Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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David, opera-roc

Ceux qui n’aiment ni la pop anglaise des 60’s ni l’humour potage (potache, comme on dit à Liége), ont mon autorisation écrite pour sécher ce cours et visiter un blog plus sérieux.

Vous êtes toujours là? Tant pis!

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 dents ne peuvent pas connaître. C’est Noël. Noël 1968. Les 4 musiciens du  groupe anglais The Who, icônes des mods et réputés pour leur bon gros son, leurs bons gros riffs, et leur propension à casser leurs guitares, mettent la dernière main à leur première œuvre ambitieuse, rien moins que le premier opera rock de l’histoire, Tommy.

Si la musique est bonne, le livret, lui, est un peu confus – en gros, c’est l’histoire d’un jeune garçon qui a perdu la vue, l’ouïe et la parole à la suite d’un traumatisme dans l’enfance, et qui, un peu par hasard, devient gourou (après un détour par le flipper, alias pinball).  Il faut dire qu’à la fin des années 60, déjà, personne ne pense plus qu’une histoire doit être crédible pour être bonne…

Ce qu’ignore le public, c’est que cette œuvre n’est que la deuxième mouture d’un projet encore plus ambitieux, démarré lors du disque précédent.

Fin 1967, en effet, tout était prêt pour le lancement de ce qui aurait dû s’appeler « David ».

David The Who

Oui, David, comme notre David.

David, c’est l’histoire d’un petit anglais (« It’s a boy, Mrs Cobbold, it’s a boy ») que ses parents sortis danser ont confié au pervers Uncle Ernie; ce méchant fait subir à David bon nombre de mauvais traitements qui n’ont pas leur place sur un blog aussi distingué que celui-ci; un sévice, cependant, doit retenir toute notre attention: Ernie force David à manger de la terre. L’enfant en gardera une aversion viscérale – c’est le cas de le dire – pour tout ce qui touche au sol et au roc.

Même sa carrière dans le vin ne lui permettra jamais de se réconcilier avec la notion de terroir.

Dans l’œuvre originale des Who, une chanson en particulier traite d’une expérience censée éveiller le pauvre garçon au monde minéral, c’est le fameux « Acid Bin » –  dans la version de 1967, une bohémienne prétend pouvoir guérir le petit David par des injections de sauvignon sur silex. C’est un échec. David – qui mélange alors un peu son anglais maternel et le vieux flamand de sa nurse, s’écrit « Dag, no! » 

Par chance, avec l’aide son cousin Kevin, il parvient à s’enfuir en Champagne; plusieurs années d’assemblages de chardonnay-pinots en sous maturité lui permettent heureusement de retrouver un semblant d’équilibre. 

Drink the Miror

Mais un soir qu’il nettoie ses casseroles, David avale un verre entier de décapant pour cuivres, qu’il a malencontreusement confondu avec son apéro quotidien. On retrouve cet épisode déterminant dans l’œuvre des Who – c’est le fameux « Drink the Miror ».

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David, dont les papilles ont été totalement remises à zéro, retrouve non seulement le goût, mais se lance dans la critique vineuse. Avec une mission: faire connaître au monde les vins sans paillettes. Il devient le croisé de la vérité dans le verre. Hors des modes. Hors sol. 

Il crée la rubrique vins dans le célèbre Daily Miror – le journal des quincaillers narcissiques. C’est aussi l’époque où il rompt avec sa famille. Car  entretemps, Sir Kevin Cobbold est devenu First Lord of the Mineralty. Quand à l’oncle Ernie, il fait du vin nature dans le Northumberland, en limite nord de la piquette. David, son ancien soufre-douleur, n’y voit que de la masturbation intellectuelle. We’re not going to take it…

Plus tard, David rejoint les 5 du Tain, excellent blog d’artistes en miroiterie.

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Mais revenons à Pete Townshend, qui, en cette belle année 68, peine à convaincre ses collègues des Who de la force du projet David.

C’est que Keith Moon, le batteur, carbure plutôt aux alcools forts; Roger Daltrey, le chanteur, évite tout ce qui peut abimer sa voix; John Entwhistle, le bassiste, ne se passionne que pour les amplis Marshall. Bref, cette histoire de vin les ennuie. Avec Kit Lambert, le manager du groupe, Pete réécrit donc toute l’oeuvre en une nuit. David devient Tommy, enfin, celui que nous connaissons. Toute référence au vin, au sol, au terroir, disparaît. Ne reste que le concept de l’Opera-Roc.

Alors, elle était pas belle, mon histoire?

Trêve de plaisanterie: je vous souhaite un joyeux Noël et plein de bonnes choses pour 2016. Faire pire que 2015, au plan de l’actualité, ce serait difficile. Alors espérons le meilleur, un bon verre de vin à la main… vous savez, cette boisson de convivialité…

The_Who_Logo.svgHervé 


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Nature? Bio? Et puis quoi encore? Le twist, pardi !

On dit que le ridicule ne tue pas, n’est-ce pas ? Vins nature par-ci, vins nature par-là, vins bio ceci, vins bio cela, il commence à en avoir marre le ronchon de service que je suis !

Tiens ça me rappelle un truc qui n’a pas duré et qui, in French, s’appelait La Leçon de Twist. À ceux qui comme moi l’apprenaient, les parents nous promettaient les pires horreurs : luxure de l’épaule, épanchement de synovie, déformation de la hanche… De tous côtés on n’entendait plus que ça, «un air nouveau qui nous vient de là-bas, un air nouveau qui nous fait du dégât, et comme moi il vous prendra…» Voilà ce que nous baragouinait Richard Anthony, en 1962, avec sa gueule de cocker battu et sa voix de faux crooner.

Eh bien franchement, entre nous, c’est une bonne chose que la vogue du twist n’aie duré que l’espace de quelques étés. Comme je n’ai pu vous trouver l’original, vous pourrez rigoler avec la très mauvaise interprétation de Dalida et de son compagnon de piste, l’inimitable Maurice Biraud. Mais au fait, pourquoi une telle intro ? Par provocation, bien sûr! Parce que « twist », en British, ça signifie «tordu». Et il me semble que notre étroit monde du vin est devenu tordu. Complètement tordu !

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Si vous ne savez quoi faire ce week-end, allez-y, y’aura que du bio !

Bio ? Nature ? Huguenot ? Juif russe orthodoxe ? Catho de la Grande Armée ? François d’Argentine ou François de Corrèze ? Dans le débat ô combien stérile qui nous use le ciboulot et nous entraîne régulièrement sur ces lignes et ailleurs à prendre position, comme dans une guerre de tranchée, je me range du côté de Saint Hervé.

Pour ou contre les vins dits « natures », bio gaucho ou bio bobo, je propose une simple trêve, un gentlemen’s agreement. Que l’on cesse d’un côté de les stigmatiser de manière systématique et trop souvent caricaturales, voire inutilement méchante ; et que l’on arrête de l’autre de se sentir persécuté par les vilaines critiques au point de pondre des messages sur le mode mélo dramatique tel celui délivré l’autre jour sur le blog de la vigneronne Isabelle Perraud.

Alors, quid de ces qualificatifs « bio », « nature », « vivant » qui horripilent mon collègue de blog (Hi, David !) du lundi ? Les fois où j’insiste un peu trop sur le terroir, le bio ou le vin nature, j’ai toujours l’impression d’être un speaker officiel de Radio Hanoï dans les années 70. Je m’attends – mieux même, j’espère -, une réplique cinglante de The Voice of America pour défendre le pragmatisme de la pensée libérale et le capitalisme de la viticulture moderne.

Pardon David, mais le ténébreux forgeron que je suis n’a pas le talent d’un Léon ni celui d’un Louis pour finasser dans la dentelle langagière. Aussi, je promets solennellement de ne plus utiliser ces mots-là à tort et à travers, de ne le faire que pour informer le Cher Lecteur de manière pratique, genre «Il cultive ses 20 ha depuis 1968 et a été certifié bio à partir de 2001» ; de taire les propos vignerons tels «Je n’utilise plus de soufre, sauf à la mise», propos que je juge inutiles puisqu’il ne s’agit pas de réel «sans soufre» ; d’oblitérer les déclarations péremptoires du style «Je milite à fond pour les vins vivants» ce qui ne veut strictement rien dire. En bon journaliste, je ne livrerai que des faits, rien que des faits. Cela ne m’empêchera pas d’aimer beaucoup de ces vins-là, de ces vins différents.

De les aimer, de le dire et de tenter d’expliquer pourquoi. Même avec maladresse, n’en déplaise à Monsieur Truc Georges ou à Madame Machin Georgette.

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Comment vous expliquer à toutes et à tous ce que vous êtes déjà censés savoir : que le vin de maintenant (2013) est mille fois meilleur que celui que buvait mon cher pépé René, qui a fait Verdun, soit dit en passant, et que la bibine d’aujourd’hui le ferait se réveiller dans sa tombe de Vineuil-Saint-Firmin (Oise).

Comment vous affirmer sans jouer les devins que le Pinard avec un « P » majuscule sera encore plus excitant demain aux yeux de nos crétins de chérubins ? Comment vous faire admettre que, le progrès aidant, les connaissances en matière de biologie aussi, de techniques viticoles, de robotisation, de vinification et d’élevage feront que notre discours d’aujourd’hui, si jamais il ressort un jour, paraîtra obsolète, à mille lieues des préoccupations du moment et du plaisir engendré par la saveur d’un divin nectar des années 2063 ?

On ne peut à la fois, du moins me semble-t-il, tirer à boulets rouges sur les vins dits «nature», les «sans soufre ajouté qui ont quand même du soufre mais si peu» et les autres vins biologiques en disant pour résumer que tout cela c’est du pipeau, du pipi de chat ou de la roupie de sansonnet, pour en même temps se glorifier (« Bigre, ma chère, vous vous rendez compte, j’en ai trouvé un bon ! »), se donner bonne conscience en en sortant un ou deux du lot parce que l’on est bien obligé de reconnaître que, comme dans la vraie vie des vins dits «conventionnels», force est d’admettre qu’il y en a parfois un de bon voire, pourquoi pas, de génial.

De même qu’il me paraît délicat de soutenir mordicus que la seule voix de salut réside dans la production de vins sans soufre ajouté alors que, sans être un expert, le non ajout de soufre n’est pas un gage absolu de qualité, de robustesse du vin et de protection contre l’oxydation. Reste que tous ces «courants» ont contribué à faire avancer les choses : retour au travail de la terre, à l’agriculture, meilleure qualité du raisin, moins d’intrants dans les sols et dans les vins, j’en passe…

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Mais qui suis-je pour parler ainsi ? Pas grand chose. Un critique émérite ? Surtout pas. Un journaliste qui en a vu d’autres au rayon «vertes et pas mûres» ? Sans doute, peut-être. Un philosophe du vin ? Ça se saurait. Un observateur pinardier ? Certainement.

Tenez, mes derniers voyages se sont déroulés en Val de Loire, puis en Provence. J’y ai rencontré pas mal de vignerons, certains que je connaissais depuis mes débuts, d’autres que je découvrais. Dans les conversations, tous m’ont parlé de biologie, de retour à la terre, la vraie, celle qui vit au point qu’elle est belle à regarder, tous étaient fiers de traverser ces moments excitants où le travail de la vigne redevient attentionné au lieu d’être bâclé. Et pourtant ce ne sont pas des imbéciles, encore moins des « bisounours ».

Ils ont voyagé, pour certain bien plus que moi, sont allés à Davis en Californie et dans les grandes écoles agraires de Nouvelle Zélande, ont accepté maintes responsabilités et empilé des diplômes et des thèses à ne plus savoir qu’en faire.

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Il me paraît difficile ou pour le moins peu confortable pour un critique fut-il émérite, ou pour un journaliste qui se revendique impartial, de camper ad vitam æternam sur une position de principe, une idée non évolutive. Idem pour un vigneron dont la tâche principale, sans vouloir lui donner de leçons, doit être d’écouter sa vigne avant que de chercher à se faire admettre dans telle ou telle chapelle. Moi-même, j’ai fait mon         «coming out» il y a longtemps (cela m’a pris du temps, je le confesse !), lorsque j’ai décidé en mon âme et conscience de ne plus me positionner stupidement en maudissant l’utilisation du bois dans le vin.

Désormais, j’accepte l’idée du bois (même neuf !) dans les vinifications et l’élevage aux seules conditions que cela ne soit pas un argument commercial, que cette pratique ne me soit pas mentionnée avant que j’attaque une dégustation et que ce bois ne serve pas à maquiller le vin. De même que je suis fort mal à l’aise lorsqu’un vigneron, avant de me faire goûter sa production, m’embarque sur l’indispensable nécessité qu’il met à me convaincre de son œuvre permanente pour la sauvegarde de la planète alors que dans sa cave il utilise son iPhone 3 , 4 ou 5  (je ne sais plus quoi), qu’il fait marcher à fond les climatiseurs et qu’à la moindre occase il se jette sur son paquet de Malboro acheté lors d’une escapade andorrane en promenant toute la famille dans une Mercedes dernier cri.

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Voyons, tout ce qui entraîne un raisonnement «par principe» est d’une bêtise sans nom. Soyons logiques avec nous-mêmes. Vivons avec notre époque sans ornières, les yeux bien ouverts. Faisons du vin, le mieux possible et, c’est bien ce qui compte après tout, buvons-le sans trop de retenue. Pro nature ou anti naturisme, achetons et consommons le vin que l’on aime, un point c’est tout. N’en dégoûtons pas les autres.

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J’en appelle donc aux deux parties à user de bon sens et à faire preuve d’ouverture d’esprit. Et pour aller dans ce sens et vous redonner un peu de pêche, retournons à mon intro. Mes bien chers frères, je redis que la vie ne serait que peu de chose s’il n’y avait mon twist préféré, le seul qui, à l’époque, n’ait pas fait l’objet de mes railleries et de mes moqueries, un morceau interprété par Petula Clark et judicieusement mis en image par un internaute de talent sur le tube.

Isabelle, David, Luc, Georges, Marc, Hervé, Jim, Frigide, François et les autres, allez venez tous en piste avec moi !

Michel Smith