Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Sauternes et Perrier: Desproges, déjà…

Au risque d’ajouter de d’huile au moulin de l’ire de l’amer Michel – si, si je t’assure, sur ce coup-là, tu étais amer, Michel, je verse au dossier de l’affaire SP (pour Sauternes Perrier) ce texte prémonitoire, avant-coureur, annonciateur et pour tout dire, prophétique, de notre maître Pierre Desproges. Tiré des Chroniques de la Haine Ordinaire, il s’intitule – je vous le donne en mille: « En amour, on est toujours deux. Un qui s’emmerde et l’autre qui est malheureux ». Joli programme!

Celui qui lira jusqu’au bout ce salutaire avertissement sans frais y trouvera peut-être, in fine, le rapport avec l’eau de Perrier. Sinon, il aura passé un bon moment de lecture, à ne penser, ni à ses hémorrhoïdes, ni à sa feuille d’impôts, ni aux études de la cadette, et c’est toujours ça de pris, comme disait Socrate (jusqu’à preuve du contraire).

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Pierre Desproges (1939-1988). Photo Roland Godefroy

Mais je cède la place à M. Desproges, Pierre:

« J’étais littéralement fou de cette femme. Pour elle, pour l’étincelance amusée de ses yeux mouillés d’intelligence aiguë, pour sa voix cassée lourde et basse et de luxure assouvie, pour son cul furibond, pour sa culture, pour sa tendresse et pour ses mains, je me sentais jouvenceau fulgurant, prêt à soulever d’impossibles rochers pour y tailler des cathédrales où j’entrerais botté sur un irrésistible alezan fou, lui aussi.
(…)
Je l’emmenai déjeuner dans l’antre bordelais d’un truculent saucier qui ne sert que six tables, au fond d’une impasse endormie du XVème où j’ai mes habitudes. Je nous revois, dégustant de moelleux bolets noirs en célébrant l’automne, romantiques et graves, d’une gravité d’amants crépusculaires. Elle me regardait, pâle et sereine comme cette enfant scandinave que j’avais entrevue penchée sur la tombe de Stravinski, par un matin froid de Venise. J’étais au bord de dire des choses à l’eau de rose, quand le sommelier est arrivé.

J’avais commandé un Figeac 71, mon saint-émilion préféré. Introuvable. Sublime. Rouge et doré comme peu de couchers de soleil. Profond comme un la mineur de contrebasse. Eclatant en orgasme au soleil. Plus long en bouche qu’un final de Verdi. Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue.
Elle a mis de l’eau dedans. Je ne l’ai plus jamais aimée.

Affaire de goût, goût des affaires

Et maintenant, pour redevenir sérieux un moment (pour autant que Desproges n’ait pas été sérieux), il va de soi que chacun est libre de boire son vin comme il l’entend. Heureusement qu’il n’y a pas un gendarme, un responsable de l’INAO ou même un critique de vin dans toutes les salles à manger. Si nous autres, journalistes en vin, nous permettons une sourire narquois, voire une pointe d’indignation face au Sauternes-Perrier, c’est que nous sommes un peu déformés. Déformés par des années de dégustation; déformés par des années de lavage de cerveau, de terroirisme aveugle – à force d’entendre qu’il y a plusieurs sortes de graves (ce qui est vrai); que l’argilo-calcaire est un type de sol (ce qui ne veut rien dire), que Sauternes n’est pas Barsac, que Fargues n’est pas Yquem, qu’Yquem n’est pas Climens… nous avons fini par le croire. Et nous voila plus royalistes que le roi, plus recuits dans notre défense du cru que les producteurs eux-mêmes. Et quand certains d’entre eux se mettent à vouloir faire djeun, nous avons l’air de ringards. Même pas grave (c’est le cas de le dire!).

Il en faut pour tous les goûts, je ne vais pas prétendre pas que ces chroniques s’adressent à tout le monde, quand elles s’adressent d’abord à ceux qui aiment le vin d’amour. Aux autres, j’ai envie de dire, faites comme vous le sentez, bien sûr qu’on a le droit de tout essayer. Et revenez quand vous aurez tout essayé.

Qui peut encore parler de bon goût dans ce monde où les starlettes de la téléréalité gagnent plus une une soirée qu’un prof en un mois.  Si certains Sauternes ont le goût des affaires, grand bien leur fasse – des milliardaires russes mélangent bien Château Latour et vodka au cours de leurs soirées à la neige! Tout cela me semble péché véniel à l’heure où des encagoulés abattent des touristes dans un musée.

Hervé


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Je suis Bardo

Un deuxième billet aujourd’hui, pas pour le plaisir, non, mais parce qu’il faut que ça sorte; même si ça ne sert à rien.

Je vous ai déjà fait part ici de mon faible pour les vins de Tunisie, et au delà, pour ce pays. Il se trouve que j’ai visité le musée du Bardo à Tunis, il y a quelques mois. J’ai pu y admirer les merveilleux témoignages de la culture de la Tunisie, au fil de son histoire – numide, carthaginoise, romaine, byzantine, islamique… et notamment de sa viticulture, qu’illustrent de merveilleuses mosaïques, dans certaines salles.

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Une des très belles mosaïques du Bardo (photo H. Lalau)

Aujourd’hui, j’apprends que des terroristes viennent d’assassiner des visiteurs au sein même du musée.

J’aurais pu faire partie des victimes. Comme n’importe quel touriste, comme n’importe quel badaud, amoureux des belles choses, curieux des cultures différentes, de la diversité.

Je suis d’autant plus révolté que je sais à quel point la Tunisie a besoin de stabilité. D’ouverture. De touristes aussi, puisque le tourisme est un des moteurs de l’économie de ce superbe pays que j’ai appris à aimer. La nouvelle ministre du tourisme, Salma Elloumi Rekik, ne ménage pas ses efforts pour y parvenir.

Alors, quel gâchis!

Aujourd’hui, comme j’ai été Charlie, je suis Bardo.

A mes amis Tunisiens, je veux juste dire: tenez bon!

Hervé 


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Beautés crétoises (2)

Après les photos de la semaine dernière, entrons dans le vif du sujet: oui, il y a maintenant de très beaux vins en Crète. Le changement intervenu ces 15 dernières années est spectaculaire. Fini, les blancs oxydés, la pâle imitation de Bordeaux rouge (ah, le merlot trop mûr…). Non seulement la technique est mieux maîtrisée, mais cerise sur le gâteau, voici que les Crétois se réapproprient leurs cépages autochtones.

J’ai tout particulièrement apprécié le Vidiano, en blanc – et ce, dans tous les terroirs de l’île, ce qui semble bien prouver qu’il a du potentiel.

Et puis un assemblage original, en rouge: le Kotsifali et la Mandilaria. Deux cépages qui ne paient pas de mine – le premier n’a pas de couleur, le second semble souvent manquer de finesse; mais quand ils sont attelés, ces deux là peuvent donner des vins d’une élégance et d’une complexité étonnantes.

Voici ma sélection de vin, par région.

La Canée (Chania)

A l’ouest de l’île, Chania (alias La Canée) a été une cité minoenne, avant de devenir une place forte byzantine, puis vénitienne; au travers de toutes ces époques, elle a été le débouché de l’agriculture locale – du vin, mais aussi et surtout des agrumes et de l’huile d’olive.

La zone viticole proprement dite est plutôt très accidentée – si la mer est toute proche, les vignes se situent sur les contrefort des Montagnes Blanches. Historiquement, elle se distingue par le Romeiko ou Romaiko (le Byzantin), un cépage blanc à fort potentiel alcoolique,  longtemps utilisé pour la production de vins doux naturels.

Mais l’encépagement s’est fortement diversifié, tandis que le Romeiko est aujourd’hui vinifé également en sec, avec quelques beaux résultats.

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Dans les vignes de Nostos, avec M. Manousakis (Photo (c) H. Lalau 2015)

Doukakis Vidiano Lihnos 2014

Citron, mangue, une léger frisant, superbe salinité en finale. Vin bio. 15/20

Dourakis Malvazia Aromatica Kudos 2014

Un nez très expressif qui évoque le muscat, mais en plus délicat; du miel, de l’écorce d’orange, de l’amande fraîche; et en bouche, beaucoup de vivacité; du joyeux combat entre acidité et gras, c’est notre plaisir qui sort vainqueur, avec une finale assez saline. Un blanc de caractère! 16/20

Karavitakis The Little Red Prince 2013

Assemblage de Kotsifali et Mandilaria. Superbe fruit noir, beaucoup de fraîcheur en bouche, un peu de cuir; finale guillerette, saline et longue. 16/20

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Nostos Alexandra 2012

Syrah, Mourvèdre et Grenache de jeunes vignes. Un choix payant pour ce vin tout en fruité noir, tout en plaisir gourmand dans l’avant bouche, et d’une belle structure. Belle fraîcheur, aussi. 15/20

Karavitakis Liastos Romaiko 

Robe sombre, joli nez de noix et d’abricot sec, la bouche est dense, pleine d’impressions subtiles – épices, cerises à l’alcool, toffee…  et ça n’en finit pas. 17/20

Alexakis Mare de Candia White Blend 2014

Ce « blend » assemble Vilana, Assyrtiko et Vidiano. Il présente d’étonnantes notes de camomille, de citronnelle et de sureau au nez; en bouches, ce sont plutôt les épices du maquis qui dominent, apportant de la fraîcheur à une matière assez souple. 15/20

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Archanes et Péza

La zone de Péza (Département d’Héraklion) représente environ 70% du volume de vin produit en Crète. Seule une petite partie est vendue sous l’AOP Péza, réservée au seul Vilana, en blanc, et à l’attelage Kotisafali-Mandilaria, en rouge.

Ce même assemblage est utilisé pour les rouges de l’appellation voisine d’Archanes, qui se vante de posséder le plus vieux pressoir à vin d’Europe, au lieu-dit Vathipetro.

Paterianakis Melissinos 2014 Thrapsathiri Sauvignon

Pomme golden, pêche de vigne au nez, beaucoup de vivacité en bouche, c’est fluide, c’est pur. Très joli blanc qui remet à l’honneur une variété locale, le Thrapsathiri, ici assemblé au sauvignon. Vin bio. 15/20

Myliarakis Péza Single Vineyard  2010

Cerise, un peu de réglisse, jolis tannins, assez fluide, tout en élégance. Les 10 mois de fût sont assez bien fondus – un peu de rondeur, un peu de fumé, mais ni vanille ni caramel. Sélection parcellaire. 14,5/20

Myliarakis Malvazia 2014

Muscaté, abricot, raisin sec, un nez très intense, une bouche gourmande, quelques notes de miel, une légère amertume finale. A la fois ample et très long. Assemblage de Malvazia di Candia et Malvazia Aromatica. 15/20

Lyrarakis Kotsifali 2013

L’occasion de vérifier ce que le Kotsfali peut donner seul. Mieux que ce qu’on en dit généralement: beaucoup de fruit (griotte, fruit noir) et un peu de fumée – on pense à un pinot. En bouche, on part un peu plus vers la mondeuse ou la syrah. Comparaison n’est pas raison, ce cépage a ses qualités propres, en tout cas, quand il est bien vinifié. Plus sur l’élégance que sur la concentration en bouche, mais une très jolie finale réglissée. A boire frais. 15/20

Strataridakis Syrah Kotsifali 2013

Nez très fumé, cuir, résine, goudron; curieusement, après tous ces épices, la bouche est plutôt souple et presque délicate. Belle fraîcheur en finale 14,5/20

Mediterra Assyrtiko 2014 Kastelos

Nez de coing aux notes fumées, très belle structure, de l’ acidité mais aussi une sensation tannique originale pour un blanc. Bonne longueur 15/20

Rhous Winery Ekdosi 6e 2013

Une Syrah élevée 15 mois barrique, mais qui garde une incroyable fraîcheur. Au nez, un concentré de maquis crétois, de la lavande, du thym, de la sauge et pas mal de poivre; en bouche, de la menthe fraîche, des tannins bien enrobés, un peu de cuir et une final sur les fruits noirs et un petit côté salin. Encore très jeune 16/20.

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Stilianou Kotsifali Sundried

Le raisin sec, en Crète, on connaît. Certains appliquent toujours la recette… au vin. Le nez évoque la figue, le miel d’oranger et le cédrat confit; la figue revient en bouche, enrobe les tannins; en finale, le sucre et l’amer font un petit bras de fer et c’est le vainqueur s’appelle caudalie. 15/20.

Dafnes

Comme pour Peza et Archanes, tout ce qui est produit dans la zone de Dafnes n’est pas AOP Dafnes. Cette appellation, en effet, est réservée au cépage Liatiko (longtemps utilisé pour les vins dits « de Malvoisie »), et donc aux seuls rouges. Souvent chaleureux et sans beaucoup de complexité, ce ne sont pas ceux qui m’ont le plus plu. Je leur ai préféré les blancs (à nouveau de Vidiano) et les assemblages de Kotsifali, de Mandilaria et/ou de Syrah.

Douloufakis Dafnios Vidiano 2014

Avec 6 mois de fût neuf, on pouvait craindre le pire, mais non, les notes légèrement toastées et épicées (sauge) se marient très bien avec le fruit jaune au nez et en début de bouche, puis c’est une jolie amertume qui prend le relai. 14/20

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Douloufakis Dafnios Dafnes Liatiko 2012

Exception à la règle, ce Liatiko-là m’a intéressé. Un nez très fumé, très cuir, un côté rustique en bouche, des tannins prononcés, mais une certaine élégance au-delà de l’alcool, il m’a séduit par sa différence. Vin d’amateur. 14/20

Magarakis Vidiano 2014

Au nez, un grand panier de pommes jaunes et de pêches bien mûres; la bouche, en contraste, surprend par sa vivacité. Comme si la charpente acide ressortait sous les rondeurs du fruit. Excellent Vidiano. 15/20

Diamantakis Diamantopetra 2012

Syrah et Mandilaria. La robe est très sombre, le nez épicé, plein d’herbes du maquis (basilic, sauge, immortelle); la bouche nous offre des tannins très fins, très suaves, mais aussi beaucoup de fraîcheur ; le bois est très bien fondu. 15/20

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Zacharias Diamantakis (Photo (c) H. Lalau 2015)

Diamantakis Vidiano Assyrtiko 2014

Un assemblage intéressant que celui de ces deux cépages des iles, c’est gourmand au nez (abricot, fleurs blanches, camomille), mais c’est surtout très riche en bouche, avec une belle note de salinité pour raviver le tout. Ici aussi, l’emploi du bois est superbement maîtrisé. 17/20

Idaia Yz 2010

Fruit noir, tapenade; en bouche, des tannins sévères mais justes. Belle présence, belle longueur.Kotsifali 70%, Mandilari 30%. 14,5/20

Idaia 2014 Vilana

Un des rares Vilana qui m’aient vraiment intéressé lors de ce voyage. Pas très complexe, mais direct: nez de pomme verte et de citronnelle, un poil de levure de bière, une acidité moyenne, une fraicheur renforcée par un poil de gaz, de la salinité, j’ai pensé à un bon Picpoul de Pinet – allez savoir pourquoi. 14/20

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Stelios Zacharioudakis (Photo (c) H. Lalau 2015)

Zacharioudakis Vidiano 2012

Pomme jaune, poire, coing, bouche suave, le bois est bien fondu, la finale puissante (14,5° Alc). 15/20

Zacharioudakis Orthipetra 2008

Un concentré d’herbes aromatiques au premier nez, un soupçon de poivre, d’épinette et de mûre; en bouche, un peu de cuir, des tannins bien présents mais civilisés, longueur impressionnante. Un grand vin. Encore une réussite de l’attelage Syrah-Kotsifali. 15,5/20

J’aurais scrupule à ne pas parler ici des autres trésors de l’agriculture crétoise que sont l’huile d’Olive (notamment les AOP Peza et Sitia), le miel, les tomates, les agrumes, les raisins secs, les fromages (selliano, anthotiros, graviera…), la viande d’agneau, les herbes aromatiques  – sans oublier le marc, ou Tsikoudia.

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Avec toute la méticulosité dont les Suisses sont capables, Alexandre Truffer analyse les vertus du Tsikoudia de Rethymnon

(Photo (c) H. Lalau 2015)

Le secret du régime crétois, c’est de les utiliser tous, et dans des formes les moins transformées possibles, et accompagnées de vin. Il paraît que cela fait des centenaires, à ne savoir qu’en faire… Comme disait Ferrat.

Les Crétois eux-mêmes sont bien conscients de ce trésor gastronomique qu’ils ont hérités des générations passées. Ils ont ainsi fondé une association, le Culinary Institute of Crete, dont le but est de mettre en avant la cuisine typique de l’île, tant auprès des touristes que des autochtones. Un travail qui n’a rien d’archéologique, puisque l’Institut délivre un label aux établissements les plus méritants.

Si vous avez l’occasion de passer des vacances en Crète, ne manquez pas d’en profiter.

Par ailleurs, bon nombre de restaurants grecs en France, en Belgique ou en Suisse sont tenus par des Crétois. Il n’est pas impossible qu’ils proposent les vins de leur île à leur carte. Essayez toujours, et dites m’en des nouvelles!

IMG_5709Et pour finir en beauté… (Photo (c) H. Lalau 2015)

Hervé Lalau


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La seconde bataille de Waterloo

A l’initiative de notre ami David Cobbold, Les 5 du Vin et le magazine In Vino Veritas organisent une dégustation d’un genre très particulier, conçue dans le cadre du Bicentenaire de la Bataille de Waterloo (juin 1815).

Non, il ne s’agit pas d’endosser de vieux uniformes, ni de s’écharper au nom de nos patries respectives. Mais se faire s’affronter, en une joute pétillante, 12 Champagnes, 12 Sekts allemands et 12 Sparkling Wines anglais. Et même, en joker, un effervescent belge. Car on l’oublie souvent, il y avait des Belges à Waterloo – et même, dans les deux camps!

Ce nouveau combat, où les seuls canons présents seront ceux que l’on boit, aura lieu, bien entendu, à Waterloo même.

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La bataille de Waterloo, par Andrieux

 

Le jury professionnel sera constitué de dégustateurs britanniques, français, allemands et belges. La dégustation se fera à l’aveugle, bien sûr.

Un premier travail, et non des moindres, consistera à sélectionner les 12 hérauts de chaque nation. Pas questions de présenter des seconds couteaux!

Nous vous tiendrons informés des développements de ce projet, à but non lucratif, mais éminemment culturel. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues, producteurs, associations, autorités, particuliers.

D’ores et déjà, nous plaçons ce « Jugement de Waterloo » sous le haut patronage des mânes de Victor Hugo, auteur de la phrase suivante, prononcée lors du Congrès de la Paix de Paris, en 1849, et que l’on trouve sur la Colonne Hugo, sur le site même de la bataille: :

« Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées ».

Her Lalau

 


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C’est pas Noël pour tout le monde

Non, ce n’est pas vraiment Noël pour tous les Gazaouites, les Alaouites, les Yazidis, les Chrétiens d’Orient, les Nigérians, les victimes d’Ebola, les victimes du terrorisme, les victimes du racisme, les victimes de la connerie…

Et c’est chaque année pareil. Petit Jésus, ta crèche est bien jolie, mais autour, c’est devenu un sacré bazar.

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Tiens, qu’est-ce qu’on fête, ce soir?

 

Mais revenons au vin.

Notez que pour les vignerons non plus, ce n’est pas toujours Noël. La différence, c’est qu’on y est peut-être pour quelque chose. Qu’on peut peut-être y faire quelque chose.

Je sais bien que chacun voit midi à la porte; le vigneron vinifie, l’acheteur achète, le consommateur consomme. Et puis, les portefeuilles ne sont pas extensibles à l’infini. Oui, mais…

On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, le prix le plus bas et la protection sociale la plus haute. Vouloir dépenser le moins possible et avoir des caissières heureuses, des fournisseurs prospères, une France qui marche.

Avec leur mentalité d’opportunistes, les discounters – qu’ils affichent la couleur, comme ED, Lidl, Aldi, Norma ou Leader Price, ou qu’ils en appliquent les méthodes, comme les hypermarchés, sont pour moi les fossoyeurs, non seulement du vin, mais bien au-delà.

Ami consommateur, quand tu visites ces enseignes, sache que l’argent que tu y dépenses, plutôt que dans des circuits spécialisés, bouchers, écaillers, cavistes…,  contribue aussi à pressurer les producteurs; sache que tes prétendues économies se répercutent sur toutes la chaîne, que tu incites les patrons des PME ou des groupes qui les approvisionnent à moins payer leurs employés – toi, peut-être. Ou à baisser les normes de qualité. Comment peux-tu croire que tu fais une affaire?

Je ne sais pas combien tu as payé ton vin cette année pour la table de Noël. Ni ta dinde. Ni tes huîtres, ni ton foie gras. Ni où tu les as achetés.

Mais si tu penses que tu as été malin d’écouter les enseignes qui te gavent de publicités (payées par qui, au fait?), si tu as succombé à leur catalogue de grands crus, tu as peut-être, innocemment, participé à la destruction du tissu viticole français; tu as peut-être indirectement mis un vigneron, une coopérative, des familles sur la paille. Tu aurais peut-être dû acheter moins, mais du meilleur… et ailleurs.

Je caricature, sans doute. D’autant que moi aussi, j’achète en GD. Sauf le vin. J’ai un joker: c’est mon métier.

Amis des blogs et du bon vin, que ça ne vous empêche pas de boire ni de manger. Je ne veux pas vous donner mauvaise conscience, ce ne serait pas chrétien.

Hervé

PS. Moi, ce soir, ce sera un Crémant de Loire de Robert & Marcel en apéro. Puis un Muscat de Château Les Pins (Dom Brial) sur le foie gras; et puis, enfin, un magnum de Taurasi de Cavalier Pepe sur la pintade. Si je les cite, ce n’est pas pour vous donner envie. Juste pour saluer des amis qui m’ont ouvert leur cave, un jour ou l’autre. Je suis comme ça, moi, pour le réveillon, je préfère boire les vins des amis.

 


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Le vin arménien, par delà l’histoire

La semaine dernière se tenait à Bruxelles une dégustation de vins arméniens organisée à l’instigation de l’Ambassade d’Arménie en Belgique.

C’était pour moi le premier contact avec les vins de ce petit pays du Caucase, dont les recherches archéologiques les plus récentes nous apprennent que c’est là qu’ont été trouvées les traces les plus anciennes de vinification (à peu près 6.100 ans).

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L’ivresse de Noé (Chroniques Mondiales de Nuremberg)

Entretemps, la patrie de Noé a connu pas mal de vicissitudes, de passage et d’invasions, pas toujours favorables au vin – la période ottomane, bien sûr, mais aussi la période soviétique, au cours de laquelle le pays était devenu un gros fournisseur du grand frère russe… mais surtout pour le brandy. Jusqu’aux années 1990, la viticulture locale fonctionnait majoritairement pour la production d’alcool.

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Clin d’oeil de l’histoire: la République socialiste soviétique d’Arménie avait mis une grappe de raisin sur ses armoiries

Avec la fin du communisme, est venue la baisse des importations russes. L’Arménie se tourne donc vers d’autres marchés – mais le processus est assez lent.

Sur la foi de ce que j’ai dégusté, tous les produits ne se prêtent pas encore à la conquête du consommateur occidental moderne.

Primo, quelques cuvées présentées souffraient de tares évidentes (piqure acétique, oxydation précoce, déviations);

Plus grave, à mon sens, la plupart des vins souffraient d’un manque de définition – sucre résiduel mal fondu pour une bonne partie des blancs, déséquilibre entre nez et bouche pour pas mal de rouges, impression de chaleur, de verdeur des tannins, alcool envahissant, rudesse. Je ne suis pas contre une certaine dose de rusticité, mais trop n’en faut!

Vous me trouvez dur? Je pense de mon devoir de faire savoir à nos amis arméniens que de gros efforts restent à faire. Personne n’attend les vins arméniens sur nos marchés. Si nous les achetons, ce ne sera pas pour leur origine, que nous ne connaissons pas, ni pour le glorieux passé, mais pour le contenu dans la bouteille, hic et nunc.

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Le vignoble arménien se situe surtout au Sud du pays (Armavir, Ararat, Vaïots Dzor et Siounik)

Bande d’amphorés!

Il y a avait heureusement des exceptions à ma déconvenue générale.

Les Areni de Takar, d’Ar Mas, de Maran (Cuvée Bagratouni) et de Zorah (cuvée Karasi), notamment, qui combinent des arômes de fruit mûr assez inhabituels (grenade, figue verte) et une belle fraîcheur – mention particulière pour la Karasi, très pur et d’une belle minéralité (serait-ce l’élevage en amphores?).

Ces exceptions démontrent qu’il y a une place pour l’Arménie sur l’échiquier mondial du vin; pas seulement en hommage pour son passé de précurseur, mais pour la touche originale apportée par ses multiples cépages autochtones, notamment l’Areni, par ses pratiques culturales et de vinification originales.

En effet, on a affaire à un vignoble de montagne (l’altitude moyenne du pays est de 1800m), où la vigne souffre à la fois de longs hivers très froids (au point qu’on l’enterre souvent en hiver) et de la chaleur de l’été. Les cépages locaux y sont les mieux adaptés, et c’est sans doute la chance de ce pays de les avoir conservés; le consommateur mondial est un peu saturé des grands cépages internationaux et est prêt à découvrir autre chose.

 

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Mon préféré

Cette « autre chose », l’Arménie peut la fournir – avec une autre originalité – qu’elle partage avec la Géorgie voisine: la vinification en amphores. A l’heure où des producteurs européens redécouvrent le vin orange, les Arméniens, eux, ne l’ont jamais vraiment délaissé.

Le défi, cependant, sera de polir ces joyaux un peu bruts, ce potentiel, pour mieux les faire briller.

Cela passe sans doute par une phase de sélection des meilleurs cépages à vin – tous ceux qui ont été utilisés pour les brandies et les vins mûtés ou pomegranates ne sont pas forcément les plus adaptés à des vins élégants; par une meilleure maîtrise de la matière première (inertage de la vendange, tables de tri…) et de l’outil – qu’on utilise des foudres, des barriques, des cuves inox, des cuves ciment ou des amphores, les règles de base de l’oenologie s’appliquent – propreté, contrôle des températures et des fermentations…

Un peu de « benchmarking », aussi. J’ai donné mon sentiment sur les vins dégustés – il serait utile d’avoir l’avis d’un panel complet de dégustateurs aguerris, sur les différents marchés potentiels.

Moyennant quoi on pourrait reparler des vins arméniens.

Hervé Lalau


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Une barrique à la mer, pourquoi faire ?

J’ai assisté très récemment à une très intéressante dégustation qui a permis d’explorer les effets du vieillissement partiel d’un vin sous l’eau. Quelle eau ? Le bassin d’Archachon, bras de mer (le bon terme géographique est lagune mésotidale) plus calme de l’océan Atlantique. Quel vin ? Le Château Larrivet Haut-Brion rouge 2009, un très bon Pessac-Léognan. Quelle quantité ? 55 litres dans une barrique adaptée (on appelle ces petits tonneaux des barricots, ou des quarts). Combien de temps? 6 mois après la fin de l’élevage normal de ce vin, qui était, dans ce cas, de  16 mois en barriques bordelaises dont un tiers étaient neuves. Et le tout avec un protocole de contrôle qui me semble suffisant: c’est à dire la présence deux vins témoins, dont un était le vin « normal » mis en bouteille à la fin de son élevage, et l’autre un deuxième lot de 55 litres, tiré du même vin « de base » et vieilli aussi 6 mois de plus dans un deuxième barricot, cette fois-ci dans le chai climatisé du château.

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Le chai à barrique à Larrivet Haut-Brion 

Vous me direz peut-être que tout cela n’est qu’un « coup de pub », destiné à attirer de l’attention sur ce château. Je vous répondrai ceci :

(a) et pourquoi pas ?

(b) en tout cas pas seulement, car tout ce qui fait avancer la connaissance sur les mystères du vin est à prendre, et là nous avançons en terra incognita, même si d’autres choses dans ce registre ont été tentées, volontairement ou involontairement, avec des bouteilles à l’eau. Mais je ne vous parlerai ici que de cette seule expérience car les résultats, aussi bien gustatifs qu’analytiques, contiennent leur lot de surprises, et, peut-être, des pistes à explorer plus loin.

D’abord la dégustation. On nous a présenté trois vins : en vin témoin, le Château Larrivet Haut-Brion rouge 2009, avec son élevage normal, puis le même vin ayant séjourné 6 mois de plus dans une barrique de 55 litres en bois neuf (échantillon appelé Tellus 2009), et enfin le même vin ayant aussi séjourné 6 mois de plus dans une barrique de 55 litres en bois neuf, ancré dans une gueuze dans la zone d’étiage du bassin d’Arcachon (échantillon appelé Neptune 2009).

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Les deux quarts de barrique, ou barricots, dont celle de gauche après immersion. Ils sont l’oeuvre de maîtres tonneliers de chez Radoux, partenaire de cette opération

Mes commentaires sur ces trois vins.

Vin témoin (Larrivet 2009) :

Assez arrondi et chaleureux comme souvent pour ce millésime. Signes d’évolution (robe et nez). Ferme et charpenté en bouche avec des tanins pas encore totalement assouplis. Un beau fruité conserve une part de jeunesse à ce vin qui montre aussi le caractère solaire du millésime (alcool 14,15 à l’analyse).

Tellus 2009

Robe plus jeune, m’a-t-il semblé, bien que cela ne soit contredit par les analyses d’anthocyanes. Le nez est plus puissant et concentré, mais il m’a semblé que ce n’est pas seulement du à un effet du boisage supplémentaire, car le fruité est toujours bien présent et n’a pas été écrasé par le bois. Mais il aura besoin d’un peu plus de temps en bouteille pour trouver une posture parfaitement harmonieuse. (alcool 14,2)

Neptune 2009

Ce vin semblait plus frais en général, au point même de révéler des arômes de type poivron au nez, chose qu’on ne trouve que rarement dans les 2009 bordelais, et pas du tout dans les deux vins précédents. Mais c’est par sa texture que ce vin marque sa différence intéressante pour moi. Bien que semblant plus jeune et un peu plus intense dans l’ensemble, ses tanins sont bien plus souples et le vin est plus long, terminant sur une note de fraîcheur que je n’ai pas remarquée dans les deux autres. (alcool 13,37)

Château Larrivet Haut-Brion immersion de la barrique_52

Le barricot de Neptune en cours d’immersion dans sa « gueuze » (je croyais que cela signifiait une bière Belge, mais….) 

Quelques explications de ces différences, via les analyses

En ce qui concerne le vin « Neptune », j’étais surpris de voir sur les fiches analytiques, après la dégustation, que son degré d’alcool avait baissé de 0,8 en l’espace de 6 mois. D’où l’impression de fraîcheur qu’il m’a donnée? Une partie de l’alcool serait donc partie dans le Bassin? En ce qui concerne l’assouplissement des tanins, l’explication semble être donnée par un cheminement inverse, car ce Neptune affiche la présence de 86 mg/litre de sodium, substance totalement absente des deux autres vins. Quand on sait à quel point le sel peut modifier, en le diminuant, l’impression de dureté des tanins en dégustation…..

Peut-on tirer des conclusions de cette expérience ?

D’abord que ces deux chemins  d’élevage produisent des effets différents et palpables à la dégustation. D’autres plus savants que moi (j’attends nos chers lecteurs au tournant, maintenant) pourront sans doute nous fournir des explications pour les deux phénomènes que j’ai pu pointer par la dégustation.

Quant à la perte d’alcool, qui atteint 5,5% en 6 mois (est-ce une forme d’osmose inverse ?), cette approche de l’élevage me donne des idées pour la masse croissante des vins dont les niveaux d’alcool frisent ou dépassent les 14,5%. Faut-il suggérer aux producteurs de Châteauneuf-du-Pape, par exemple, de mettre leur barriques dans le Rhône pendant un an ? Cela va créer un sacré bazaar sous le Pont d’Avignon !

Quant à la perception des tanins plus souples, je conseille de manger un peu plus salé avec vos rouges jeunes. Cela serait peut-être plus efficace que des les passer en carafe.

Dernier point intéressant que j’ai relevé des fiches analytiques : l’élevage sous l’eau constitue donc un milieu anaérobique dans lequel bactéries et autre choses indésirables, comme les brettanomyces, ne peuvent se développer. Zero pointé pour ces trucs-là dans l’échantillon Neptune, alors qu’ils étaient présents dans l’échantillon Tellus.

 

La semaine prochaine je vais vous parler d’une expérience qui a démarré cette année et qui tente, enfin, de mesurer et quantifier les effets réels de l’agriculture biodynamique sur une parcelle de vignes, comparés à une autre moitié de la même parcelle en agriculture biologique.

 

David Cobbold

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