Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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#Carignan Story # 301 : In fine

Ce titre ressemble au nom d’une cuvée, mais voilà, c’est celui de ma toute dernière rubrique carignanesque, la der des der, ma révérence à moi, mon ultime Carignan Story, entreprise commencée il y a 5 ans.

Déjà j’entends au loin les emmerdeurs-moqueurs: «Ouais, ce couillon arrête parce qu’il n’a plus rien à dire». Et les pinailleurs-enquiquineurs d’ajouter: «De toute façon il commençait à se répéter». Jusqu’aux railleurs patentés de surenchérir: «Personne ne la lisait, cette rubrique: au mieux une poignée de lecteurs chaque dimanche, c’est de la roupie de sansonnet»!

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Photo©MichelSmith

Autant l’affirmer tout de suite, sans aucune fausse modestie de ma part, quoique l’on dise, tout le monde a raison… enfin, en partie. Je mets fin à cette rubrique car, après m’être bien amusé, j’ai l’impression de me répéter, de tourner autour du pot, de ne plus avoir d’étonnement. Oh, je sais, sur les peut-être 250 et plus domaines visités et leurs vins dégustés, il y en a autant et peut-être plus que j’ai oublié ou d’autres que je n’ai pu voir, faute de temps et d’argent. Plus autant qui tout simplement, ne se sont pas bien manifestés auprès de moi ou qui n’ont pas répondu à mes appels à échantillons. Beaucoup plus que je n’espérais, cependant. Car ils sont au bas mot un bon demi-millier de vignerons, beaucoup moins de négociants et caves coopératives, dans le sud de la France, à consacrer ne serait-ce qu’une de leurs cuvées au bon vieux Carignan de pépé. Et quand je livre cette estimation, c’est sans compter sur les estrangers, les Sardes, Catalans, Chiliens, Israéliens, Californiens ou autres que je n’ai pu, ni su contacter.

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Photo©MichelSmith

Car je suis un journaliste défroqué lent et fainéant qui doute sans arrêt et qui promet un peu trop à tort et à travers. Ainsi, j’avais juré que j’irai faire un tour en Aragon pour explorer Cariñena dont on affirme que ce serait le fief du cépage. Des projets plus personnels m’en ont empêché. Je m’étais aussi promis d’explorer le Sulcis en Sardaigne, une des seules appellation dédiée au Carignano. J’aurais aimé aussi pouvoir sillonner le vieux pays, celui dont nous venons tous plus ou moins, la Palestine, l’Égypte, la Syrie, le Levant, la Turquie, qui sait la Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate. Retrouver le cépage des pionniers, le Carignan de l’Algérie chérie, de la Tunisie, du Maroc. Puis me laisser transporter jusqu’en Argentine, Uruguay, Chili… L’Australie peut-être ? J’en ai trouvé des vins de ces contrées qui me sont arrivés je ne sais plus trop comment, souvent par plus intrépides que moi (n’est-ce pas Bruno Stirnemann et Jean-Marie Rimbert ?) et je vous ai livré ce que j’en pensais sur le moment, le plus objectivement possible, sans trop jouer le spécialiste, maladroitement parfois, en m’amusant, en me moquant.

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Au passage je vous demande aussi de me pardonner pour mon manque de rigueur journalistique, mes hésitations, mes imprécisions coutumières. J’ai même osé parler de mon propre Carignan, le Puch, celui que je fais depuis 7 ans avec des copains ! Vous vous rendez compte, un journaliste qui en vient à faire sa propre pub ? Quel manque de sérieux ! Me croirez vous si je vous dis que cela ne m’a rien rapporté, pas même une bouteille vendue ! Il se trouve que lorsque j’ai démarré cette rubrique, j’ai tenté dès le départ de me positionner en explorateur, en découvreur parfois, volontairement naïf, en véritable amateur. Certes un peu connaisseur, mais amateur et tenant à le rester. Et pour finir, j’ai modestement contribué avec des amis vignerons à la création d’une association ayant pour nom, Carignan Renaissance.

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Photo©MichelSmith

Pour ce dernier article dominical -(je passe le relais à Marie-Louise Banyuls), je vous propose un vin simple mais joyeux découvert lors de ma récente retraite sur la Côte Vermeille, aux 9 Caves, à Banyuls-sur-Mer qui s’affirme de plus en plus comme un lieu incontournable dans ce pays où les bonnes choses, en dehors du vin, se font rares alors qu’il y en a pléthore. Ce Carignan 2014 du Domaine de L’Encantade, à Trévillach, que j’ai dû payer autour de 10 € si mes souvenirs sont bons, revendique pleinement son appartenance à la mouvance des vins naturels vinifiés en macération carbonique dont je vous parlais dans mon avant-avant-dernier numéro, avec certification Nature et Progrès. Il ne fait que 12° et il paraît presque inoffensif au premier abord. Je l’ai bu en trois fois sur trois jours : le premier jour, il était bon, sans plus ; le second jour, il m’interpellait et me faisait comprendre qu’il était heureux de me rencontrer ; le troisième jour, j’avais du fruit et de la fraîcheur et cela se buvait avec une facilité déconcertante et réjouissante.

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Alors voilà, je continuerai à évoquer de temps en temps le Carignan dans mes articles réguliers paraissant le Jeudi. Merci à mes camardes de blog de m’avoir permis ce petit supplément hors des sentiers battus. Je vous quitte l’âme légère, laissant la place toute chaude à une amie. En attendant, bonne carignade à tous !

Michel Smith

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#Carignan Story # 282 : parmi de vieux flacons…

Cela m’arrive de temps en temps : à force de collectionner, je suis tombé l’autre soir sur un lot de vieilleries pas si antiques que ça. Des vins divers et variés tirés d’un fond de cave. Mon œil fut attiré immédiatement par le gros flacon (tant pis pour toi, mon cher Hervé…) oublié du Château de Gaure, bouteille lourde d’un vert antique quelque peu grisé, joliment illustrée et estampillée Carignan. En relisant la contre-étiquette que tout le monde néglige de parcourir de peur d’y lire un discours banal et sans intérêt, j’en déduisis qu’il s’agissait d’un tri particulier effectué lors de la vendange 2008 au sein d’une parcelle ancienne plantée de rouge, du côté de Latour-de-France, dans le Roussillon. Le but ? Cueillir les grappes des carignans blancs disséminés – complantés si vous préférez – dans cette parcelle. Le mélange de cépages était classique dans la région où il arrive encore aujourd’hui, dans une vigne que l’on croit être majoritairement plantée de grenache rouge, par exemple, de trouver de ci de là quelques pieds de grenache blanc ou gris, parfois même du macabeu ou du muscat. Ce fut pour moi comme un rappel que la vigne n’a qu’une vie dès lors qu’on s’en occupe, et que si l’on veut que nos enfants en profitent, on se doit de l’entretenir en renouvelant ce qui est sans vie.

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Signes d’un temps révolu où le vigneron – pauvre, la plupart du temps – remplaçait ses manquants au fur et à mesure avec les plants dont il disposait sans trop se soucier du cultivar en question. « Je ne sais plus ce que c’est, devait-il penser, mais je n’ai pas d’argent ni de temps pour aller chez le pépiniériste donc, je plante et on verra bien ce que ça donne » ! Pas de je m’enfoutisme à voir là-dedans, mais plutôt une grande logique paysanne, un simple raison pratique et financière dans un pays souvent reculé où les communications n’étaient en rien semblables à celles dont nous jouissons de nos jours. En outre, peut-être par simple effet de mode, peut-être aussi pour remplir les cuves, mais de la Côte Rôtie au Bordelais il était courant en ce temps-là d’ajouter jusqu’à 20 ou 30 % de vin blanc dans son rouge. L’essentiel étant de le vendre au courtier qui le trouvait franc et marchand. Car il fallait bien que l’argent rentre.

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Mais revenons à nos vieilles vignes. La zone du Fenouillèdes, maintes fois évoquée ici pour ses paysages de toute beauté et ses nombreux vignerons de talent intéressés dès le départ par la valeur de nos carignans, la plupart plantés sur schiste, a évité semble-t-il plus qu’ailleurs de sombrer dans la frénésie des arrachages massifs qui eurent lieu dans les années 80 au profit de la Syrah, certes élégante, mais légèrement putassière. Dans ce coin des Pyrénées-Orientales, on maintient en vie avec respect pas mal de vieilles vignes de Carignan, ou de Grenache. Certains vont jusqu’à les vénérer. Non par excès de conservatisme, mais parce que l’on sait que ces plants donnent des vins de haute volée et de très faibles rendements, tout en sachant pertinemment que, faute de pouvoir partir en Côtes du Roussillon, appellation où le cépage Carignan n’est guère en odeur de sainteté (jusqu’à récemment, car le vent tourne, fort heureusement…), ces vins seront étiquetés Côtes Catalanes – ex Vin de Pays, pour ceux qui suivent – ou Vin de France, soit ex Vin de Table.

C’est le cas de cette belle bouteille, Vin de Table (à l’époque) 2008, issu de raisins de Carignan blanc achetés sur place, donc un horrible vin de négoce (pardon pour le sarcasme), vinifié dans une seule barrique comme l’explique fort bien la contre-étiquette. Pour être honnête, je m’attendais au pire. Non pas que le Château de Gaure soit des plus mauvais, bien au contraire, mais parce que je suis encore aux prises avec ces horribles clichés et préjugés que je m’attache pourtant avec l’âge à combattre avec acharnement : le blanc du Sud ne vieillit pas, le négoce c’est de la merde, le vin est celui d’un riche propriétaire, ma cave n’est pas climatisée, etc.

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Quelques mots sur le propriétaire de Gaure, Pierre Fabre. Ses ancêtres vignerons viennent du Gard, tandis que de son côté il a fait sa vie en Belgique. Amoureux du Sud, il s’est entiché d’un domaine de 200 ha de bois et de vignes à proximité de Limoux et de Carcassonne où il vient régulièrement se ressourcer et pratiquer son hobby, la peinture, celle-là même que l’on retrouve sur ses étiquettes. N’ayant que des vignes blanches sur le secteur de Limoux, il a acquis d’autres vignes rouges, Grenache surtout, mais aussi Carignan et Mourvèdre, dans la vallée de l’Agly à une cinquantaine de kilomètres de chez lui. Heureusement qu’il y a encore en France des gens comme lui, des gars qui prennent la peine d’investir dans une propriété de taille non seulement pour y vivre des heures de bonheur avec leurs enfants, mais aussi pour entretenir la terre, la cultiver (en bio), la faire vivre et en récolter des fruits. Oui, tout cela est heureux.

Si j’en crois les caciques, ceux qui clamaient jadis que le Sud était incapable de produire du bon vin blanc, ce dernier aurait du être sifflé dans sa première ou seconde année. N’allez surtout pas les écouter dans le cas où vous tomberiez sur un beau blanc comme celui-là ! Il me rappelle l’exceptionnelle droiture d’un autre Carignan blanc, celui de Daniel Le Conte des Floris, un 2004 de la région de Pézenas (Hérault) goûté il y a deux ans grâce à la générosité de son géniteur. La légère blondeur habituelle de la robe a pris une tonalité certes un peu plus foncée, mais sans aucun excès. Le nez n’est guère expressif, un peu strict peut-être, mais il est pourtant bien là, on le sent, on le devine. Avec ce 2008, tout se passe en bouche. Servi pas trop froid, comme il se doit, on a quelque chose de ténu, comme une sensation de puissance mêlée d’opulence. Voilà un vin qui marque le palais, qui s’impose avec force et noblesse. Aucun boisé hormis une très légère touche pain d’épices, des notes de pêche compotée, de pinède et de cédrat. Et en finale, cette bienveillante acidité qui vous émoustille le palais en faisant durer le plaisir. Pour ma part, j’aimerais le tester sur un poulet au citron ou sur un gros poisson, genre baudroie. Je suis ravi car il me reste un flacon du même vin que je vais attendre encore un peu !

Michel Smith


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# Carignan Story # 281 : quand l’été pointe son nez…

Vous souvenez-vous – je m’adresse là aux rares habitués, aux vieux de la vieille – du Ça se boit bien (piqûre de rappel, pour ceux que ça intéresse) de l’autre dimanche ? Le Carignan d’un Anglais égaré aux Clos Perdus était certes facile à boire mais ne manquait pas pour autant de complexité ni de finesse. Xavier Plégades, qui me l’avait fait découvrir dans son antre de Narbonne, Le Célestin, m’a conseillé aussi de goûter un autre Carignan, bien plus abordable puisqu’il ne m’a coûté 8 euros à emporter. Alors, puisque l’été est bien installé et que les températures pointent au plus élevé…

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C’est tendre, sans sulfites ajoutés, enjoué, souple, aimablement épicé, fruité, léger. Rien de plus ? Un peu plus quand même, car j’oubliais un petit grain accrocheur, un air de revenez-y. Et si ça se boit bien aussi, ce style de Carignan sans prétention est un parfait vin de saison, un vrai rouge d’été à boire, frais bien entendu, entouré d’une ribambelle de copains avec ce qu’il faut de petits légumes farcis, d’olives gentiment parfumées aux herbes, d’escargots de mer, de brochettes savoureuses et de poissons frits.

La Pointe, puisque c’est son nom, tout comme La Prairie (un pur Aramon), sont issus du Domaine de la Banjoulière, sur les terres de Corneilhan, dans l’Hérault. Si j’en crois ceux qui connaissent un peu le vigneron, Sébastien Benoit-Poujad, c’est lui qui dessine ses étiquettes de Vin de France. Seul hic, à moins qu’une contre-étiquette se soit envolée, notre vigneron ne semble pas savoir que l’on peut désormais indiquer le millésime sur le flacon. J’opte pour un 2014. Mais ce pourrait être du 2013… Allez savoir ! À méditer en tout cas pendant la sieste sous un pin parasol !

Michel Smith


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#Carignan Story # 280 : Ça se boit bien !

Mieux, le Carignan que j’ai bu l’an dernier dans un restaurant de Perpignan, La Cuisine des Sentiments, où la carte des vins fait l’effort de sortir des sentiers battus, ne manquait ni de douceur, ni de structure, ce qui est somme toute une des qualités premières du Carignan vinifié avec soin à partir de beaux raisins. Celui-là, du Domaine La Beille, était signé Agathe Larrère et Ashley Hausler. Il s’agissait d’un valeureux Côtes Catalanes (IGP) 2013 certifié AB (bio), originaire de Corneilla-La-Rivière, là même où Luc Charlier a sa cave et vinifie « le plus beau Carignan du monde », selon un certain Michel Smith qui en a bu des vertes et des pas mûres depuis qu’il est installé dans le Midi.

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Une fois en bouche, le vin m’offrait un large et radieux sourire avec des tannins chaleureux mais doux. Malgré ses 14,5° de teneur en alcool, il glissait bien dans mon gosier, s’accordant au passage avec mon agneau, laissant une structure fraîche et gentiment poivrée. Je crois me souvenir que sur table il dépassait de peu les 20 € et, croyez moi, je n’avais nullement l’impression d’avoir été volé dans la mesure où le vin remplissait le rôle de compagnon de table que j’exigeais de lui. J’ai même pu emporter le fond de la bouteille pour le finir tranquillement chez moi. Un signe qui ne trompe pas : le vin se boit, donc il est bon !

Michel Smith


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Tourisme : l’exemple de l’abbaye des vignes

Il y a des choses en vieillissant qui m’horripilent, tels ces trois mots à la base ou cette autre expression qui fait fureur Quelle tuerie !, ou bien encore l’adverbe clairement placé au début de chaque phrase. Comme pour ça fout les poils en parlant d’un concert émouvant. À cela, j’ajouterai volontiers un dernier ça me fout les boules pour rejeter ces quelques tics qui s’incrustent peu à peu de manière insidieuse dans le langage courant. Ce n’est pas nouveau, je sais. Je me souviens que du temps du twist à Saint-Tropez, pour draguer une poulette on lui lançait un martial tu me bottes histoire de l’emballer ! Faut-il accepter la fréquence de ces évolutions de langage qui nous bassinent d’un jour à l’autre ? Faut-il remercier Internet de nous enrichir ainsi de mots inutiles ? Bien sûr, tout cela n’est pas dramatique si l’on accepte le fait que notre langue est belle, mais vivante. Il n’empêche que j’ai du mal à m’y faire, tant il y a de mots comme ça, des barbarismes, qui ne passent pas. Comme œnotourisme, imaginé par des lumières technocrates pour remplacer des expressions plus simples et moins savantes telles que tourisme viticole ou vacances dans le vignoble, mais qui au moins signifient quelque chose au commun des mortels. Et pourquoi pas gastrotourisme pendant qu’on y est puisqu’on a déjà cyclotourisme ? Mon copain André Deyrieux en fait un bon usage, lui, de ce mot œnotourisme. En son nom, il a même réussi l’exploit de me faire déplacer jusqu’à Sète (voir mes articles des jeudis précédents) pour me convaincre du bien fondé de ce mot.

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Alors certes, grâce à Thau Agglo, on a vu des coquillages, l’eau limpide d’un étang, des barques de conchyliculteurs, d’autres d’ostréiculteurs, des villas sam’suffit, des dunes blondes, des légumes paysans, des poissons, des bouteilles et des vignes, mais on a surtout visité là-bas – revisité pour ce qui me concerne – un des plus beaux exemples de tourisme viticole dont le Languedoc peut s’enorgueillir : l’abbaye de Valmagne. Fondée en 1138, elle fut vite rattachée à l’ordre de Citeaux pour prospérer et se développer avec la construction d’une église romane aux dimensions et hauteurs d’une cathédrale forteresse doublée d’un cloître plus récent (restauré au XVIIème siècle) étonnement bien conservés. Dans l’église où la messe est encore parfois célébrée, le vin a sa place logé qu’il est en de grands foudres sous les ogives. Cet ensemble est d’autant plus inattendu et saisissant qu’il se dresse avec majesté au milieu d’un décor champêtre de cyprès, de champs de blés et de vignes. Je me dois de confesser que j’ai pris plaisir à flâner, hélas peu de temps, dans le conservatoire des cépages où le Carignan a sa place en même temps que le Monastrel, ainsi que dans le jardin médiéval et le potager de cette abbaye qui organise toutes sortes de manifestations nocturnes et culturelles où le vin a sa place, le tout à quelques lieues des horreurs du Cap d’Agde.

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Achetée en 1938 par le comte de Turenne, la propriété aurait pu céder aux sirènes des investisseurs de tout poil, mais elle a toujours gardé sa vocation viticole. Arrive le moment où il faut souligner la modestie de la famille qui s’investit et veille sans relâche sur ce trésor patrimonial du Languedoc. À la suite de ses parents, Philippe d’Allaines, que j’ai connu il y a plus de 30 ans quand il venait défendre son vin et tenter de le vendre à Paris, est un vigneron bâtisseur exemplaire. Il aime se présenter comme étant le cellérier de Valmagne en souvenir d’un truculent frère Nonenque qui a laissé un tel souvenir qu’on lui a consacré une réjouissante cuvée. Philippe est aidé de son épouse, Laurence, l’aubergiste de Valmagne qui utilise dans sa cuisine une grande part des fleurs et légumes du jardin.

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Depuis l’époque de ma première venue à Valmagne, au tout début 1990, les sols du cloître et de l’église ont été joliment refaits afin de mieux recevoir le public. Les arcs-boutants qui maintiennent les murs de l’église ont été consolidés et, outre les visites guidées et les séances de dégustations, avec beaucoup d’intelligence et d’astuces, la famille d’Allaines développe les initiatives pour animer les lieux. Dernière en date, la bière de l’abbaye élaborée dans une brasserie artisanale voisine, à partir de quatre qualités d’orge, d’avoine, de froment et, pour la partie aromatique, du houblon français et des fleurs de sureau. Avant d’aborder les travaux pratiques, afin de connaître les grandes lignes de l’histoire de Valmagne et de sa vocation viticole, je vous propose de visionner ce petit reportage réalisé dans la bonne humeur.

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Cette nouvelle visite – la troisième ou quatrième, à vrai dire depuis que je suis voisin du Languedoc – a été pour moi l’occasion d’une rapide dégustation de bouteilles ouvertes quelques heures auparavant par Philippe d’Allaines. Trois millésimes anciens de la cuvée de Turenne étaient présentés, sur des vignes (Mourvèdre et Syrah, principalement plantés en 1982) cultivées en biologie depuis 15 ans, comme sur l’ensemble du domaine (soit une soixantaine d’hectares), et dont une partie des vins séjourne un an en barriques. J’étais resté sur le souvenir d’un magistral 2003 goûté en 2008 à l’occasion d’un reportage sur les Grès de Montpellier (déjà !) dont cette cuvée est devenue l’un des fleurons. Ce 2003 était chaleureux, giboyeux, truffé, solide, serré et dense avec une finale persistante sur fond de menthe sauvage et de garrigue. À l’époque, le vin coûtait 11 € départ cave. Pas encore Grès de Montpellier, mais simple Coteaux du Languedoc, élevée en cuve ciment, la version 1988 se goûtait encore fort bien en dépit d’un incident sur un premier flacon trop pâle de robe et au bord de l’usure.

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Le 1989 se montrait beaucoup plus volubile et alerte : robe foncée, terre chaude au nez, il se faisait ample, riche en matière et très long en bouche. Avec le 1998, les notes de truffe noire s’affirmaient plus encore en rétro-olfaction avec de la densité, de l’amplitude et beaucoup de noblesse. Pour moi, il était l’égal de ce 2003 qui m’avait tant impressionné. Quelques années après mon dernier passage, je trouve que les prix sont restés sages puisque le 2012 de la cuvée Comte de Turenne actuellement en vente, mais non goûté, coûte 14 € départ cave. Quoiqu’il en soit, même en famille avec les enfants, ne manquez pas la visite cet été de cette chère Abbaye des Vignes !

Michel Smith

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Rentrée, clichés, champagnes et instantanés

Tandis que l’Europe vendange à tire-larigot, la rentrée est la cause de pas mal de remue-méninges de la part de nos chères copines attachées de presse pinardières en étroite liaison avec ce qu’il peut rester de bon dans le gratin journalistique. Il faut dire que les rituels médiatiques que nous impose sa très suffisante Majesté la « Consommation » (avec un grand C pour connerie), poussent nos donzelles pomponnées – certes, il y a aussi quelques messieurs – à rivaliser d’intelligence, histoire d’appâter le journalise et (ou) le blogueur, lesquels, comme chacun sait, se laissent facilement prendre par les sentiments vu qu’ils manquent singulièrement d’idées sachant qu’ils ont fait tout plein d’études savantes et que, à part les marronniers… Bon, passons. À ce propos, je remarque que de plus en plus les journalistes spécialisés en vins, consommation, tourisme, automobile ou autre élément important de notre vie quotidienne, se contentent de reproduire, on pourrait dire de recopier, le dossier de presse qu’ils viennent de recevoir. Quoiqu’il y ait des exceptions, avec de vraies plumes. Oui, vous le voyez, je suis plus qu’optimiste quant à l’avenir de notre chère profession.

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Rien de nouveau me direz-vous, hormis le 11 Septembre qui est (aussi) le jour des indépendantistes Catalans, alors pourquoi s’attarder ? Et pourquoi s’alarmer ? Pourquoi crier haro sur le baudet comme on disait jadis dans feu la Gazette du Poitou qui se lisait du côté de Loudun (Vienne) au temps où je démarrais dans la Presse ? Ben oui, pourquoi ? Eh bien tout bonnement parce que la communication vineuse, à force d’ânonner ses thèmes éculés (qualité de notre vin au « top », louanges en provenance de tous les guides, poncifs habituels sur le terroir « béni des dieux », succès indéniable à l’international, dynamisme de l’équipe dirigeante, perspicacité des propriétaires, j’en passe et des meilleurs), quand elle arrive malgré tout à passer, c’est-à-dire à déclencher ne serait-ce qu’un rictus chez le journaliste avachi, cela se traduit le plus souvent par la déception qui conduit tout droit à un immense précipice, une vacuité désespérante.

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Résultat, depuis  que je suis dans le vin, les invitations pleuvent au même rythme pour des grandes bouffes toutes ou presque localisées à Paris, bien entendu, pour des déjeuners huppées ou pas dans des restaurants plus ou moins branchés. C’est sûr, l’imagination n’est plus au pouvoir. En d’autres capitales, Londres, Bruxelles, Madrid, Rome probablement, la presse du vin doit elle aussi être très sollicitée et peut-être l’est-elle de la même manière. On s’étonne après que le vin ne bouge pas, qu’il reste figé sur ses codes, ses traditions. Signe de la dureté de l’époque, le temps béni où l’on vous proposait royalement le billet de train (ou d’avion) pour venir vous rincer l’œil et la bouche aux frais de la princesse est désormais révolu, du moins pour des petits loulous comme moi. Autre constat significatif, c’est le (ou la) Champagne qui se montre le plus actif dans la communication aussi inutile que coûteuse, suivi dans l’ordre par le Bordelais, la Bourgogne, le Rhône et l’Alsace.

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Mais pourquoi les maisons de Reims ou d’ailleurs se cassent-elles encore tant la tête à nous présenter chaque année un sempiternel « nouvel habillage » encore plus ringard que celui de l’an dernier pour vendre leur cuvée « cucul la praline », un « nouveau design » encore plus moderne de leur boîte en métal, un « pack », une cuvée « premium », un « coffret » encore plus révolutionnaire dans lequel, ô surprise, on aura glissé un gadget encore plus inutile que celui de l’année d’avant ? Vous voulez savoir ? Parce que tout simplement les revues professionnelles ou pas, comme les magazines spécialisés ou non, les quotidiens à la ramasse ou à la dérive, ou les blogs les plus minimalistes, manquent d’imagination.

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Pourquoi encore ? Eh bien, parce qu’après avoir essuyé les plâtres lors de leur quinzaine de Septembre consacrée depuis des lustres aux « foires aux vins » où, avec quelques sommeliers stars, ils vont s’en mettre plein les fouilles en publicités de la GD, tous s’apprêtent à faire un nouveau banco digne du casino de la Principauté avec, je vous le donne en mille, « les champagnes de fêtes », « les bulles de Noël » si vous préférez. Eh oui, chaque année la même rengaine et les mêmes clichés reviennent à coups de pages de pub en Décembre pour causes de gueuletons bien arrosés. Deux périodes de l’année – Les Foires au Vins et les Bulles de Fêtes – où notre « grande presse » daigne nous causer pinard… Pour les services de presse, cette double occase est une aubaine qui ne se loupe sous aucun prétexte d’autant que, sans ces numéros spéciaux, les agences de ces messieurs-dames ne pourraient pas tenir.

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Sinon, la rentrée c’est aussi le moment de faire le bilan. Sur le prix des terres à vignes, par exemple, comme le détaille l’excellent site du quotidien belge Le Soir, ou sur un film qui suscite bien des commentaires, notamment dans un autre excellent site, celui du Point. Non, je ne pourrai pas me rendre à la Table des Vendanges de Phélan Ségur, encore moins hélas au déjeuner du Champagne Boizel, mais je serai à l’écoute le 19 Septembre du Syndicat des Crus Bourgeois du Médoc qui révélera la liste officielle des châteaux sélectionnés pour le millésime 2012. Et pendant ce temps, j’apprends que les vignobles André Lurton viennent de nommer une nouvelle ambassadrice de charme, qu’Isabelle Brunet réintègre Monvinic à Barcelone, et que mes deux potes Jérémie, l’un dans le Muscadet, l’autre en Vendée, ont démarré leurs vendanges dans la bonne humeur.

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Enfin, une bonne nouvelle sous forme de cocorico pour les gars et les filles de chez moi : les vins du Languedoc-Roussillon gagnent non seulement du terrain à l’export (en Asie surtout), mais ils se vendent de plus en plus chers. Grâce au travail de Sud de France Développement. Un peu aussi grâce au travail de quelques journalistes, non ?

Michel Smith


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Je ne suis qu’un blogger de pinards… et fier de l’être !

Pour la première fois de ma longue carrière journalistique débutée à la fin des années 60, je viens d’être officiellement qualifié de « blogger » de vin. En témoigne ce « badge » ou laissez-passer pour Vinisud. Vous me direz qu’un tel truc, ça se fête. Au fait, il sera où le stand de la Blanquette, cette année ? Françoise Antech, ce stand amical, celui où je venais m’ouvrir le gosier il y a deux ans, il sera au même emplacement ?

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Eh oui, figurez-vous qu’après avoir endossé pendant des années le titre ronflant de « reporter » ou, plus pompeux, de « journaliste », je me retrouve catalogué de « blogger ». Certes, avec mes potes j’anime un blog, celui-là même que vous nous faîtes l’honneur de lire. Et pourtant, je n’aime guère m’afficher avec cette étiquette à l’orthographe si peu orthodoxe. « Blogger », that’s not French ? Ben oui, c’est pas français ça. L’ennui, avec ce titre, c’est qu’on va encore me prendre pour un critique de la bande à Parker ou de celle de son compatriote Suckling. J’eusse préféré à la rigueur que l’on m’appela « blogueur ». C’eut été plus logique pour un salon qui ouvre ses portes lundi prochain dans ma Capitale, Montpellier, au centre du Midi viticole. Faudra m’y faire : je ne suis plus simple journaliste pigiste, mais blogger, auto proclamé « le blogueur fou ».

D'irrésistibles sourires... Photo©MichelSmith

D’irrésistibles sourires… Photo©MichelSmith

Bon, passé ce choc de virage de bord, je vais essayer en ce début de semaine prochaine de glisser entre les gouttes des salons off en tous genres, de ceux qui se sentent exclus ou pauvres et qui trouvent les ressources financières pour se réunir en haut d’un phare, dans une salle de concert, dans un restaurant d’hôtel d’aéroport, dans un autre lieu plus branché ou dans une de ces « folies » qui témoignent d’un riche passé aux portes de la ville. Je vais tenter de retrouver mes plus bas instincts professionnels qui me poussent à la curiosité au hasard des travées d’un salon (off)iciel, celui que, tous les deux ans, j’accompagne depuis plus de 20 ans et qui a largement contribué à mettre le Sud à la page. Tenter de me glisser incognito dans ces halls d’étranges étrangers où il faut se pencher cinq bonnes minutes pour tenter de décrypter l’étiquette. Tenter si possible de résister à la tentation d’une aguichante teneuse de stand dont la mission essentielle est d’alpaguer le promeneur, de capter son regard pour l’attirer dans le gouffre d’une winery sans âme qui regorge de gadgets vineux. Tenter de faire plaisir aux uns en posant mes doigts de pieds sur leur stand. Tenter de décevoir les autres en ne répondant pas à leurs insistants courriels qui m’implorent depuis deux semaines : « J’espère que vous passerez nous voir sur notre stand Hall 18, allée 06, stand 299c ». Tenter d’exercer mon métier en liberté.

D'irrésistibles victuailles. Photo©MichelSmith

D’irrésistibles victuailles. Photo©MichelSmith

Ce papier qui, dans le sens journalistique n’en est pas un, est publié avant tout pour m’excuser par avance auprès de ceux, amis ou pas, que je ne verrai pas à Vinisud. Non pas que je ne veuille pas les rencontrer, pour leur dire presque machinalement « Bonjour, comment ça va ? », mais parce que, au jour d’aujourd’hui comme l’on dit à la radio, je ne sais vraiment pas où donner de la tête. Et même, le jour J, lundi, hormis 2 ou 3 rendez-vous fixés pour cause de boulot à exécuter d’urgence, j’en serais encore à me demander « où vais-je et dans quel état j’erre ? » Pour certains, un grand salon ça se visite avec une tablette à la main où sont répertoriés minute par minute tous les stands à ne pas manquer, y compris ceux où l’on se pointe pour prendre la température du millésime, des nouvelles du pépé ou de la petite dernière, en acceptant « juste une goutte de rosé parce que vous comprenez, si je devais tout goûter, je ne pourrais plus rentrer à l’hôtel… ». Une chose est sûre : en matière de salon de vins, les écueils de la dégustation sont plus difficiles à esquiver que le simple bonjour.

De bien curieux visiteurs. Photo©MichelSmith

De bien curieux visiteurs. Photo©MichelSmith

Plus que la gestion des rendez-vous, il faut savoir gérer les dégustations, parfois même savoir les éviter. Sur un stand de vignerons que vous connaissez bien mais dont vous n’avez pas goûté la production depuis des années, vous pouvez passer une heure à redécouvrir des vins étonnants, à blaguer, à discuter tout en prenant des notes. Sur un autre, dès le moment où vous arrivez, il vous faut songer à une bonne excuse pour quitter les lieux daredare tant les vins vous semblent insignifiants et le discours barbant. Sur un stand cossu et pompeux vous allez vous laisser séduire par le discours aimable d’une attachée de presse ou d’un directeur de marketing qui vous conduira jusque dans une sorte de restaurant clandestin où cinquante convives serrés comme des sardines sont attablés – pour ne pas dire agrippés – dans l’espoir de saisir un anchois et une olive posés sur un canapé douteux en attendant le discours de Dieu le pdg qui ne lâchera rien d’autres que « Nous sommes les meilleurs ! » Sur un autre, vous allez supplier le vigneron de Saint-Chinian ou celui du Minervois pour qu’il vous fasse goûter sa terrine de sanglier ou ses truffes coupées en rondelles sur une tranche de pain grillé arrosée d’huile d’olive extra vierge. Zut, encore une tache sur le carnet de notes !

De bien curieux vignerons. Photo©MichelSmith

De bien curieux vignerons. Photo©MichelSmith

Le plus dur dans ce magistral micmac vino commercial sera d’éviter les chieurs, les pleurnicheurs, les quémandeurs d’articles et les cireurs de pompes. Le plus délicat sera de faire son métier comme l’on fait son marché, au feeling, à l’instinct. En se laissant guider par la curiosité, l’essence même du journalisme. Même intronisé dans la blogosphère vineuse, le plus difficile sera de savoir passer plus de temps là où la découverte est la plus fertile quitte à renoncer aux mondanités de circonstance où l’on ne parle que de pluies et de beaux temps. Le plus sage sera de renoncer aux soirées mondaines pour être en pleine forme le lendemain matin. Mais le plus difficile pour moi sera de me faire à l’idée qu’aux yeux du petit monde du vin où j’ai la prétention d’appartenir, je suis désormais plus « blogger » que journaliste.

Michel, modeste blogueur fou !