Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Et si l’on traitait l’alcoolisme par le vin?

Et si l’on traitait l’alcoolisme par le vin?

D’après la BBC, qui consacre un article à la question, cela fonctionne. Mieux, en tout cas, que le prêche en faveur de l’abstinence totale – celle-là même que recommandait naguère le Professeur Houssin, en France – et pas seulement aux alcooliques, à la France entière!

Dans la banlieue Ouest d’Ottawa, aux Oaks, une structure d’accueil permanente pour des sans-abri au lourd passé d’alcooliques, on pratique ce qu’on appelle le Managed Alcohol Program;  concrètement, les résidents reçoivent du vin à intervalles réguliers. 

Toutes les heures, à partir de 7h30 du matin, leur est servi un verre de vin  – on appelle ça « The Pour ». La première prise du matin est de 20cl, les suivantes, au cours de la journée, d’environ 15 ml. 

Les résidents apprécient; comme le raconte l’un deux, un Inuit venu du Grand Nord, « Dans la rue, j’en étais venu à boire de la laque ou du bain de bouche. Ce n’était pas bon, mais tout ce que je recherchais, c’était l’effet. Ici, je bois beaucoup moins, et du meilleur ». 

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Bien entendu, les résidents qui présentent des signes d’ébriété ne sont pas servis.

Et puis, progressivement, on essaie de baisser les doses. Certains se sèvrent presque complètement en quelques semaines. D’autres passent à une consommation occasionnelle, choisie, assumée, un vraie consommation de plaisir, et peuvent reprendre une vie moins dangereuse. Pour d’autres, bien sûr, c’est plus difficile.

Le programme ne fait pas l’unanimité – au Canada aussi, certains hygiénistes ne jurent que par l’abstinence totale. Peu importe si elle provoque de fortes rechutes, pour eux, c’est une question de principe; leur combat est celui de la vertu contre le vice.

Pourtant, depuis la mise en place du Managed Alcool Program, les appels aux services d’urgence pour des cas d’alcoolisme grave ont fortement diminué dans le quartier.

Hervéalcool


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Et si l’on parlait des sodas?

En France, on parle beaucoup des ravages de l’alcool. Souvent, d’ailleurs, sans beaucoup de discernement – notamment quand on amalgame la consommation du vin et des spiritueux… Combien de fois avons-nous vu des journaux importants, du Monde au Figaro en passant par Libération, illustrer le sujet de l’alcoolisation des jeunes, par exemple, avec des photos de verre de vin? Occultant totalement que ce binge drinking se fait rarement avec du vin.

201314_consomation_alcoolAu Figaro, on parle d’alcool et on montre du vin…

Et si, pour changer, on évoquait les ravages des boissons sucrées?

En 2014, un habitant de Los Angeles a testé un régime à forte teneur en sodas pendant 4 semaines (à raison de 10 canettes de Coca-Cola par jour), et il a pris 10,4 kilos.

En Grande-Bretagne, The Telegraph a publié la video de ce Régime Coca-Cola, avec un article d’explication.

Aucun grand média français ne l’a reprise, par contre, à ma connaissance.

Comment expliquer ce contraste dans le traitement de l’information, surtout dans un pays de tradition viticole comme le nôtre?

Quelques chiffres

Surtout qu’il y aurait matière à creuser, simplement sur la base des chiffres disponibles sur la toile, en fouinant un peu.

On y apprend ainsi que depuis 1990, la consommation française de vins a presque diminué de moitié, passant de 80 à 50 litres par tête d’habitant (source Anivin); et que dans le même temps, la consommation de sodas a plus que doublé, passant de 30 à 65 litres par personne et par an; toujours sur la même période, la proportion de personnes en surpoids est passée de 8,5% à 15%.

Et puis, pour faire bonne mesure, je vous livre les deux cartes suivantes.

Sur la première, issue d’un travail du Wine Institute, est exprimé le pourcentage de personnes consommant régulièrement du vin (soit au moins une fois par semaine), par rapport à la population de chaque région. Plus la couleur est sombre, plus la proportion est élevée.

Ainsi, 28,5% des Picards consomment du vin au moins une fois par semaine, contre 43,5% pour les habitants des Pays de Loire. C’est dire si la France est diverse, à ce niveau là également.

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% des habitants de la région consommant au moins un fois du vin par semaine

Sur la seconde carte (Source Docplayer), est figuré le taux de personnes en surpoids par rapport à la population de chaque région. Là encore, plus la couleur est sombre, plus la proportion de personnes en surpoids est élevée. Je ne dois pas vous rappeller, je suppose, qu’outre le côté esthétique (qui ne regarde que chaque personne), le surpoids est un facteur de risque pour bon nombre de maladies, comme les troubles cardiovasculaires, le diabète et l’arthrose.

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% des habitants de la région en surpoids

Par besoin de sortir de l’ENA ni de l’école de médecine pour établir une corrélation: les régions où l’on compte le plus de personnes en surpoids (Nord-Pas de Calais, Picardie, Champagne-Ardennes et Lorraine) sont également celles où la consommation régulière de vins est la plus faible. Bien sûr, il y a d’autres facteurs régionaux à prendre en compte (notamment le régime alimentaire, qui diffère pas mal de Lille à Marseille), mais si j’étais responsable au Ministère de la Santé, je me poserais quand même la question: et si le vin, consommé régulièrement et dans des quantités raisonnables, avait des vertus insoupçonnées?

Et plutôt que de faire du vin ma bête noire, comme les addictologues de  l’ANPAA,  je m’intéresserais un peu plus à une poudre blanche, en vente libre celle-là: le sucre.

Confrères et amis de la grande presse, quand organisez-vous un débat sur ce thème? Faudra-t-il attendre l’interdiction des publicités sur les sodas?

Hervé Lalau

Gérard Gauby et ses Vieilles Vignes !


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Et si le vin est bon… le vigneron l’est aussi

J’avais prévu un bon kilomètre de prétentieuses réflexions et dégustations sur le grand Riesling. Les circonstances de la vie me font remettre cette chose à plus tard. En échange de votre patience – à moins qu’il n’y ait une sorte de « ouf ! » de soulagement de votre part -, je vais vous servir en titre une lapalissade.P9120025.JPG

En effet, je vais évoquer un problème maintes fois abordé (trop à mon goût) sur les réseaux sociaux. Sur Facebook comme ailleurs, il est de bon ton de déblatérer sur les méthodes culturales des vignerons. Parfois, cela ressemble même à un combat de coqs. En voilà un qui y va de son commentaire forcément pertinent sur tel ou tel maléfique produit de synthèse, tandis que d’autres batifolent sur les avantages et les inconvénients du soufre en poudre ou du cuivre qu’il serait logique d’appliquer avec une extrême modération. Quand ce ne sont pas des conseils distillés plus ou moins amicalement, on diabolise tel vigneron parce qu’une photo montre un sol dénudé ou, à l’inverse, un travail de labours trop prononcé. Un tracteur sur sa parcelle et c’est une cata écolo, une jument et sa charrue  devient nettement plus politiquement correcte.

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Sans compter bien entendu sur les éventuelles remarques désobligeantes concernant l’élevage, le vigneron est ainsi rhabillé pour toujours, accusé de telle ou telle déviance, voire de négligence. Il est constamment surveillé par les chiens de garde, exposé à la vindicte des pseudo critiques ou livré à la prétendue expertise de consommateurs débutants à peine capables de surveiller leur orthographe. Il se trouve que je commence à en avoir ras la casquette de ce flot de platitudes, de redites, de leçons passéistes ou de conseils péremptoires. Et si j’en ai l’occasion – ou le temps -, je ne me gène pas pour le dire.

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Depuis longtemps, j’ai un principe bien chevillé en moi, celui du respect. Tout vin qui à répétition se révèle être bon, voire excellent, quelque soit son millésime, ne peut être que l’œuvre d’un vigneron exemplaire. Qu’est-ce qu’un vigneron exemplaire, me direz-vous ? Pour moi, c’est un gars ou une fille qui cherche à comprendre mais qui en apprend chaque année sur le mystère du vin. Un gars ou une fille qui respecte sa terre et qui vit presque en osmose avec elle, qui fait corps avec ses parcelles, qui s’y promène régulièrement. C’est aussi un gars ou une fille qui doute mais qui n’a pas peur de travailler et qui sait ce qu’il y a à faire sur un domaine pour obtenir le meilleur des vins.

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Bien sûr qu’il y a des chances pour que je me pose des questions sur sa façon de traiter son vignoble, sa philosophie de travail. Évidemment que sa vision du pressurage, que sa conduite des vinifications et de l’élevage sont des éléments qui m’intéressent. Mais là n’est pas le principal dans un vin. On doit avant toute chose se poser la simple question de savoir si le vin que l’on goûte est bon ou pas. Évidemment que c’est son goût à soi et non celui de son voisin ou des propagateurs de ragots qui va déterminer la qualité du vin. Si le vin est bon, c’est que le vigneron est bon et que ce dernier a compris l’essentiel du rapport intime qu’il y a entre lui, l’homme, son environnement, sa terre, son cépage, son climat. Peu importe ce qu’il y a dans l’assiette : si c’est bon, c’est bon et je le mange. Avec le verre de vin c’est un peu pareil, non ?

Gérard Gauby et ses Vieilles Vignes !

Alors vous comprenez que les censeurs, les experts, les doctes commentateurs, les critiques patentés et les messieurs je-sais-tout-car-j’ai-tout-vu-et-compris, ces gens-là, je les renvois volontiers à leur chères études. Suffit de trouver que le vin est bon (ou mauvais), et c’est bien là l’essentiel !

Michel Smith

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Vin et chocolat: un chantier en cours

Une phrase dans un livre de Joanna Simon, Wine and Food, dit ceci : «La mort par le chocolat est une manière courante de tuer les vins». Voila qui m’a fait réfléchir.

Si c’est souvent le cas,  je pense que le propos demande à être copieusement nuancé: on peut aussi trouver des accords magnifiques entre certains vins (ou produits à base de vin, distillés ou pas) et certains types de chocolat. Car, bien entendu, pas plus qu’il n’existe un seul type de chocolat, il n’y a pas qu’un seul type de vin. Et les combinaisons sont multiples. Alors l’affaire devient très vite assez complexe, semée d’embûches et sujet, comme dans toute affaire d’accords entre mets et vin, à des préférences individuelles qui modifient en permanence la donne.

Style: "P25"

Il est vrai que le moment de manger du chocolat arrive souvent à la fin d’un repas. Le palais est déjà pas mal saturé et l’estomac plein. Ce n’est donc pas le moment idéal pour un accord soigné. Puis les préparations à base de chocolat qui sont servies en dessert compliquent singulièrement les choses. Un morceau de chocolat noir, avec 70% de cacao ou plus est un mets assez simple: dense, massif, amer et peu sucré. Il s’accorde parfaitement avec des vins rouges tanniques ou des vins mutés ayant aussi une certaine structure tannique, un peu ou beaucoup de fruit, ainsi que du sucre résiduel. Mais le chocolat est rarement donné à manger comme cela à table. Il faut donc pas mal expérimenter et trouver des pistes d’accords possibles qui peuvent guider les consommateurs vers plus de plaisir.

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C’est ce que je tente, très modestement et en tâtonnant, de faire en ce moment en menant une série de dégustations avec une spécialiste du chocolat, une « chocologue », comme on entend parfois (même si je n’aime pas trop le terme). Celle-ci a pour nom Victoire Finaz (photo ci- dessus). Elle apporte les chocolats, dont des préparations de sa facture, et moi les vins. Le but de nos travaux en cours est d’essayer de poser de grandes typologies d’accords, selon le type de chocolat: plus ou moins noir, plus ou moins lacté, mais aussi avec l’incorporation de différents adjuvants comme les ganaches ou les pralinés. Ce n’est qu’un début et l’affaire est déjà assez complexe, je trouve.

Au bout de deux séances, quelques lignes semblent se dessiner, que je vais tenter d’esquisser ici.

1) Le chocolat blanc (qui n’est pas vraiment du chocolat, je crois, pour les puristes) est trop sucré pour la plupart des vins.  Je pense qu’il faut nécessairement monter plus haut dans la sucrosité du vin pour la calmer, sinon il colmate tout avec son sucre gluant. Mais c’est un produit qui me motive peu.

2) Le Champagne brut ne marche pas du tout avec le chocolat, malgré ce que je peux lire de temps en temps sur des brochures promotionnelles de certains producteurs de ce type de vin. En tout cas pas avec celui que j’ai essayé. Son acidité fait clash avec le chocolat et il n’a pas le corps assez solide pour lutter.

3) Comme je l’ai mentionné ci-dessus, un vin rouge tannique et un chocolat noir à plus de 70% de cacao forment un excellent accord. Comme ce type de chocolat est peu ou pas sucré, l’absence de sucre dans le vin n’est pas gênant et les tannins sont bien amadoués par la texture du chocolat qui leur sert d’amortisseur. Le vin essayé venait du Languedoc: il s’agissait d’un Prieuré Saint Jean de Bébian jeune, qui allait à merveille avec un chocolat à 100% de cacao.

4) On peut oser des produits insolites aux goûts forts avec le chocolat. Par exemple un excellent retsina (de Gaia) et un très bon vermouth ont fait merveille sur des noirs à 75% mais aussi sur des lactés à 55% et des fourrés aux agrumes.

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5) Le bon plan « sécurité » se trouve du côté des vins mutés, et plus généralement les mutés doux. Ils peuvent être oxydatifs ou rouges, mais plus la part de cacao est forte, plus il vaut mieux aller vers des mutés rouges et donc un peu tanniques. Ces vins là, de Rivesaltes, Maury, Banyuls, Xérès, Porto, Madère, Marsala ou d’ailleurs nous ont procuré une belle série d’accords magnifiques qui amplifiaient aussi bien le parfums du chocolat que ceux du vin.

6) Je pense qu’il y a d’excellents accords à trouver aussi du côté de certains alcools et liqueurs, mais je ne les ai pas encore essayés.

Affaire à suivre… et quand on voit l’engouement actuel pour le chocolat, on se dit qu’il y a là une bonne piste pour faire mieux aimer (et boire) les vins doux.

David Cobbold

 

 


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80 ans d’INAO

Hasard du calendrier, aujourd’hui, jour de ma chronique hebdomadaire, c’est mon anniversaire.

Plus important, sans doute, cette année, l’INAO fête ses 80 ans (moi, pas encore).

Née en 1935 sous le nom d’Institut National des Appellations d’Origine, la vieille dame a subi un lifting en profondeur, au début des années 2000, devenant officiellement Institut National de l’Origine et de la Qualité. 

Voila deux notions qui, pour n’être pas forcément contradictoires, ne sont pas forcément synonymes non plus.

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« Etre né quelque part », comme dirait Maxime, c’est une sorte de qualité; au sens de caractéristique. On le demandait naguère dans les administrations: « Veuillez décliner vos noms et qualités ». Ca ne voulait pas dire que vous alliez répondre: « Aimable », « Tolérant » ou « Vertueux ». Non, ça voulait dire: « Employée des Postes », « Majordome », « Capitaine de Dragons », « Rentier »… ou « Journaliste ».

En ce sens, on peut donc dire d’un vin d’AOP Bandol qu’il a pour qualité de venir de Bandol. Là où ça peut devenir gênant, c’est si quiconque l’entend comme une mention comparative: « il est d’AOC, donc, il est meilleur ».

Cet amalgame est des plus courants.

Quoi qu’il en soit, l’INAO va fêter cet anniversaire en beauté, le jeudi 16 avril 2015, en Avignon, en présence du ministre de l’agriculture, avec un colloque intitulé, justement, «les signes officiels d’origine et de qualité: un atout pour l’agriculture de demain».

On y débattra « sur la manière dont les signes officiels d’identification de la qualité et de l’origine (SIQO) peuvent être des outils stratégiques pour appréhender les enjeux présents et à venir du monde rural ». Notez que l’on dépasse largement les enjeux de la filière vin. C’est que l’INAO s’occupe aujourd’hui de tous les IGP et de toutes les AOP de France, quelles que soient leur secteur.

En attendant de régler les les problèmes de l’agriculture de demain, j’ai envie de faire un petit flash back.

Je pense que s’ils avaient voulu l’appeler Appellation de Qualité Contrôlée, les pères de l’AOC l’auraient fait.

S’ils ne l’ont pas fait, je crois, c’est qu’ils savaient que l’origine peut s’objectiver; par une aire, une limite, des conditions d’élaboration (plus ou moins bien choisies, d’ailleurs); alors que la qualité (au sens de supériorité qualitative), elle, est totalement, irrémédiablement subjective.

Signe de qualité?

Ce qui est drôle, c’est que les défunts VDQS, censés représenter une catégorie inférieure à l’AOC, une sorte d’antichambre à l’obtention de la mention suprême, étaient dits « de qualité supérieure »…
Mais tout est sujet à interprétation, dans ces sigles: car l’AOC, jusque 2008, ce n’était que le nom français du Vin de Qualité Produit dans une Région Déterminée, au plan européen. Et les VQPRD englobaient aussi les VDQS.

Aujourd’hui, les AOP ont théoriquement succédé aux AOC, de même que les IGP ont remplacé les Vins de Pays; on verra, j’espère, se généraliser ces nouvelles mentions sur les étiquettes plus vite que les nouveaux francs ont remplacé les anciens! Car décidément, La France est le pays des révolutions… et du conservatisme.

Quoi qu’il en soit, la qualité ne se décrète pas; elle se contrôle, éventuellement. Et surtout, elle se renforce quand on se donne la peine de trier le bon grain de l’ivraie. La plupart des AOC sont trop vastes, trop laxistes, elles sont comme diluées par leur nombre et la quantité de vin produite.

J’aime le concept, pourtant, car il peut permettre la transmission d’un héritage. Je voudrais donc lui voir un avenir; mais il faudrait l’élaguer, en revenir à des dimensions gérables et crédibles.

L’idée même que 1000 vignerons puissent partager le même trésor patrimonial, l’AOC Bordeaux, ou Corbières, ou Côtes du Rhône, ou Muscadet, peu importe, et puissent lui rendre un hommage unanime, au moyen de vins qui seraient de qualité homogène, cela me semble tellement irréaliste, et tellement peu dans l’esprit français…

Le doigt, la forêt, la lune…

D’un autre côté, la forêt ne doit pas cacher le doigt de celui qui regarde la lune, ni les trains qui parfois, arrivent à l’heure (je vous fais une promo sur les allégories).

Je ne crois pas qu’il faille jeter les AOC avec l’eau du vin sous prétexte qu’une bonne partie d’entre elles ne veulent rien dire, ou que même au sein des meilleures, on trouve des margoulins ou des médiocres juste bons à se laisser traîner par les locomotives de leur cru.

Enoncée comme cela, ma « défense » paraît accabler un peu plus encore les AOC. Pourtant, je ne nie pas les apports de l’INAO – demandons-nous un peu ce que serait notre vignoble si seules les marques régnaient dans la viticulture française. Mais je suis aussi conscient des dérives du système, même appliqué à la lettre. Un seul exemple: les limites de rendement. Qu’est-ce qui empêche un vigneron de produire la totalité de sa récolte sur une petite partie de son domaine? Et pourquoi toutes les affaires de fraudes récentes aux AOP qui sont arrivées aux oreilles du public ont-elles été dénoncées par d’anciens collaborateurs des firmes incriminées?

Plus important, sans doute, il y a ce que j’appellerai la trahison des idéaux de départ: ainsi, quand une bonne partie des AOC du Languedoc et du Roussillon ont opté pour la syrah et négligent leurs vieux carignans, elles renient leur histoire, les usages constants et loyaux que l’AOC était censée pérenniser.

A propos de cette syrahtisation, les experts ont parlé de cépage améliorateur; est-ce à dire qu’un cru historique du Languedoc comme Saint Christol, qui a porté les couleurs de la région sur les grandes tables d’Europe, du Moyen-Age jusqu’à la révolution industrielle, avec son terret, son aspiran, puis son mourvèdre, n’était pas un vin de qualité?

Un droit acquis?

En résumé, je pense que le « système » souffre dans ses fondements comme dans sa crédibilité.

Je crois qu’il faut le réformer. Le re-former, lui redonner du contenu. Ce n’est pas à l’Etat de le faire, mais aux vignerons eux-mêmes. A eux d’exclure les nuisibles, à eux d’édicter des règles plus strictes. A eux de faire que l’AOC redevienne l’exception qualitative et non la règle.

Difficile mission pour les élus, les responsables et l’INAO, quand bon nombre de leurs ouailles voient la mention comme un droit acquis (je n’ai d’ailleurs jamais vu l’INAO supprimer une AOC, même depuis qu’il s’occupe de qualité; ni même en suspendre une à l’occasion d’un millésime trop indigent).

Mission capitale, pourtant, si l’on veut que demain, le consommateur qui n’y comprend plus grand chose, qui constate des écarts de prix et de qualité invraisemblables au sein d’une même AOC, accorde à nouveau sa confiance à trois lettres tellement décrédibilisées.

Gogo que je suis, j’ai envie d’y croire. Des gens de bien, il y en  a partout, à l’INAO, dans les ODG, dans les ministères; des bonnes intentions, aussi.

Mais aujourd’hui, j’ai besoin de preuves.

Hervé Lalau


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Le vin, l’encre et l’eau

???????????????????????????????????????????????????? Water, wine & ink (c’est le titre de cette photo)

 

Voilà trois liquides à priori assez différents mais qui ont des liens intéressants et, parfois, instructifs. Comme je travaille de temps en temps sur l’eau et ses goûts, je ne suis que trop conscient de tout ce qui partage cette substance vitale avec le vin, substance moins essentielle après tout, même si elle nous intéresse bien plus souvent que l’eau. Le vin contient environ 85% d’eau, alors que le corps de l’homme en contient 60% et celui de la femme 55%. Je ne pense pas que l’on trouve de l’encre dans nos veines, même si on est écrivain, et c’est pareil pour le vin. Alors quel est le lien qui m’a fait parler des ces trois substances ?

vin et encre

 

Assez tenu je dois dire. Lors d’une petite recherche sur les attitudes historiques envers l’eau, mon collègue Sébastien Durand-Viel m’a passé un bouquin qui s’intitule « Le Vin et l’Encre », de Sophie Guermès, normalienne et docteur en littérature française (éditeur Mollat, 1997). Si vous ne l’avez pas déjà, je vous le recommande chaleureusement. Ce livre est une collection de textes issue de la littérature française entre les XIIIème et XXème siècles et ayant un rapport direct avec le vin. Il contient de choses connues et moins connues, et beaucoup des textes formidables. Sur le plan historique cela va de « La Bataille des Vins », d’Henri d’Andeli, à « Petite théorie des bulles, de Michel Onfray, issu de son livre La Raison Gourmande (1995). Tout cela est souvent jouissif et plein de renseignements, parfois inattendus.

Comme le sujet de ma recherche tournait autour de l’eau et des attitudes passées et présents envers cette substance, ma première attention fut pour un texte du XVème siècle intitulé «Le Débat de l’eau et le vin », dont l’auteur se nomme Pierre Jamec. L’auteur du recueil a eu la prévenance de le traduire en français moderne, ce qui m’en a beaucoup facilité la compréhension, car la langue de Rabelais ou de Clément Marot n’est pas plus proche du français actuel que n’est la langue de Shakespeare de l’anglais contemporain.

Jusqu’à la lecture de ce texte, mes idées préconçues sur les attitudes des populations de ces époques envers l’eau (surtout comme boisson) étaient fortement teintées par la notion que l’eau était source de menaces car souvent polluée. Mais cette idée n’est pas nécessairement juste, comme le démontre ce poème en forme de dispute dans lequel l’eau se défend ainsi de l’attaque du vin.

Je suis un des quatre éléments

Et l’un des premiers sacrements

Se fait par moi : c’est le baptême

Tout pourrirait si je n’étais.

Je lave chacun et nettoie ;

De chacun je reçois l’ordure.

Pourtant, l’ordure n’est pas mienne,

Mais chacun en moi en envoie ;

Malgré tout, je suis nette et pure,

J’ai en moi de la nourriture,

Poisson pour toute créature,

Baleine, esturgeon, lamproie.

Par moi la terre porte verdure.

Elle serait poudreuse, sèche et dure

Si je ne l’arrosais souvent.

 

Ta mère, la vigne boiteuse

Jamais ne serait vertueuse

Si je ne l’arrosais souvent.

Malgré cela, elle est ruineuse :

Il faut toujours qu’un paysan

Lui dispense beaucoup de soins,

S’il y a un peu de mauvais temps,

De nuages, de chaleur ou de vent,

Ou de froid, le voilà piteuse.

 

L’attaque du vin qui a provoqué cette réponse fut pourtant bien rude :

 

On fait de moi le sacrement

De la messe, benoit et digne,

Le sang de Jésus proprement.

Je suis sur l’autel hautement

Là où tu es en cuisine

 

Et sitôt qu’un grand seigneur dîne

Je suis mis sur la toile fine

En coupe d’or honnêtement.

Chacun tête à ma tétine

Mais toi comme pauvre meschine

Es en un pot mal nettement.

Je suis gardé en grands vaisseaux

En queus, en muys et en tonneaux ;

Tu cours partout comme une folle.

On lave en toi les boyaux

Et les tripes de ces pourceaux.

Tu es pleine de boue molle

Qui se prend aux mains comme colle.

Mais on me baise et m’accolle.

Je n’ai en moi que beaux pineaux

Quant je saute de dessous la semelle.

On ne me met pas dans un vase,

On me garde comme un joyau.

 

Quand on fait bon marché j’y suis ;

Toi, to dors dans ce puits

Plein de chats morts et de chiens.

En ton logis il n’y a point d’huis.

Mais moi, je suis venu en muys,

En barrils faits de forts liens.

On me mène ici d’Orléans

Et des pays où je me tiens,

De Beaune, et quand je suis cuit,

Aux malades les chirugiens

Me baillent, ainsi que les phusiciens

Pour les conforter jour en nuit.

 

Mauvaise, tu n’es bonne à rien.

Tu fais trembler une personne

Sitôt qu’elle t’a avalée.

Quand tu es en un ventre, il tonne,

Il ronfle et gargouille.

Pour toi vient aux hommes la gale,

Par toi un être coloré devient pêle.

Mais quand un homme en son corps m’avale,

Il rougit comme rose en bouton

Je tiens joyeux le corps de l’homme.

Je conforte les vieux.

Ti amaigris et je tiens gras.

Je suis franc et délicieux.

Je suis breuvage précieux

Comme piment et ypocras.

Platon, Gallien, Hippocrate

N’ont pas été ingrats envers moi,

Mais m’ont loué en plusieurs lieux.

J’échauffe aux hommes corps et bras,

L’estomac, le ventre et le foie.

Mais toi, tu ne fais de bien qu’aux yeux.

 

J’aime bien que la traductrice ait laissé quelques orthographies anciennes (muys pour muids, par exemple, ou pineaux pour pinots)

Je trouve surtout que ces vers nous apprennent pleine de choses, aussi bien sur ce qui a rendu l’eau suspecte en tant que boisson (la pollution des puits par le rejet d’animaux, sans parler du reste !) que sur l’image de corps de cette époque, quand il était bien vu d’être rouge de visage et gras, par exemple. Nous savions que la famille des pinots était connue en Bourgogne dès le XIVème siècle. Voici une autre preuve, certes plus tardive. Le transport des vins du sud vers Paris est aussi évoqué, la voie royale, à part les fleuves, étant la route depuis Orléans avant l’aménagement du canal de Briare. Et aussi, peut-être, la relative cherté du vin (précieux comme piment et ypocras).

L’encre sert, pour finir, à nous révéler le vin. Prenons-en de l’espoir, nous les modestes scribouillards !

 

David Cobbold


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Sauternes et Perrier: Desproges, déjà…

Au risque d’ajouter de d’huile au moulin de l’ire de l’amer Michel – si, si je t’assure, sur ce coup-là, tu étais amer, Michel, je verse au dossier de l’affaire SP (pour Sauternes Perrier) ce texte prémonitoire, avant-coureur, annonciateur et pour tout dire, prophétique, de notre maître Pierre Desproges. Tiré des Chroniques de la Haine Ordinaire, il s’intitule – je vous le donne en mille: « En amour, on est toujours deux. Un qui s’emmerde et l’autre qui est malheureux ». Joli programme!

Celui qui lira jusqu’au bout ce salutaire avertissement sans frais y trouvera peut-être, in fine, le rapport avec l’eau de Perrier. Sinon, il aura passé un bon moment de lecture, à ne penser, ni à ses hémorrhoïdes, ni à sa feuille d’impôts, ni aux études de la cadette, et c’est toujours ça de pris, comme disait Socrate (jusqu’à preuve du contraire).

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Pierre Desproges (1939-1988). Photo Roland Godefroy

Mais je cède la place à M. Desproges, Pierre:

« J’étais littéralement fou de cette femme. Pour elle, pour l’étincelance amusée de ses yeux mouillés d’intelligence aiguë, pour sa voix cassée lourde et basse et de luxure assouvie, pour son cul furibond, pour sa culture, pour sa tendresse et pour ses mains, je me sentais jouvenceau fulgurant, prêt à soulever d’impossibles rochers pour y tailler des cathédrales où j’entrerais botté sur un irrésistible alezan fou, lui aussi.
(…)
Je l’emmenai déjeuner dans l’antre bordelais d’un truculent saucier qui ne sert que six tables, au fond d’une impasse endormie du XVème où j’ai mes habitudes. Je nous revois, dégustant de moelleux bolets noirs en célébrant l’automne, romantiques et graves, d’une gravité d’amants crépusculaires. Elle me regardait, pâle et sereine comme cette enfant scandinave que j’avais entrevue penchée sur la tombe de Stravinski, par un matin froid de Venise. J’étais au bord de dire des choses à l’eau de rose, quand le sommelier est arrivé.

J’avais commandé un Figeac 71, mon saint-émilion préféré. Introuvable. Sublime. Rouge et doré comme peu de couchers de soleil. Profond comme un la mineur de contrebasse. Eclatant en orgasme au soleil. Plus long en bouche qu’un final de Verdi. Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue.
Elle a mis de l’eau dedans. Je ne l’ai plus jamais aimée.

Affaire de goût, goût des affaires

Et maintenant, pour redevenir sérieux un moment (pour autant que Desproges n’ait pas été sérieux), il va de soi que chacun est libre de boire son vin comme il l’entend. Heureusement qu’il n’y a pas un gendarme, un responsable de l’INAO ou même un critique de vin dans toutes les salles à manger. Si nous autres, journalistes en vin, nous permettons une sourire narquois, voire une pointe d’indignation face au Sauternes-Perrier, c’est que nous sommes un peu déformés. Déformés par des années de dégustation; déformés par des années de lavage de cerveau, de terroirisme aveugle – à force d’entendre qu’il y a plusieurs sortes de graves (ce qui est vrai); que l’argilo-calcaire est un type de sol (ce qui ne veut rien dire), que Sauternes n’est pas Barsac, que Fargues n’est pas Yquem, qu’Yquem n’est pas Climens… nous avons fini par le croire. Et nous voila plus royalistes que le roi, plus recuits dans notre défense du cru que les producteurs eux-mêmes. Et quand certains d’entre eux se mettent à vouloir faire djeun, nous avons l’air de ringards. Même pas grave (c’est le cas de le dire!).

Il en faut pour tous les goûts, je ne vais pas prétendre pas que ces chroniques s’adressent à tout le monde, quand elles s’adressent d’abord à ceux qui aiment le vin d’amour. Aux autres, j’ai envie de dire, faites comme vous le sentez, bien sûr qu’on a le droit de tout essayer. Et revenez quand vous aurez tout essayé.

Qui peut encore parler de bon goût dans ce monde où les starlettes de la téléréalité gagnent plus une une soirée qu’un prof en un mois.  Si certains Sauternes ont le goût des affaires, grand bien leur fasse – des milliardaires russes mélangent bien Château Latour et vodka au cours de leurs soirées à la neige! Tout cela me semble péché véniel à l’heure où des encagoulés abattent des touristes dans un musée.

Hervé

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