Les 5 du Vin

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Luberon rouge: du bon et du moins bon

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On dit parfois qu’à la différence des trains, les vins dont on doit parler sont ceux qui arrivent à l’heure: autrement dit, ceux qui nous donnent entière satisfaction. Et en général, j’ai tendance à adopter ce principe en passant sous une voile pudique les vins qui ne me plaisent pas pour différentes raisons. J’ai tourné ma récente dégustation de vins rouges de l’appellation Luberon (ex Côtes de Luberon) plusieurs fois dans mon esprit avant de me résoudre à en faire le sujet d’un article car j’étais un peu déçu par cette série: pas de véritable coup de cœur parmi les 13 vins que j’ai dégusté, mais quand-même une demi-douzaine de bons vins. Est-ce suffisant ? Certains diront oui, mais je suis peut-être trop exigeant. Après tout, quand j’ai commencé à travailler dans le vin, il y a plus de 30 ans, seulement 10% des vins d’une appellation me semblaient être acceptables ou mieux que cela. Aujourd’hui on est plus près de 50 ou de 60%. C’est un sacré progrès et il faut en être conscient et aussi reconnaissant aux producteurs pour leur efforts. Et, si je peux me permettre un bref item pro-domo, on peut également remercier l’ensemble des prescripteurs, journalistes ou pas, pour leurs niveaux d’exigence qui ont aussi poussé les producteurs à relever leur niveau de jeu.

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Avant de voir le cas de cette dégustation en détail et de tenter de donner les raisons de ma (petite) déception, voici quelques faits sur cette appellation situé à l’extrémité sud des appelations du Rhône et la beauté physique, très provençale, de ces paysages fait partie, très certainement, de sa capacité à séduire.

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Le vignoble du Luberon AOC couvre quelques 3,300 hectares et s’inscrit entièrement à l’intérieur du Parc naturel régional éponyme, touchant 36 communes. Il produit actuellement, selon les chiffres d’Inter Rhône, 53% de vin rosé, 27% de rouge et 21% de blanc. Si la montée de la part de vin rosé suit la triste tendance nationale, la part des blancs dans un vignoble sudiste me semble intéressante et souligne peut-être une aptitude climatique de cette zone. Effectivement, une rapide étude des températures moyennes, maximales et minimales pendant la phase végétative de la vigne indique que le température moyenne entre avril et septembre est de 17,6°C, tandis que l’amplitude thermique moyenne pour les 3 mois de juin, juillet et août est proche de 14 degrés. Les altitudes varient entre 200 et 500 mètres. Je ne sais pas si ces facteurs climatologiques sont inhabituels dans la zone sud, mais cela semble fournir un terrain favorable aux vins blancs dont une bonne partie est commercialisée sous l’étiquette La Vieille Ferme de la famille Perrin. Mais je n’arrive pas à m’expliquer, en tout cas par des facteurs liés au climat, le fait que beaucoup des vins rouges que j’ai dégusté manquaient de fraîcheur et avaient parfois des tanins amers.

Les cépages autorisés en rouge sont :  syrahgrenache noir, mourvèdrecarignan et cinsault, mais on autorise aussi, en cépages secondaires, picpoul noircounoise noiregamay et pinot noir

Ma dégustation en générale

Il s’agissait d’un envoi fait par l’appellation et qui s’est constitué uniquement de vins rouges. Les vins étaient de différents millésimes, entre 2011 et 2015.

Difficile dans ce cas de comparer réellement les productions de chaque domaine, mais l’idée était d’avoir une idée globale de ce qu’on peut trouver dans le commerce sous le nom Luberon.

Beaucoup de ces vins semblait rechercher un peu trop d’extraction et, du coup, ont produit des tanins un peu sévères et, parfois, des amertumes excessifs. Des acidités m’ont semblé aussi un peu déficientes dans certains vins. Bon nombre sont en agriculture biologique, mais sans que cela ait un lien évident avec la qualité des vins. Il y avait aussi une tendance vers la bouteille très lourde dans les cuvées les plus chères. Je pense que cela devrait passer de mode.

Sur le plan positif, la qualité du fruit et de la maturité est excellente dans l’ensemble des vins. On serait étonné à moins dans un climat sudiste, mais quand-même.

Le Lubéron est une région à la mode sur le plan touristique, et cela se reflète aussi dans les prix de ces vins, qui, sans être déraisonnables (sauf pour un vin), n’est pas non plus très bas, avec un prix moyen autour de 12 euros.

Les meilleurs de la série

Château La Verrerie, Grand Deffand 2013

Syrah 95%, 5% Grenache

(prix 35 euros)

Ce vin, issu d’une parcelle spécifique, a la robe dense et le nez mur et puissant qui évoque des fruits noirs, la terre et les feuilles mortes. En bouche il est structuré autour de tanins fermes qui assèchent un peu la finale. C’est un bon jus assez intense, dans un style qui frise un peu trop la violence à mon goût. Aura besoin de quelques années en cave. Vin ambitieux, certes, mais prix élevé pour cette qualité.

 

Les Terres de Mas Lauris 2015

Grenache 60%, Syrah 40%

(prix 9 euros)

Joli fruité de type fruit noir. Des tanins bien présents et une amertume agréable donnent un vin de caractère, un peu raide pour l’instant. A attendre deux ou trois ans. Prix très raisonnable : on constate, entre ce vin et le précédent, que l’écart de prix entre deux vins de cette appellation peut être conséquent sans que le plaisir gustatif ne suit le même écart !

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Domaine des Peyre, Le Méridional 2014

Grenache Noir 50%, Syrah 35%, Carignan 15%

(prix 12,50 euros)

La robe rubis est plus claire que la plupart des vins de cette série. J’ai aimé le côté accessible et souple de ce vin qui a soigneusement évité tout excès en matière d’extraction. Un fruité fin, assez discret mais avec une bonne persistance. Il a de l’intensité en bouche avec des saveurs précises et des tanins fermes mais bien intégrés. Bonne longueur.

 

La Cavale 2014, Vignobles Paul Dubrule

Grenache, Syrah, Carignan

(prix 20 euros)

Robe d’un rubis de moyenne intensité. Nez fin, équilibré entre fruité discret et notes boisés qui tendent vers le sous-bois. Ce raffinement d’ensemble se confirme en bouche par un toucher fin, une relative allégresse, des tanins discrets et un fruité suffisant. Joli vin.

 

Château Val Joanis, Les Griottes 2015

90% syrah, 10% Grenache

(Prix 13/14 euros)

Issu d’un vignoble situés à près de 500 mètres d’altitude, ce vin a une robe rubis sombre aux bords pourpres. Nez intense qui mêle fruits aux épices. Ce fruité semble acidulé et vif en bouche, dans une structure souple, fine et peu tannique. La fiche technique annonce un élevage en barriques dont 30% sont neuves, mais ce bois est totalement intégré et je ne l’ai pas remarqué (toujours déguster avant le lire une fiche technique !). Très agréable par sa fraîcheur et la qualité de son fruité.

 

Marennon, Versant Nord

Syrah 80% Grenache 20%

Prix : 8,50 euros

J’ai perdu mes notes sur ce vin mais je me souviens de l’avoir trouvé bien équilibré entre fruité et structure. Il représente aussi un excellent rapport qualité/prix.

 

Les moins bien ou mal aimés

 

Fontenille 2014

Grenache 70% Syrah 30%

(prix inconnu)

Robe intense, pourpre. Nez intense et complexe, aux fruits noirs mais avec un accent animal qui me fait craindre une contamination de type brettanomyces. Belle qualité de fruits et structure en adéquation. La finale est ferme mais assez équilibré. A l’aération le côté animal semble se renforcer, et ma crainte aussi.

 

Château Clapier, cuvée Soprano 2014

Syrah 55% Grenache 25% Pinot Noir 20%

(Prix 13 euros)

Nez réduit, puis des arômes peu nets, à l’expression fruité brouillonne. Amertume et raideur en finale.

 

Château La Dorgonne 2011

Syrah 95% Grenache 5%

(Prix 13 euros)

Semble fatigué, oxydé et manquant de fruit mais conservant encore un boisé excessif.

Le bio n’est pas une panacée !

 

Château Les Eydins, cuvées des Consuls 2011

Grenache 70% Carignan 20% Syrah 10%

(Prix 14 euros)

Etiquette horrible, arômes médicinaux et tannins secs. Mais c’est bio alors certains vont adorer !

 

Bastide du Claux, Le Claux 2014

Syrah 65% Grenache 25% Mourvèdre 10%

(Prix 14 euros)

Dur et asséchant, à la finale amère. Bouteille d’une lourdeur inutile.

 

Domaine Théric, Les Luberonnes, Le Puy des Arts 2011

Grenache 60% Syrah 40%

(Prix 12 euros)

Robe évoluée, aux bords pâles. Une amertume sensible en bouche qui masque le fruit. Vin solide mais trop rustique et à la finale dure.

 

Domaine Le Novi, Amo Roujo

Grenache 85%, Syrah/Cinsault/Marselan 15%

(Prix introuvable)

Bouteille lourde et présentation soignée mais j’ai trouvé ce vin trop extrait et alcooleux. Il peut plaire à certains palais par sa puissance. Et c’est du bio.

 

David


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Les vins de Jean-Louis Chave, le restaurant Taillevent et un repas aux truffes

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Mais qu’est-ce qui a bien pu frapper l’auteur de ces lignes, lui qui pourfend régulièrement l’élitisme et les vins chers ? Aurait-il succombé aux tentations de la décadence, se serait-il vendu ? Il y a peut-être un peu de cela, mais surtout, plaiderai-je, une forme d’admiration pour une tel niveau de qualité, et si durable. Certes, je n’ai pas les moyens de me payer ces vins, sauf très exceptionnellement, ni de fréquenter souvent ce genre d’établissement, mais quand j’en ai l’opportunité, grâce à une invitation, je vais quand-même aller voir et déguster car côtoyer des grands vins dans un établissement qui les met en avant avec un service impeccable depuis plus de 50 ans est une chance qu’il serait stupide de refuser.

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Une des attractions de ce déjeuner/dégustation du 16 janvier dernier (et pour moi la principale) était la possibilité de déguster des vins de Jean-Louis Chave, blancs et rouges, à pleine maturité. La capacité de vieillir de ces vins-là n’est peut-être plus à prouver, mais les occasions de le vérifier et de les apprécier ne sont pas bien courantes. Les deux Hermitages blancs de J-L Chave venaient des millésimes 2001 et 2007, et les rouges de 2000 et 2012 (ce dernier étant là pour voir si un Hermitage peut aussi se boire dans sa jeunesse). Comme cerise sur le gâteau, nous avions aussi eu droit au très rare Vin de Paille de 1996, vin inoubliable mais qui est si rare qu’il ne figurera pas sur le menu qui sera proposé aux clients. Nous avons eu de la chance !

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L’occasion était provoqué par un programme de menus récemment mis en place par Taillevent et qui consiste à créer des menus de saison autour de vins et de vignerons qui font partie de leur cave inestimable depuis longtemps et de les proposer à sa clientèle pendant un certains temps.. Car il ne faut pas oublier que Taillevent, depuis les années 1940 (nous sommes nés la même année, en 1946!), a été un pionnier dans la constitution d’une très belle carte de vins basé sur la qualité des vins et pas seulement sur la réputation ancienne des producteurs ou de leurs appellations. On ne compte plus les vignerons qui ont été lancés par l’établissement fondé par la famille Vrinat et repris par la famille Gardinier dans le même esprit. Pierre Bérot, l’homme du vin de Taillevent, assure la continuité de cette démarche louable.

Après un menu autour des vins piémontais de Roberto Voerzio et la truffe blanche, la lumière revient en France pour associer truffe noir et vins d’Hermitage de Jean-Louis Chave, qui a succédé à son père Gérard et à 14 autres générations de cette famille qui est installé dans la région depuis 1481 et qui a constitué son domaine sur la colline de l’Hermitage au 19ème siècle. Longévité aussi remarquable que rarissime ! Les accords de ce menu, qui sera proposé à la clientèle du restaurant jusqu’au début mars, associe les vins d’Hermitage de Chave à un menu au fort accent de melanosprum concocté par le chef, le languedocien Alain Solivérès. J’aime bien les truffes, même si je trouve leur prix exagéré, et je dois dire que les accords de ce menu fonctionnaient très bien. Mais j’étais là avant tout pour les vins, et là, aucune déception à l’horizon : il s’agit de très grands vins qui gagnent en complexité avec le temps (ce qui peut-être la définition même d’un grand vin).

img_7948Jean-Louis Chave en train de tester ses flacons avant le déjeuner

 

Pour le déjeuner auquel j’ai eu la chance d’assister, il fallait deux bouteilles par vin, ou bien, dans le cas du rouge 2012, un magnum. Ce qui est spécifique aux bouteilles issues de millésimes anciens est la disparité entre flacons causés par l’étanchéité variable entre un morceau de liège et un autre. J’ai pu participer à la dégustation préalable des flacons et, dans le cas des trois vins ayant un peu d’âge et servis en bouteille, il y avait des différences sensibles entre les deux bouteilles de chaque vin concerné.

Le domaine Chave possède 14 hectares d’Hermitage et à peu près autant de Saint Joseph depuis le rachat du Domaine de l’Arbalestrier. Jean-Louis est à plein temps sur le domaine depuis 1992 et en est la responsable actuel. Ce domaine a historiquement favorisé les assemblages entre les vins issus de leurs différentes parcelles qui se situent dans sept lieu-dits différents de l’appellation Hermitage. Les approches viticoles varient en fonction des natures des sols, allant des porte-greffes aux détails de culture. Les traitements et la gestion foliaire sont adaptés à chaque parcelle pour optimiser la maturité des raisins. Pareil pour la vinification car certaines parcelles nécessitent plus ou moins d’extraction par exemple, mais aussi un temps d’élevage qui peut varier de 18 à 24 mois. Il est intéressant de noter que, depuis 25 ans, Chave importe depuis l’Australie des plantes de syrah/shiraz car c’est ce pays qui en possède les plus anciens exemples au monde, souvent non-greffés. Le paramètre de l’âge des vignes est un ingrédient important pour Chave. Pour Jean-Louis, une vieille vigne a 80 ans, et une vigne commence à produire un vin intéressant à partir de 20 ans.

Quand je l’ai interrogé sur l’âge idéal pour consommer un de ses vins, Jean-Louis estime que ses Hermitages se dégustent bien jeunes, avant 5 ou 6 ans, pour ensuite se refermer jusqu’à atteindre 10 à 15 ans. Les Saint-Joseph sont accessibles plus jeunes. Les restaurants qui servent ses vins depuis longtemps, comme Taillevent, méritent, selon lui, qu’il garde une part des ses vieux millésimes en cave chez lui afin de les servir une fois les vins arrivés à maturité, car la charge financière pour une restaurant devient prohibitif autrement. Quant à sa sensibilité aux vins de autres, elle penche nettement vers la Bourgogne, à cause de son accent sur le rôle du terroir et ses nuances, même si c’est l’assemblage entre parcelles qui prévaut chez lui.

Taillevent vend des vins de Chave depuis les années 1960. Belle fidelité ! Pierre Bérot est arrivé plus tard mais, avec le soutient des propriétaires, a maintenu cette politique de garde des vins afin de proposer des vins ayant de l’âge à sa clientèle. Pour vous donner une idée de la profondeur de cette carte admirable (sans parler de sa largeur), j’ai compté 8 millésimes de l’Hermitage blanc de Chave en bouteilles et 4 en magnums. Pour le rouge il y en a 6 en bouteilles et 3 en magnums. Les prix ne sont pas délirants pour de telles raretés, même si je n’en ai pas les moyens à titre personnel. Ils démarrent à 250 euros pour les bouteilles de blanc et 290 euros pour les rouges pour des vins ayant plus de 10 ans.

Et le goût des vins ? On y arrive ! Je vais tenter de les décrire dans l’ordre de service et vous noterez que nous avons alterné entre vins blancs et vins rouges en fonction du plat : autre signe de l’intelligence du travail de Taillevent. Après un verre de l’excellente cuvée Taillevent élaboré par Deutz, voici l’Hermitage blanc 2007, servi avec des langoustines croustillantes, céleri et truffes. Ce vin a une très grande suavité qui habille sa puissance naturelle ; vin très complexe qui s’ouvre progressivement sur des couches de saveurs que je ne vais même pas tenter de décrire et une grande longueur. J’ai trouvé ce vin splendide. Ensuite, pour accompagner l’épeautre comme un risotto à la truffe noir, l’Hermitage rouge 2012 en magnum. Vin jeune, au fruité ferme de petites baies et encore une touche d’herbes comme de l’estragon qui lui apporte une note de fraîcheur : un vin presque délicat. Servi avec un bar de ligne, artichauts, cébettes et truffe noire, je placerai l’Hermitage blanc 2001 au-dessus même du très beau 2007 pour sa finesse accrue. C’est riche sans excès mais aussi très alerte et possédant encore cette magnifique patine qui lui vient avec le temps. Un très grand vin blanc. Avec un suprême de pigeon en feuilleté de foie gras, chou vert et truffe noire, L’Hermitage rouge 2000 laisse se dérouler très progressivement sa finesse et sa complexité ; son fruité est totalement fondu dans ses tanins fins et la longueur est considérable.

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Pour finir, avec un dessert à base d’amandes, de noisettes et de crème brûlée au café, l’extraordinaire Vin de Paille 1996 qui j’ai mentionné ci-dessus. Sa fermentation fut si lente que le vin a passé 12 ans en fût. Enorme de complexité, riche mais finissant presque sec, grande finesse de texture autour de notes amères qui rappellent l’écorce d’orange, notes de sirop de figues et plein d’autres choses que je suis incapable de décrire. Un vin comme cela vous laisse sans voix !

Merci à Chave et merci à Taillevent pour un grand moment.

 

David

 

 

 


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Bandol fête son vin, qu’on aimerait davantage rouge

 

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Il est des fêtes du vin comme des saisons. Cela passe, chaque année, presque comme les marronniers de la presse. Mais ces fêtes ont d’autres pertinences. D’abord l’attachement à un passé lointain où après avoir vendangé et mis en tonneau, il fallait pouvoir proposer ses vins aux acheteurs avant l’arrivée des temps chauds, qui pouvaient poser des problèmes pour la conservation d’un produit périssable et bien fragile avant l’avènement du soufre et de la bouteille industrielle. Puis, bien plus actuel, pouvoir faire, d’une manière très conviviale et agréable, la promotion de ce produit si riche en efforts humains et si porteur d’histoire qui est le vin, malgré les formes de répression qui lui sont infligées quotidiennement dans ce pays par ces puritains obsessionnels qui ne réfléchissent pas plus loin que leur table de statistiques non-affinée.

blake-et-mortimerCette année la Fête du Vin de Bandol était placé sous le signe de la bande dessinée, et certains stands ont très bien joué le jeu, mettant aussi les plus jeunes à contribution  

J’ai parlé ici, il y a deux mois, de la belle fête des vendanges à Banyuls-sur-Mer du mois de septembre. Mais il y a une autre (cette fois-ci, «une fête du vin » et non pas « des vendanges ») qui a lieu tous les ans dans un autre port français de la Méditerranée et qui commence également par un « B » : celle de Bandol.

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J’affectionne particulièrement, depuis un bon moment, les vins de cette appellation qui ne vit pas sa vie comme une long fleuve tranquille, car elle est menacée par deux gros dangers selon moi : le mitage de son territoire par la spéculation foncière et la vogue des rosés. Je n’irai pas jusqu’à dire, comme certains, que le rosé n’est pas du vin. Il existe, et on pourrait même dire que c’est la plus ancienne des couleurs du vin, même si elle n’a pas du tout été « inventée » en Provence. Mais c’est bien la Provence qui récolte les fruits de ce style relativement uniformisant (car nécessairement très maîtrisé techniquement) et très rentable, car il récolte (notamment) les suffrages des buveurs qui ne cherchent pas trop à réfléchir sur le contenu de leur verre. Et Bandol, avec ses particularités, fait bien partie de la Provence. Bilan ? Près de 80% des vins de cette petite appellation sont maintenant de couleur rose pâle ! Je déplore cette situation, même si certains rosés de Bandol peuvent être de belle qualité, surtout après quelques années de garde, comme celui ci-dessous.

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Quand on connaît la capacité de Bandol, autour de son cépage vedette le mourvèdre, à produire de grands vins rouges de garde, on ne peut que se lamenter de ce dégât collatéral de la mode rose et qui risque fort, à terme, de faire perdre son identité à cette appellation. Quant au mitage du territoire, c’est une malheureuse rançon de la gloire pour toute région littorale qui semble obséder les retraités de ce pays et d’ailleurs. Je pense qu’une des solutions au dilemme posé par le premier point aux responsables de l’appellation est d’assouplir les règles assez rigides que règlementent la production des vins rouges. 18 mois d’élevage, de nos jours où les gens veulent des vins plus fruités et plus accessibles dans leur jeunesse, constitue une contrainte d’une autre époque. La culture de la vigne et la vinification ont fait, tous les deux, de tels progrès qu’il n’est plus nécessaire de garder des vins si longtemps sous bois pour les rendre buvables. Un vigneron doit être plus libre dans ce genre de choix, en fonction à la fois du style de vin qu’il souhaite produire et de la matière première dont il dispose. Cette rigidité qui frise la cadavérique dans les appellations a dans ce cas, une grande responsabilité dans la dérive vers le vin rosé, qui peut être vendu dans l’année, même si je pense que les meilleurs, là aussi, méritent parfois quelques années de garde.

Bon j’ai fini (pour le moment) de râler et je vais vous raconter des choses plus positives sur les vins rouges de Bandol, dont j’ai pu déguster un certain nombre, jeunes et moins jeunes, durant ce weekend.

bruno-scavo-copieLe sommelier Bruno Scavo au travail pour désigner les cuvées de Longue Garde à Bandol

Avant de participer avec des collègues (journaliste et sommeliers pour l’essentiel) au jury de la Trophée de Longue Garde qui récompense chaque année trois jeunes vins rouges du dernier millésime qui nous semblent aptes à un longue vieillissement, j’ai dégusté une sélection très extensive de millésimes plus anciennes, justement pour tenter de cerner cette capacité de garde des vins rouges de Bandol. Il s’est agi de 1998 et de 2011, l’un étant vraiment à maturité, l’autre franchement en devenir, mais tous les deux considérés, dans leur jeunesse, comme des millésimes de garde. Je sais bien que l’écart entre les deux ne permet pas franchement une comparaison directe, mais j’ai quand-même cru déceler une nette amélioration dans la qualité moyenne des vins dans les 14 ans qui séparent ces deux millésimes. Il y avait de vins magnifiques parmi les 1998, mais bien plus d’irrégularités de toutes sortes, tandis que la série des 2011 m’a semblé bien plus homogène bien que plus importante numériquement.

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Bandol rouge 1998 (22 vins dégustés)

A noter que 4 bouteilles étaient bouchonnés dans cette série. Près de 20%, sans parler des difficultés à extraire proprement ces affreux morceaux de liège des flacons ! A quand la capsule à vis obligatoire ? Imaginez la déception des clients finaux. Nous, on avait la chance de pouvoir appeler une autre bouteille, mais cela n’arrive pas toujours dans la vraie vie. Et ne parle pas du problème majeur du liège massif qui est l’oxydation variable d’un flacon à un autre. Combien de vins ai-je rejetés dans cette dégustation à l’aveugle parce que leurs arômes et saveurs étaient diminués ou altérés par des doses excessives d’oxygène qu’un bouchon non hermétique avait laissé passer?

Mes vins préférés dans ce millésime (dans leur ordre de dégustation)

Baguiers, cuvée Gaston Jourdan

La Bégude

Bastide Blanche, cuvée Fontaneou

Sainte Anne

Tempier, cuvée Cabassaou

Bastide Blanche, cuvé Estagnol

Terrebrune

Tempier, cuvée La Migoua

cedric-gravier-copieCédric Gravier, du Domaine de Suffrène, qui a choisi un thème cher à mon coeur pour son stand

Bandol rouge 2011 (39 vins dégustés)

Moins de problèmes de bouchon car seulement (et c’est déjà trop !) 2 étaient affectés par ce morceau de liège. Mais plus de 40% des vins notés à plus de 15/20 est un pourcentage qui dit long sur la qualité moyenne des vins de cette appellation, comme il témoigne de l’intérêt de ce millésime clairement taillé pour une longue garde.

Mes vins préférés dans ce millésime (dans leur ordre de dégustation)

Baguiers

Frégate

Pey Neuf

Sainte Anne

La Bégude

Bastide Blanche

Tempier, cuvée Cabassaou

Pibarnon

Terrebrune

Bastide Blanche, cuvée Fontaneou

Salettes

Guilhem

L’Olivette, cuvée Spéciale

Suffrène, Les Lauves

Bunan, cuvée Charriage

Castell-Reynouard, cuvée Tradition

Tempier

Autres remarques

La régularité de certains domaines entre ces deux millésimes est à souligner. Je citerai Baguier, La Bégude, Tempier, La Bastide Blanche, Terrebrune et Sainte Anne.

Enfin un mot sur la dégustation pour déterminer les trophées longue garde, qui est forcément un exercice périlleux car bon nombre de vins n’avaient pas terminé leur malos, sans parler de la période d’élevage. A mon avis, il serait bien plus pertinent pour ce type de vin de tenir une telle dégustation avec un décalage d’un an (avis aux responsables).

Parmi les échantillons que les différentes tables de jurés ont élus pour aller en finale, notre jury a voté d’une manière unanime pour deux vins sur les trois que nous devions désigner, même si je ne sais pas lesquels, l’anonymat lié aux numéros et aux lettres n’ayant pas été levé  au moment où j’écris ces lignes. Une telle unanimité dans un jury est assez rare. Voici les noms des lauréats pour ce millésime 2016 :

Bunan

L’Olivette

Château d’Azur

En conclusion, cherchez attentivement des Bandols rouges dans les bons millésimes et laissez-les reposer un peu dans vos caves. Ils sauront vous récompenser de votre patience. J’ai commencé cet été à boire mes 2001 et ils très bons.

David Cobbold

 

 


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Nyetimber, la reine des bulles anglaises

Ce ne sont pas mes origines qui me poussent aujourd’hui à vous parler des grandes qualités d’un vin anglais, ni même la volonté de fêter dignement le récent grand chelem du XV de la rose (amplement mérité, il faut le dire !). Non, ce vin est tout à fait digne de votre attention uniquement par ses propres qualités.

 

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Notre récente dégustation des bulles issus des pays belligérants à la bataille de Waterloo (https://les5duvin.wordpress.com/page/2/?s=Waterloo) a confirmé la position de Nyetimber au sommet des vins effervescents anglais. Leur cuvée Classic 2010 est arrivé premier parmi les 7 vins anglais présents à cette occasion, et ce vin est ensuite arrivé 4ème en finale, derrière deux champagnes (Charles Heidisieck et Henriot) et le Bardung Chardonnay 2006 du Rheingau.

 

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J’ai dégusté ce vin de nouveau quelques mois plus tard et il m’a encore impressionné par sa grande finesse et sa pureté. Nyetimber n’a pas la puissance des beaucoup de Champagnes, mais il est largement leur égal sur le registre de la délicatesse. Les saveurs sont nettes, ciselées et assez persistantes, avec une dominante de citron et de fruits blancs. Sa longueur est parfaite pour le style et rien ne semble déplacé dans son profil. Son acidité est ni trop, ni pas assez pour son corps tout en finesse. C’est un vin de grand raffinement qui tout le monde pourrait servir sans user du vague prétexte de l’exotisme. De plus, il a clairement sa propre personnalité dont le style serait un peu analogue à celui d’un Mozart dans le domaine musical.

000003cb6-nyetimberNyetimber Manor (photo Decanter)

Mais quel est l’histoire derrière ce vin remarquable ? Initialement planté  par un couple d’américains, à partir de 1988, le domaine est situé dans le sud de l’Angleterre, à la frontière entre le contés de Hampshire et de Sussex. Après un changement de propriétaire, ses 170 hectares de vignes actuelles sont formés d’au moins 8 parcelles différentes et constituent l’unique source de raisins pour les vins de Nyetimber. Ils sont plantés de pinot noir, pinot meunier et chardonnay. Le sous-sol crayeux est très proche de celui de la Champagne. La production est clairement ambitieuse, avec une gamme de 5 vins qui se vendent à peu près au même prix que des bouteilles d’une grande marque de Champagne. La cuvée Classic vaut généralement autour de 40 euros (30 euros en promotion chez Waitrose en ce moment), et le Rosé 2009, par exemple, vaut 56 euros. Ce positionnement ambitieux est soutenu par une politique de qualité sans compromis : aucun vin n’était produit par Nyetimber issu de la vendange 2012 à cause d’une mauvaise qualité de raisins.

Nyetimber-sheepNon, tous les consommateurs ne sont pas des moutons, mais il semble que la cohabitation se passe bien à Nyetimber

On pourrait penser que la variabilité du climat dans ce pays milite pour une production dominée par des cuvées non-millésimés et cela sera probablement le cas dans un avenir proche. Le Nyetimber Classic 2010 sera le dernier de sa lignée à porter un millésime, d’ailleurs. Ce qui manquait avant était un stock suffisant de vins de réserve dans ce qui reste une industrie très jeune, dans ce pays. Le climat dans le sud de l’Angleterre reste nettement plus frais que celui de la Champagne de nos jours. J’ai lu quelque part qu’il est l’équivalent de celui de la Champagne il y a 25 ans mais je n’ai pas vérifié les données. Ce qui est certain, c’est que la phase de mûrissement des raisins y est plus étendue, car les vendanges 2015 à Nyetimber ont commencé le 12 octobre, un mois plus tard que celles de la Champagne.

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La vinification se passe sous la responsabilité d’une jeune canadienne, Chérie Spriggs, qui a étudié en Australie et qui fait équipe avec son mari. Le propriétaire depuis 2006, Eric Heerema, est un Néerlandais. Il a manifestement une vision à long terme et perfectionniste pour sa marque. Cela vaut la peine d’ailleurs de regarder leur excellent site web, qui contient une série de vidéos qui me semblent aussi honnêtes que bien faites. C’est ici: http://nyetimber.com/

Et leur promotion sur le marché britannique est plutôt créative, comme le prouve l’usage de ce bus à deux étages qui incorpore un restaurant.

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A la différence de la plupart des bulles anglaises, et pas seulement du fait de son échelle de production (car le marché britannique doit pouvoir tout absorber), Nyetimber souhaite être présent à l’international et se lance aux USA cette année.

Sur un plan plus générale, Heerema se dit très satisfait de la décision récente de Taittinger d’acquérir 70 hectares de terres dans le Sussex (après des rumeurs persistantes concernant Roederer et Duval Leroy, notamment) dans le but d’y produire leur sparkling wine anglais, car il estime que cela va renforcer et l’image et le professionnalisme de ce vignoble anglais en pleine expansion (2500 hectares au dernières nouvelles). C’est d’ailleurs ce pays qui va accueillir au mois de mai l’édition 2016 du symposium sur la viticulture dans les climats frais (voir ici : http://www.iccws2016.com)

David Cobbold

PS. De retour d’un long weekend dans la belle ville de Lisbonne, que je découvrais, je voulais vous en toucher quelques mots, mais Marie-Louise à beaucoup parlé de vins portugais ces temps-ci, alors j’ai décidé que cela pouvait attendre un peu. Et puis je n’y étais pas pour le vin, alors mes expériences viniques sont bien plus anecdotiques; aussi, si je décide de les publier ici, mon article sera largement teinté d’autres sujets que le vin.


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Et si le vin est bon… le vigneron l’est aussi

J’avais prévu un bon kilomètre de prétentieuses réflexions et dégustations sur le grand Riesling. Les circonstances de la vie me font remettre cette chose à plus tard. En échange de votre patience – à moins qu’il n’y ait une sorte de « ouf ! » de soulagement de votre part -, je vais vous servir en titre une lapalissade.P9120025.JPG

En effet, je vais évoquer un problème maintes fois abordé (trop à mon goût) sur les réseaux sociaux. Sur Facebook comme ailleurs, il est de bon ton de déblatérer sur les méthodes culturales des vignerons. Parfois, cela ressemble même à un combat de coqs. En voilà un qui y va de son commentaire forcément pertinent sur tel ou tel maléfique produit de synthèse, tandis que d’autres batifolent sur les avantages et les inconvénients du soufre en poudre ou du cuivre qu’il serait logique d’appliquer avec une extrême modération. Quand ce ne sont pas des conseils distillés plus ou moins amicalement, on diabolise tel vigneron parce qu’une photo montre un sol dénudé ou, à l’inverse, un travail de labours trop prononcé. Un tracteur sur sa parcelle et c’est une cata écolo, une jument et sa charrue  devient nettement plus politiquement correcte.

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Sans compter bien entendu sur les éventuelles remarques désobligeantes concernant l’élevage, le vigneron est ainsi rhabillé pour toujours, accusé de telle ou telle déviance, voire de négligence. Il est constamment surveillé par les chiens de garde, exposé à la vindicte des pseudo critiques ou livré à la prétendue expertise de consommateurs débutants à peine capables de surveiller leur orthographe. Il se trouve que je commence à en avoir ras la casquette de ce flot de platitudes, de redites, de leçons passéistes ou de conseils péremptoires. Et si j’en ai l’occasion – ou le temps -, je ne me gène pas pour le dire.

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Depuis longtemps, j’ai un principe bien chevillé en moi, celui du respect. Tout vin qui à répétition se révèle être bon, voire excellent, quelque soit son millésime, ne peut être que l’œuvre d’un vigneron exemplaire. Qu’est-ce qu’un vigneron exemplaire, me direz-vous ? Pour moi, c’est un gars ou une fille qui cherche à comprendre mais qui en apprend chaque année sur le mystère du vin. Un gars ou une fille qui respecte sa terre et qui vit presque en osmose avec elle, qui fait corps avec ses parcelles, qui s’y promène régulièrement. C’est aussi un gars ou une fille qui doute mais qui n’a pas peur de travailler et qui sait ce qu’il y a à faire sur un domaine pour obtenir le meilleur des vins.

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Bien sûr qu’il y a des chances pour que je me pose des questions sur sa façon de traiter son vignoble, sa philosophie de travail. Évidemment que sa vision du pressurage, que sa conduite des vinifications et de l’élevage sont des éléments qui m’intéressent. Mais là n’est pas le principal dans un vin. On doit avant toute chose se poser la simple question de savoir si le vin que l’on goûte est bon ou pas. Évidemment que c’est son goût à soi et non celui de son voisin ou des propagateurs de ragots qui va déterminer la qualité du vin. Si le vin est bon, c’est que le vigneron est bon et que ce dernier a compris l’essentiel du rapport intime qu’il y a entre lui, l’homme, son environnement, sa terre, son cépage, son climat. Peu importe ce qu’il y a dans l’assiette : si c’est bon, c’est bon et je le mange. Avec le verre de vin c’est un peu pareil, non ?

Gérard Gauby et ses Vieilles Vignes !

Alors vous comprenez que les censeurs, les experts, les doctes commentateurs, les critiques patentés et les messieurs je-sais-tout-car-j’ai-tout-vu-et-compris, ces gens-là, je les renvois volontiers à leur chères études. Suffit de trouver que le vin est bon (ou mauvais), et c’est bien là l’essentiel !

Michel Smith

©Photos MichelSmith


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Quelques producteurs exemplaires en Champagne (1/2)

Je n’aime pas plus que notre collègue Jim Budd les excentricités aussi légalistes qu’absurdes du Comité Champagne, ni l’arrogance parfois suffisante de quelques grandes marques de cette région viticole. Mais je n’estime pas que cela constitue une raison pour bouder tous les vins de Champagne, ni pour ignorer des choses très intéressantes qui s’y passent. J’ai fait part ici, il y a un peu plus d’un mois, de quelques vins de Champagne que j’avais particulièrement apprécié au cours de l’année 2015 et l’arrivée de ce nouvel an m’a décidé de faire un court voyage de 2 jours pour rencontrer certains de ces producteurs, juger de visu de leur approche et goûter leurs vins. Pour faire bonne mesure, j’en ai rajouté un ou deux parmi ceux dont j’ai aimé les vins dans un passé récent.

Tous les producteurs que j’ai visités il y a une semaine sont des vignerons indépendants, c’est à dire, à la base, des récoltants-manipulants selon la terminologie champenoise, même si quelques-uns achètent aussi un peu de raisin à des voisins ou à des membres de leur famille pour compléter leur production. Parfois aussi, certains louent des vignes, n’ayant pas un domaine de taille suffisante. Ils ont aussi en commun (et cela me rassure car la finesse des leurs vins semblait l’indiquer) une attitude de « tête chercheuse », mais sans jamais avoir de « grosse tête ». Ils partagent une forme de perfectionnisme et la volonté de chercher de nouvelles voies qui éclairent l’ensemble de leur démarche. Aucun ne brandit des écussons de « biomachin » en guise d’argument de vente premier, même si certains des cinq producteurs visités travaillent dans un esprit biologique, avec ou sans la certification qui va avec. Avec ou sans labels, tous reconnaissent l’impérieuse nécessité de faire vivre leur terre et d’obtenir, par des approches diverses mais qui respectent toutes l’environnement, des raisins sains et savoureux. Leurs histoires sont différentes et leurs moyens sont inégaux aussi. Mais leur vins, chacun dans son style, respirent une forme d’honnêteté qui me plait beaucoup : une forme de transparence qui est souvent reflétée sur les contre-étiquettes de leurs flacons, factuelles et informatives. La diversité et la qualité des vins de Champagne est, à mon avis, en croissance actuelle en grande partie grâce à ce type de producteur.

Voici la liste de domaines visités (et des photos de leurs propriétaires). Tous sont très recommandables, mais avec des styles de vins et des gammes de prix qui reflètent soit leur situation géographique et encépagement, soit leur approche de la vinification dans sa globalité, soit, aussi, leur renommé. Il s’agit sûrement d’un peu de tout cela à la fois.

 

portrait Pierre TrichetPierre Trichet, Trois Puits (près de Reims, en allant vers la Montagne)

 

David PehuDavid Péhu, Champagne Péhu-Simonnet, Verzenay, Montagne de Reims Nord (crédit photo ci-dessus la Cave Dilettante)

IMG_7296Laurent Champ, chef de caves,  Champagne Vilmart et Cie, Rilly-la Montagne, Montagne de Reims Nord

vesselle3Didier Vesselle et son fils, Champagne Maurice Vesselle, Bouzy, Montagne de Reims Sud

Frères ColletLes frères Collet, Domaine René Collet, Fontaine Denis, Sézannais

 

Je vous parlerai cette semaine du premier et du dernier de cette liste de cinq. Leurs deux domaines  constituent les deux points géographiques les plus éloignés l’un de l’autre de cette série, et leurs crus sont aussi, pour l’essentiel, les moins prestigieux. Mais ils méritent autant votre attention, cher lecteur, que les trois  autres pour lesquels il faudra patienter une semaine de plus !

 

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Champagne Pierre Trichet

J’avais rencontré Pierre Trichet et une partie de sa gamme pour la première fois à la dégustation presse organisée à Paris en septembre 2015 par les Vignerons de Champagne. J’étais tellement impressionné par ses vins à cette occasion que j’ai promis de lui rendre visite à la première occasion. C’est maintenant chose faite et je n’ai pas été déçu. Le domaine familial, dont les bâtiments incorporent 4 ou 5 chambres d’hôte spacieuses, est basé dans le petit village de Trois Puits, tout près de Reims sur la route qui monte doucement vers le versant nord de la « montagne » et le village de Ludes. Il comporte un peu plus de quatre hectares, auxquels se rajoute le fruit de quatre autres que Pierre loue aux alentours, dont une parcelle dans le grand cru de Verzy. En tout, cela signifie 17 parcelles, ce qui lui donne la possibilité de pratiquer un travail précis en assemblage, approche qu’il privilégie, hormis le cas de sa parcelle à Verzy. Toutes ces parcelles se situent sur des communes classées en premiers ou grands crus : Trois Puits, Montbré, Ludes, Rilly, Cormontreuil et Verzy. Trichet produit 8 vins différents, plus une variante demi-sec de son brut non-millésimé que je n’ai pas dégusté.

vignes Pierre Trichet

 

 

 

Le travail des vignes est un ingrédient essentiel de l’approche de Pierre Trichet, qui opère des sélections massales de ses plantes les plus anciennes et qualitatives qu’il fait greffer et valider par un spécialiste en Alsace. Le domaine sera agrée Haute Valeur Environnementale en 2016 et le souhait est d’aller vers un maximum de transparence dans toute les procédures et peut-être un agriculture biologique. Pierre ne cherche pas a agrandir l »exploitation actuelle car il veut pouvoir tout surveiller, aussi bien à la vigne qu’à la cave. Interrogé sur son approche du vin, il m’a donné une réponse que j’ai trouvé inhabituelle et intéressante : « mes vins doivent avoir du nez ». Dans cela il est aidé par l’expressivité du fruit apporté par le pinot meunier qui fait partie de plusieurs assemblages. Il dit aussi ne pas savoir vendre autre chose que des vins qu’il aime. En cela il ne doit pas être seul, mais c’est bon à savoir. Sur l’aspect structurel du vin, il recherche la longueur en bouche davantage que la puissance, ce qui est probablement en bonne adéquation avec le potentiel de ses crus.

Trichet est aussi un passionné d’histoire et particulièrement de l’histoire de sa région : ce sont ses recherches qui l’ont amené à planter du pinot blanc dont une cuvée sortira prochainement, ainsi qu’une cuvée « petite mousse », à la pression réduite à 3,5 bars et qui s’appelle Secret d’Or.  A la différence des autres producteurs que j’ai visité à cette occasion, Pierre n’aime pas l’effet du fût en bois sur ses vins, après avoir pratiqué quelques essais. Malgré cela (car l’usage du fût est une réalité historique, en champagne somme ailleurs), sa source d’inspiration reste largement l’histoire et il cite cela devant un effet « terroir », ne produisant qu’un seul vin mono-cru.

Sur l’ensemble des ses 17 parcelles, c’est le pinot meunier qui domine, avec 53% des surfaces, suivi par le pinot noir (25%) et le chardonnay (près de 20%). Il y a aussi un demi-pourcent d’un cépage devenu rare en Champagne, le pinot blanc. Le vignoble a été planté par sa grand-mère, puis par son père, à partir de 1947. Au début elle vendait ses raisins à Taittinger, puis elle a constitué une petite coopérative. L’exploitation, comme souvent en Champagne, avait alors une activité mixte entre vignes, céréales et betteraves. La maison, entourée de ses bâtiments d’exploitation, est récente, comme la plupart de cette région car les bâtiments anciens, qui hébergeaient un couvent autrefois, furent détruites pendant la Première Guerre, mais la cave, qui date du 17ème siècle, a subsisté et les Trichet l’agrandissent progressivement. La marque Trichet-Didier, devenu récemment Pierre Trichet, existe depuis 1972 et Pierre à repris l’exploitation en 1986, imposant progressivement sa vision sur les 60,000 bouteilles de la production annuelle. La tenue de l’ensemble du domaine est impeccable, comme on peut le constater ci-dessous, mais il faisait moins beau et moins vert le jour de ma visite !

Trichet-Didier

 

Les vins dégustés 

Authentique (nm) Brut

Provenant de 16 de ses 17 parcelles et incluant à la fois beaucoup de meunier, de la cuvée et des tailles et 17% de vins de réserve, c’est la cuvé de base de la maison. Bon fruit, assez puissant et avec une belle finale sur la fraîcheur, c’est une excellente introduction au style de Pierre Trichet.

Secret d’Or (nm) Blanc de Blancs

Malgré les réticences de Pierre envers ce type de contenant, 20% de ce vin a été fermenté et conservé quelques mois en barriques. L’essentiel vient du millésime 2010 et le tirage date de février 2011. La bouteille dégustée avait été dégorgée en août 2015. Très grande fraîcheur, avec une vivacité citronnée, très salivante, mais aussi une texture caressante qui mène vers une finale plus stricte. Vendue au domaine pour 24 euros.

L’Exception Grand Cru 2008

Dominé par le pinot noir, c’est un vin fin et structuré, encore un peu austère mais très long. Il allie corps et finesse, dans un style vin de garde. 1.200 bouteilles produites.

Cuvée 1333 (Pinot Blanc)

Nous avons dégusté une bouteille dégorgée de cette cuvée qui n’est pas encore sur le marché et dont il n’y aura que 1.333 flacons. Très aromatique et plein de saveurs, ce Champagne a de la finesse et de la longueur mais j’ai trouvé que le dosage (provisoire) pouvait être plus léger, car la finale avait une pointe de lourdeur, peut-être aussi le fait d’un dosage récent.

Rosé Brut Tradition

Le vin rouge de ce rosé d’assemblage vient de vieilles vignes de meunier dont les raisins ont été éraflés. C’est un excellent rosé, de bonne couleur (un avantage selon mes goûts en la matière !), plein de fraîcheur, très fruité dans la gamme fraise, savoureux et long.

Pour finir, et dans une autre séance, j’ai dégusté à nouveau les deux vins qui m’avaient tant impressionné en septembre :

Héritage, Blanc de Blancs

Avec une base de la vendange 2009, ce vin limpide et claire ne montre nullement son âge. Sa superbe fraîcheur porte ses belles saveurs. Excellent, surtout à un prix très doux autour de 18 euros.

La Puissance, Blanc de Noirs

Le complément du vin précédent, ce vin est issu du cru de Verzy et du seul Pinot Noir. La base est également la vendange 2009. Naturellement d’apparence plus raide, car légèrement tannique, il a aussi une grande profondeur de saveurs. Long et puissant, avec une finale aussi vive qu’intense. ma meilleur note de la série.

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Domaine Collet

Ainsi nommé pour le distinguer de la coopérative Collet (ex Raoul Collet), basé à Aÿ et dont les vins sont vinifié avec ceux de Jacquart, ce producteur est le plus récent du groupe visité car les trois frères qui le dirigent ont fondé l’activité de vinification et de vieillissement avec le millésime 2007. Auparavant, leur père apportait les raisins de ses 5 hectares à une cave coopérative. Le vignoble est situé au sud-ouest de Sézanne sur la route vers Nogent et Provins. Ce secteur au sud de la côte de blancs, qui comporte environ 1400 hectares, est peu connu en dehors de la Champagne mais j’ai gouté plusieurs vins récemment du secteur qui me semblent intéressants, dont ceux de ce domaine qui brillent par leur éclat et leur précisions.

Frères Collet

Planté progressivement à partir des années 1960, le Domaine René Collet contient 60% de chardonnay et 40% de pinot noir et est en cours de certification bio. Chacun des trois frères Collet a un rôle spécifique dans l’entreprise (vignoble, vinification, commercial/comptabilité) mais peut en remplacer un autre en cas de besoin. Et ils ont démarré avec la volonté claire d’élaborer des vins au style marqué, bien au delà de la moyenne pour ce secteur peu connu. Pour ce faire ils n’ont pas hésité à investir massivement dans un équipement impressionnant pour un domaine aussi récent, le tout étant logé d’une manière inattendue dans un grand caveau creusé sous une maison moderne d’apparence modeste. Fûts et foudres en bois, un ergonome (une spécialité de Vicard paraît-il, également en bois), cuves inox de petit volume, matériel de refroidissement, pompes du dernier cri, le tout impeccablement rangé et propre.

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La gamme produite par ce domaine se divise en deux parties: deux vins intitulés Empreinte du Terroir, et trois autres qui portent la marque Anthime 300. Anthime est le prénom d’un oncle qui fut le dernier sabotier/tonnelier du coin, et le chiffre 300 signifie le contenu en litres de barriques utilisées pour la fermentation et la première phase de maturation des vins de cette gamme, avant l’assemblage et la mise en bouteille (tirage), qui n’intervient qu’au mois de juillet suivant la récolte, chez les Collet. Cette longue phase de maturation des vins clairs, quel que soit le contenu utilisé, est une approche partagée par plusieurs des vignerons qui figurent dans cet article, et je ne suis pas loin de penser quelle contribue à la finesse de leurs vins. D’autres vins sont en vente, mais sont issus d’une vinification coopérative et je ne les ai pas dégustés, m’intéressant surtout à la nouvelle démarche de ce domaine.

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Les vins dégustés

Empreinte du Terroir 2011, Chardonnay

20% des vins de cette cuvée passent en barriques, et 20% en foudres, le reste est vinifié et conservé en cuves inox avant l’assemblage. Dosé à 6 g, c’est un vin délicatement arrondi mais sans la moindre lourdeur, avec du fruit et une pointe élégante d’amertume. Très bon et raisonnable à 22 euros.

Empreinte du Terroir, extra brut (nm)

Bâti avec un assemblage de 70% de pinot noir avec 30% de chardonnay, il a des arômes et des saveurs plus « larges » que le précédent, une texture très suave et pas mal de puissance. Un excellent vin de champagne à 24 euros.

Anthime 300 Héritage (nm)

Composé à parts égales de vins des vendanges 2008 et 2009 (ce qui lui donne un âge respectable pur une cuvée non-millésimé, et sans que l’on y sente la moindre trace de fatigue), il est dominé à 70% par le cépage chardonnay, le reste en pinot noir. Toujours une fermentation et élevage sous bois, de différents contenus, et sans malo. Un vin très fin, allègre et vibrant, d’une finesse remarquable. J’ai trouvé cela si délicieux que j’en ai acheté un peu au prix de 27 euros la bouteille.

Anthime 300 Extrême, extra brut, Chardonnay (nm)

En réalité, ce vin est issu à 100% du millésime 2010 mais il ne le porte pas sur sa carte d’identité.Vinifié entièrement sous bois et sans malo, il est aussi vif que pur dans ses arômes, avec une dominante citron/citronnelle, plein de saveurs, long et très désaltérant.  Vendu à 39 euros la bouteille.

Anthime 300 Sensation Rosé (nm)

Issu d’une macération de moûts de pinot noirs (et un peu de chardonnay inclus dans la cuve) puis un assemblage avec 15% de chardonnay, c’est un vin qui procède un peu à l’envers de la majorité des rosés en champagne. Pas très intense en couleur, aux saveurs de fraise, vibrant et gourmand, c’est aussi fin que les autres vins de la gamme, même si je n’en aurai pas acheté, aimant des rosés un peu plus soutenus.

 

Voilà, et ce n’est qu’un début……

 

David Cobbold

 


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Que veut dire le mot « minéralité » appliqué au vin ?

 

Les mots de la dégustation ne peuvent en aucun cas être précis, il faut bien s’y résoudre. Mais on peut toujours s’améliorer.

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L’approche qui semble dominer de nos jours dans ce domaine éminemment subjectif est celle que je qualifierai du style « salade de fruits » ou même «gonflette » (approche que Vincent Moscato qualifierait probablement de « pompe à vélo »). Je vous donnerai juste deux exemples croustillants, mais ce sujet soulève aussi de vrais questions sur l’utilité et même la possibilité de traduire en mots nos sensations gustatives.

Un Sauvignon excessif et trop vieux. Une bouche pleine d’écorce de citron, de moka volumineux avec une touche d’échalote.

Un rouge vicieux mais flasque. Exsude des parfums de confiture de fraise, de foie gras sur le retour et des notes volontaires de citron. A boire jusqu’en 2020

Et il y a pire encore !

Mais aujourd’hui je veux me concentrer sur un mot, de plus en plus utilisé dans le vocabulaire des descripteurs de vin, et qui pose plusieurs questions. C’est le terme « minéralité ». Ce mot n’existe pas, du moins dans mon édition du Nouveau Littré qui date de 2004. Peut-être est-il trop vieux.  Mais j’y trouve plein de mots ayant la même racine : « mine », « minéral », « minéralisateur », « minéralisation », « minéralisé », « minéralogie », etc.

Mon problème n’est pas tant avec l’invention d’un mot : je suis plutôt pour un peu plus de créativité dans la langue française. Il se situe eu niveau de l’usage et du sens, et, dans ce cas, d’une certaine absence de signification réelle dans ce qui est entendu par la plupart des utilisateurs de ce terme aux contours flous. De fait, c’est du mot « minéral », qui existe bien, dont je veux parler.

Je crois qu’il faut d’abord identifier deux sens un peu différents qui sont impliqués par ceux qui utilisent ce mot avec une fréquence croissante : premièrement les sensations éprouvée en bouche à la dégustation ; deuxièmement la notion qu’un vin peut contenir des minéraux qui lui seraient transmis par le sol. Parfois les deux notions sont liés, en tout cas cela est très souvent induit dans le discours.

Regardons d’abord la sensation organoleptique. Il me semble qu’une bonne partie de la réalité qui se cache derrière ce mot est la difficulté que certains dégustateurs ont à appeler un chat un chat. Quand il y a « minéralité », il y a généralement une impression d’acidité assez forte. Dans ce cas, si on est producteur, on ne veut pas dire « acide » par peur de détourner le consommateur. D’ailleurs c’est pour cela qu’on utilise à la place le mot « fraîcheur ». Si on est journaliste, sommelier ou caviste, le mot « minéral » fait plus savant que le simple mot « acide », car il touche à un domaine  un peu mystérieux, réservé aux initiés.

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Dans le dernier numéro de la revue Suisse Vinum sont apparus les premiers résultats d’une étude franco-suisse forte intéressante et qui tente de cerner cette question. Je vais citer une partie de cet article paru sous la plume de Pascale Deneulin, Professeur d’analyse sensorielle à Changins et qui propose une piste intéressante pour expliquer la traduction d’une certaine sensation par un emploi du mot « minéral » : le soufre, souvent allié à un niveau élevé d’acidité. Voici quelques extraits :

« Dans un premier temps, 3600 professionnels et amateurs ont été interrogés. Leurs réponses ont permis de montrer que ce terme – très positif pour les professionnels, plutôt négatif pour les novices – variait en fonction de l’origine géographique des participants. Pour les Bordelais, la « minéralité » (d’un vin) se trouve en Bourgogne et en Alsace; pour les Alsaciens, elle correspond aux notes « pétrolées » du Riesling; les Bourguignons la lient à l’acidité et les Suisses aux arômes de pierre à fusil. Dans un deuxième temps, 80 Chasselas, 34 Petite Arvine, 40 Chardonnay de Bourgogne et 31 du Jura ainsi que 40 Jacquère de Savoie ont été sélectionnés sur la base de notes de dégustation. Des vignerons des régions de production de ces vins leur ont ensuite attribué une note en fonction d’un critère unique: ce vin est-il «minéral»? A de rares exceptions près, les quelques 200 crus jugés ont divisé les dégustateurs. »

Ce dernier point est intéressant et concerne la dégustation en générale. Il est très difficile d’obtenir un consensus sur un vin, même parmi des experts.

Je reprends l’article :

« Lorsque dix experts considéraient un échantillon comme plutôt ou très minéral, il s’en trouvait au minimum deux ou trois pour le noter peu minéral et autant pour le classer comme moyennement minéral…..Les vins considérés comme les plus minéraux et les moins minéraux par l’ensemble des dégustateurs ont ensuite été sélectionnés. Si échantillons minéraux et non minéraux présentent une segmentation nette pour tous les cépages, on constate que, à côté des descripteurs positifs attendus (pierre à fusil, tilleul, notes empyreumatiques), on rencontre certains qualificatifs peu flatteurs: cuir, soufre et allumette pour les Chasselas; végétal, bonbon anglais et acidité pour les Jacquère; acidité et végétal pour les Chardonnay. A noter que la fraîcheur, aromatique comme en bouche, revient presque partout. La phase suivante du projet a été d’analyser ces vins pour voir en quoi les cuvées très minérales se distinguaient des très peu minérales. Deux éléments se révèlent significatifs: les vins très minéraux n’avaient en général pas fait ou pas terminé leur fermentation malolactique et présentaient un taux moyen de soufre (SO2 libre) supérieur aux autres témoins. Cette relation minéralité/soufre concorde d’ailleurs avec les descriptions spontanément données (allumette) par les dégustateurs lorsque ceux-ci ne savaient pas que la recherche portait sur la minéralité des vins. »

La partie analytique de ce travail de recherche n’était pas terminée au moment de la rédaction de l’article car des analyses de chromatographie gazeuse (pour définir la présence de molécules olfactives), étaient encore en cours. En attendant ces résultats, il est intéressant de remarquer que si les professionnels considèrent la notion de « minéralité » comme positive, les consommateurs novices y sont assez réfractaires et font parfois des comparaisons avec les eaux minérales. Ensuite, plus le niveau de connaissances œnologiques augmente, plus la vision des amateurs se rapproche de celle affichée par les spécialistes (effet d’émulation et d’imitation bien connu dans tout groupe d’humains).

Il est souvent suggéré que cela traduirait une transposition ou une expression de minéraux qui se trouveraient dans le sol, à travers le vin lui-même. Cette dernière hypothèse ne tient pas du tout la route. D’abord rien ne prouve que les minéraux qui existent dans le sol survivent, en quantités mesurables, au processus complexe de fermentation, sans parler de l’élevage d’un vin. Ensuite ces minéraux sont en général sans odeur et si par hasard on peut leur en trouver une, celle-ci n’est jamais présente dans le vin dans des quantités détectables par l’être humain.

Nous sommes donc dans un monde de fantasme, certes romantique et peut-être « vendeur » (le lien avec la terre et tout cela), mais purement imaginaire. Regardons cela avec un peu plus de détail.

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Minéraux de roche, minéraux du sol, minéraux dans le vin, quelles connections ?

Toutes les roches sont constitués de minéraux, et il n’y en as pas davantage dans un type de roche en particulier. D’autre part, à l’exception du chlorure de sodium et quelques sels complexes et rares, les matériaux minéraux qui peuvent se trouver dans le sols n’ont pas de saveurs propres.

Néanmoins l’implication ou suggestion qui est souvent présent dans certains discours sur le goût d’un vin est que nous pouvons déguster, dans le vin lui-même, la nature de certaines roches qui sous-tendent tel ou tel parcelle de vigne. Ou bien, à l’inverse, que ce substrat de la terre expliquerait, à lui seul ou principalement, des différences de goût perceptibles entre deux vins autrement similaires (cépage et vinification identiques) mais issus de deux parcelles ayant des sous-sols de différentes types. Plus loin, je constate qu’il est souvent dit que certains types de sols et sous-sols contiendrait plus de « minéraux » que d’autres.

Voici quatre exemples : « the pungency of fossiliferous pebbles makes Chablis stand out from other Chardonnays » (Jefford, 2002) ; « un goût minéral et, plus spécifiquement, de quartz » (www.wineglas.com) ;  » une impression de cendres volcaniques dans les tannins » (www.diamondcreekvineyards.com) ; « un goût de cendre volcanique et des saveurs profondes, fumées et minérales » à propos de vins issus des pentes de Vésuve (www.the wine news.com). Et il y a des milliers du même genre, un peu partout dans la littérature du vin.

Si on regarde ces exemples, on comprends bien la tentation à un travail d’imagination à posteriori pour expliquer ou décrire un goût lorsqu’on sait d’où vient le vin en question. Cela peut être poétique, romantique ou offrir d’autres avantages au lecteur.  C’est certainement un outil marketing formidable si on est producteur afin de clamer un caractère unique et non-transposable de sa production. Le problème est que cela ne tient pas face à une analyse. Regardons les cas évoqués par les quatre exemples cités.

exemple 1 : le calcaire de type Kimmeridgien

Le calcite est le constituant minéral de toute roche calcaire, craie comprise. Ce minéral est inodore et sans saveur, comme le silicate qui lui est souvent associé.

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exemple 2. le quartz

La quartz est également inodore et sans saveur et se dissout très lentement ou pas du tout en milieu aquatique. De surcroît le quartz est formé de silice, qui, à l’état de sable, constitue la matière du verre dont on fait les bouteilles !

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exemples 3 et 4 : la roche volcanique

Les roches volcaniques sont formé de silicates qui n’ont pas plus de saveur que d’autres roches. Cependant, dans les zones volcaniques actives, le soufre et ses composés sont bien présents. Peut-être est-ce le soufre que ces commentateurs ressentent ? Le problème dans ce cas est que le soufre est utilisé dans très la grande majorité des vins, alors comment savoir ?

Autre difficulté : mécanismes de transmission racinaires

En plus de la difficulté chimique dans l’optique de la perception des minéraux du sol dans un vin, il y a aussi une difficulté mécanique. On évoque parfois, à propos de riesling de la Moselle par exemple, un « goût de schiste ». Pour que les nutriments du sol puissent être assimilés par les racines d’une vigne, il fait que les molécules puissent passer dans la racine, ce qui pose problème si ces nutriments possèdent une forme cristalline. La propriété mécanique du schiste résulte d’une agrégation de plusieurs minéraux de type silicate que se collent les uns aux autres pour donner une sorte de mille-feuille. Cela semble absurde que l’on puisse « sentir » une telle structure dans un vin. L’imaginer on le peut, mais ni le sentir ni le goûter.

Et la confusion est bien plus générale

Il existe plein d’autres confusions engendrés par des termes liés à de la géologie. Parler d’un vin ayant un goût « terreux » ne peut pas en aucun cas se référer au sous-sol, qui n’a ni odeur ni saveur, mais uniquement à de la matière organique contenu dans la terre, c’est à dire ce qui se tient au-dessus de la roche et plus ou moins proche de la surface. On parle plus souvent d’acidité, en liant cela parfois au niveaux de pH dans les sols.  Le pH d’un vin fait référence à l’acidité titré qui consiste essentiellement d’acides organiques. Dans une roche, le pH est le reflet du contenu en silice de telle ou telle roche, ce qui est tout autre chose. Une roche acide peut donner un vin acide ou bien le contraire : il n’y a pas de lien directe.

Une autre piste de sortie ?

Je crois que Marc a indiqué une piste intéressante avec son histoire de marnes, autrement dit d’argiles. J’ignore qu’il savait, en écrivant ses notes de dégustation très parfumées, de quel type de sol venait chaque vin AVANT d’en faire sa description, mais peu importe. Cette piste relève du domaine à la fois de la gestion d’eau et de la microbiologie, car c’est peut-être par ces deux domaines et leur interactions que certains éléments du sol arrivent à passer dans les racines, puis une infime partie dans le fruit de cette plante à travers la barrière de la greffe et le long des bois. Après, ce qui résiste à la fermentation et ses turbulences est encore certainement minoré et/ou transformé. Mais la piste existe, en plus de celles de l’acidité et du soufre, pour expliquer ses sensations que beaucoup décrivent, à tort, comme « minérales ».

 

David Cobbold