Sardes, Catalans, Chiliens, Israéliens, Californiens ou autres que je n’ai pu, ni su contacter.

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Photo©MichelSmith

Car je suis un journaliste défroqué lent et fainéant qui doute sans arrêt et qui promet un peu trop à tort et à travers. Ainsi, j’avais juré que j’irai faire un tour en Aragon pour explorer Cariñena dont on affirme que ce serait le fief du cépage. Des projets plus personnels m’en ont empêché. Je m’étais aussi promis d’explorer le Sulcis en Sardaigne, une des seules appellation dédiée au Carignano. J’aurais aimé aussi pouvoir sillonner le vieux pays, celui dont nous venons tous plus ou moins, la Palestine, l’Égypte, la Syrie, le Levant, la Turquie, qui sait la Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate. Retrouver le cépage des pionniers, le Carignan de l’Algérie chérie, de la Tunisie, du Maroc. Puis me laisser transporter jusqu’en Argentine, Uruguay, Chili… L’Australie peut-être ? J’en ai trouvé des vins de ces contrées qui me sont arrivés je ne sais plus trop comment, souvent par plus intrépides que moi (n’est-ce pas Bruno Stirnemann et Jean-Marie Rimbert ?) et je vous ai livré ce que j’en pensais sur le moment, le plus objectivement possible, sans trop jouer le spécialiste, maladroitement parfois, en m’amusant, en me moquant.

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Au passage je vous demande aussi de me pardonner pour mon manque de rigueur journalistique, mes hésitations, mes imprécisions coutumières. J’ai même osé parler de mon propre Carignan, le Puch, celui que je fais depuis 7 ans avec des copains ! Vous vous rendez compte, un journaliste qui en vient à faire sa propre pub ? Quel manque de sérieux ! Me croirez vous si je vous dis que cela ne m’a rien rapporté, pas même une bouteille vendue ! Il se trouve que lorsque j’ai démarré cette rubrique, j’ai tenté dès le départ de me positionner en explorateur, en découvreur parfois, volontairement naïf, en véritable amateur. Certes un peu connaisseur, mais amateur et tenant à le rester. Et pour finir, j’ai modestement contribué avec des amis vignerons à la création d’une association ayant pour nom, Carignan Renaissance.

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Photo©MichelSmith

Pour ce dernier article dominical -(je passe le relais à Marie-Louise Banyuls), je vous propose un vin simple mais joyeux découvert lors de ma récente retraite sur la Côte Vermeille, aux 9 Caves, à Banyuls-sur-Mer qui s’affirme de plus en plus comme un lieu incontournable dans ce pays où les bonnes choses, en dehors du vin, se font rares alors qu’il y en a pléthore. Ce Carignan 2014 du Domaine de L’Encantade, à Trévillach, que j’ai dû payer autour de 10 € si mes souvenirs sont bons, revendique pleinement son appartenance à la mouvance des vins naturels vinifiés en macération carbonique dont je vous parlais dans mon avant-avant-dernier numéro, avec certification Nature et Progrès. Il ne fait que 12° et il paraît presque inoffensif au premier abord. Je l’ai bu en trois fois sur trois jours : le premier jour, il était bon, sans plus ; le second jour, il m’interpellait et me faisait comprendre qu’il était heureux de me rencontrer ; le troisième jour, j’avais du fruit et de la fraîcheur et cela se buvait avec une facilité déconcertante et réjouissante.

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Alors voilà, je continuerai à évoquer de temps en temps le Carignan dans mes articles réguliers paraissant le Jeudi. Merci à mes camardes de blog de m’avoir permis ce petit supplément hors des sentiers battus. Je vous quitte l’âme légère, laissant la place toute chaude à une amie. En attendant, bonne carignade à tous !

Michel Smith

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À Banyuls, 9 Caves et neuf sur dix !

Il aura fallu un été de rodage pour que les habitants du cru – du moins les curieux, car je ne parle pas des voisins qui n’ont pas encore testé – se fassent une réelle idée de ce qui se trame aux 9 Caves.

Cette enseigne a ouvert en juillet juste en face du Mas Blanc, à deux pas de la Mairie, en un lieu squatté un temps par le défunt Abbé Rous – dont on n’entend plus parler depuis qu’il devait révolutionner la diffusion des vins du GICB, émanation de la grosse cave coopérative de Banyuls-sur-Mer, plus connue sous le nom de Cellier des Templiers.

Photo©MichelSmith

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Une refonte totale du bâtiment, avec l’appui d’une architecture efficace et de belle facture, puis quelques mois d’attente pendant lesquels le personnel de ce bar-à-vins-caviste adossé à une série de caves de stockage – neuf au total – ou de vinification et surmonté de trois gîtes vignerons, a pris le temps de se former, ce n’est que récemment que je me suis enfin décidé d’aller voir ce que ce lieu avait à offrir. Résultat, aucune déception ! Et après un habituel apéro en guise de round d’observation, ce sera la troisième fois en une semaine que je m’y attablerai tellement je m’y plaît.

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L’histoire ? En résumé, 13 vignerons visionnaires dont certains manquaient de cave se sont regroupés pour créer cet endroit assez unique où leurs vins, bien entendu, sont particulièrement mis en avant en même temps que d’autres vins. Vous en saurez un peu plus au travers de cet article dans la presse locale, laquelle devrait, à mon goût, revenir faire un tour pour inciter ses lecteurs à fréquenter ces 9 Caves. En plein mois de novembre, j’y ai trouvé chaleur et complicité, ce qui manque souvent sur la Côte Vermeille où l’on a pris l’habitude de voir un porte-monnaie à la place d’un simple touriste. Il faut dire que le-dit touriste, de son côté, a su trouver ses marques en fréquentant allègrement les pizzeria louches et les bar à tapas douteux. Dieu que la crise a bon dos parfois…

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La dernière fois, nous étions trois et nous avons pu partager une grande et belle table d’hôtes dans le patio inondé du soleil de la Saint-Martin, tandis que lors d’une précédente visite dominicale j’étais seul à une table faite de vieux bois de récupération. Dans les deux cas, le service a été non seulement efficace mais très aimable. La partie vin étant assurée par Benoît, un jeune sommelier débarqué de Bordeaux qui, outre quelques vins au verre dans les trois couleurs, m’a invité à faire mon choix avec lui dans une vitrine où les vins sont affichés au prix à emporter, prix auquel  pour une fois il ne faut rajouter un « droit de bouchon » ce qui rend la visite encore plus intéressante.

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Côté solides, il ne faut pas s’attendre à de la haute gastronomie. Quelques plats (entre 5 et 8 €) sont proposés « à l’ardoise », plats joliment servis à l’assiette par Linda et Olivia. Sans être trop copieux, ces assiettes suffisent simplement à combler l’appétit et à ne pas trop vider le portefeuille. Tout comme les fines tranches de bellota, délicieuses sur le pain de campagne (difficile d’avoir du bon pain dans les autres restaurants de la côte), la salade de gésiers confits est irréprochable avec un blanc ou un rosé du pays, tandis que le maquereau fumé sur les petites pommes de terre tièdes s’accommodent d’un petit rouge bien choisi. Il y a aussi deux ou trois propositions de desserts qui permettent de se lancer sur le registre des Banyuls.

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Avec le petit bistrot de Manu, El Xadic del Mar maintes fois évoqué ici, surtout dans mes chroniques du dimanche traitant du Carignan, Banyuls-sur-Mer devient à nouveau fréquentable pour qui aime déguster le bon vin en mangeant convenablement sans se ruiner !

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Mais attention aux jours et horaires d’ouverture : à un peu plus de 30 minutes de voiture de Perpignan, il est préférable de vérifier en téléphonant (Tél. 04 68 36 22 37 ou 06 47 38 19 92) avant de se lancer ! Personnellement, j’ai déjà réservé pour demain soir avec une bande de copains !

Michel Smith

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#Carignan Story # 299 : Nature, c’est aussi bon !

Alors que je me trouvais en milieu de semaine aux pieds des Albères, grâce à mon ami André Dominé qui m’avait attiré dans un guet-apens du côté de Saint-André, je ne savais vraiment pas que j’allais consacrer une de mes dernières chroniques sur le Carignan (oui, je sais, rectifiez ce « C » majuscule que l’on ne saurait voir…) en m’attardant sur un sujet quelque peu explosif, du moins chez les gens du vin, ceux qui s’érigent en spécialistes. D’ailleurs, s’il y en a qui pensent à ce stade que je vais ferrailler, ils peuvent changer de chaîne. Je n’ai nulle envie de polémiquer, juste l’impérieuse nécessité de remettre les pendules à l’heure. Avouons-le, j’ai toujours été intrigué par les tenants du vin nature sans comprendre réellement ce qui les motivait. Leur mode de vie n’était-il pas plus philosophique que pragmatique ? J’ai tenté d’y répondre et même il n’y a pas si longtemps, sans que cela déclenche les foudres de Zeus.

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Enfin, nous y voilà ! Je suis sur le point de tout comprendre. Du moins je pense que je suis sur la bonne voie, sachant que j’y voyais déjà quelque chose depuis un bout de temps – je ne suis pas un rapide, vous savez, mais peut-être aussi avais-je peur de la réaction de mes camarades en plus de celle de personnes qui se disent «vignerons en vins natures» mais dont les vins sont tout juste bons à abreuver les caniveaux lesquels, comme chacun sait, meurent de soif ! Même dans les bistrots à vins dits spécialisés en vins nus de tous poils, le discours des naturistes convaincus est en train de changer: de jeunes vignerons sérieux et talentueux comprennent enfin le vrai sens de la tendance qui va vers des vins dits naturels. Je me suis donc exprimé sur ces vins-là il y a quelques jours après ma brève rencontre avec le sieur Antonin (voir le lien plus haut), mais une autre entrevue a fait de moi un journaliste un peu moins con sur le sujet. Sujet qui, n’en déplaise aux sceptiques, attire de plus en plus de jeunes dans les filets du vin. Alors je dis «Halte au feu !» et cessons de diaboliser ceux de nos vignerons qui cherchent d’autres voies, ceux qui ne veulent pas suivre les routes rassurantes de l’œnologie moderne.

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Je sais, je m’attends à ce que certains m’érigent en traître officiel de la cause du vin. J’en connais qui se foutront de moi et de ma naïveté. Ou qui me reprocheront de tourner ma veste un peu vite. D’autres vont soutenir que je suis foutu, définitivement apte à l’enfermement pour un long séjour à l’asile des vieillards de mon choix. Mais je reste serein car réaliste, ayant conscience du peu de notoriété dont je dispose et, de ce fait, du peu de lecteurs aptes à se pencher, un dimanche, sur cet article et surtout en allant jusqu’au bout.

C’est pour cela que le sujet des vins dits natures (ou dits naturels) est en réalité un faux sujet, un vrai piège à cons dans ce sens où il expose des gars et des filles qui, sous l’étendard « nature » font tout et n’importe quoi. En gros, comme je le subodorais déjà, il y a parmi eux des bons et des mauvais, les bons vins et les autres comme disait un camarade journaliste bien avant moi.

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Avant d’en venir à celui qui, mieux encore qu’Antonin, m’a présenté sa conception du vin nature tout en me servant de son Carignan, voilà ce que j’ai compris. Un vigneron nature n’est pas (ou peut être) un rigolo, un fainéant ou un illuminé. Ce peut être aussi aussi un gars ou une fille qui a fait des études viticoles, qui a voyagé et rencontré d’autres vignerons, même dits conventionnels, qui ne rechigne pas au travail de la vigne et accepte de tout faire, à commencer par la taille par temps de Tramontane réfrigérée. Ce peut être un type qui bichonne sa vigne et qui raisonne selon un cahier des charges en culture biologique certifiée, se recommandant ou pas des préceptes de la biodynamie, un vigneron qui laboure sa terre et nourrit bien sa plante, lui apportant tous les oligoéléments et les préparations destinés à l’aider dans son cycle végétatif, à la protéger, à la fortifier. Bref, un artisan honnête qui ose et qui n’a pas peur de sauver son vin en lui apportant un minimum de soufre si le besoin s’en fait sentir. Un paysan au vrai sens du terme, un type qui ne triche pas en ajoutant dans son moût tous les produits industriels préconisés par la plupart des œnologues. Un pro qui prend des risques, mais de manière calculée, pour ne pas mettre son vignoble et sa famille en péril.

En fait, si j’osais, je dirais que le vigneron qui travaille le plus naturellement possible doit pouvoir se passer de l’œnologue, un peu comme un gars qui gère sa vie au grand air, se nourrit sainement et fait un exercice physique quotidien n’aura pas besoin de voir son médecin traitant aussi souvent que d’autres. Il est vrai que le débat a été faussé dès le départ : dans l’esprit des journalistes du vin, moi le premier jusque ces dernières années, un vin nature devait être exempt de sulfites, point final. Eh bien non ! N’en déplaise aux pinailleurs de service, le soufre, en quantité raisonnée, est utilisé plus souvent qu’on ne le croit. Sauf, dans certains cas où les conditions sont réunies pour vinifier sur le fil, pour explorer le vin de manière différente afin de mettre à jour d’autres facettes, d’autres traits de son caractère en gardant à l’esprit que le vin est toujours dépendant de l’homme et qu’avec de beaux raisins beaucoup de choses sont possibles.

Photo©MichelSmith

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Et c’est ce que fait Stéphane Morin que je viens de rencontrer. Guère besoin d’aller plus loin dans l’explication car le credo de mon personnage de la semaine, à moins de l’avoir mal interprété, ressemble à l’essentiel de ce qui vient d’être écrit. Je dois toutefois préciser à ce stade que je n’avais pas été complètement emballé par une de ses cuvées Malophet il y a deux ans. Force est de croire que sa vision du Carignan s’est arrangée depuis avec cette dernière cuvée Les Petites Mains.

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Encore jeune, après un certain succès comme professionnel de la photographie, Stéphane Morin, musicien à ses heures, ne se voyait plus passer sa vie derrière un écran : il lui fallait le grand air et un travail d’artisan. Et c’est ainsi, en 2005, qu’après de nombreux stages formateurs chez les uns et les autres, y compris dans des domaines conventionnels, qu’il s’est décidé à monter son domaine de 12 ha dans une région qu’il connaît comme sa poche, à proximité de vignerons qu’il estime, comme Jean-François Nicq. Résumer ses vins n’est guère compliqué : tous en Vin de France, ils sont bons et peu alcoolisés ; ils s’appréhendent facilement et sont digestes de par leur acidité naturelle ; ils sont amicaux et vite accessibles. Stéphane n’est pas anti soufre, mais contre l’abus de soufre. Il est surtout adepte des levures indigènes et du travail du vin par gravité. Il ne filtre pas ses vins et il apporte des soins particuliers à sa terre.

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Syrah et Grenache, surtout, le Canigou pour veilleur, un sol de granite en décomposition pour la plus grosse part du domaine, il n’a que peu de Carignan à sa disposition : à peine 70 ares. La plupart de ses cuvées dépassent rarement les 12° car il préfère vendanger ses vins tôt, misant plus sur un savant dosage de l’acidité pour éviter les lourdeurs souvent communes à cette région. Adepte de la vinification en semi-carbonique, son Carignan 2014 (environ 15 €), Les Petites Mains, a été vinifié en cuve bois avec une macération ne dépassant pas deux semaines. Fin au nez, touches de laurier, léger mais précis et dense, à l’image de ses autres vins, c’est un rouge qui commence à bien se goûter sur la franchise et la fraîcheur. Je le vois sur un cul de veau à l’angevine ou une côtes de porc fermière accompagnée de légumes craquants, à l’image de ce plat simplissime goûté il y a peu aux Indigènes, un bistrot très nature, à Perpignan, où le plat du jour ne dépasse jamais les 10 euros !

Michel Smith

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