Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Tradition, le grand mythe vigneron

Notre confrère et ami suisse Alexandre Truffer (Vinum, Romanduvin) évoque aujourd’hui pour nous un concept abondamment exploité dans la communication vineuse…

Des sommets de Visperterminen aux vallées venteuses du littoral chilien, la quasi totalité des vignerons se revendiquent de la tradition. Mais quels sont les faits derrière ce terme fourre-tout du marketing viticole?

En dix ans passés à arpenter les vignobles de Suisse et d’ailleurs, j’ai souvent eu l’impression d’assister à un concours généralisé de «qui a la plus longue»? Je parle de tradition évidemment. «Deux millénaires ininterrompus», vous annonce fièrement le vigneron d’Europe occidentale, tandis que le producteur crétois vous conduit sur les ruines du pressoir de Vathypetro, vieux de 3600 ans. Et face aux domaines du Golan ou de la Bekaa qui revendiquent des origines bibliques, les Géorgiens exhibent des kvevris de 8000 ans. A ce moment de la conversation, un représentant du «Nouveau Monde» vient rappeler la faiblesse de ces vantardises puisque ces histoires pluri-millénaires concernent la vigne domestique, un végétal disparu des continents européen, africain et asiatique à la fin du 19e siècle. L’affaire se corse encore lorsque chacun vous explique en aparté qu’il est à la pointe de la (r)évolution qualitative qui caractérise sa région depuis quelques années. En résumé, pour s’inscrire dans la tradition millénaire, il semble qu’il faille faire l’inverse de papa et de grand-papa.

img_5626Le pressoir de Vathypero, en Crète (photo (c) H. Lalau)

Au service d’une chimère

A la base du vin, il y a la vigne et à la base de la vigne, il y a une chimère. En génétique, ce terme désigne un organisme formé de deux (ou plus) populations de cellules génétiquement distinctes à l’image de la vigne moderne composée d’un porte-greffe, issu d’une vigne américaine résistante au phylloxéra, et d’un cépage européen, doté de qualités organoleptiques intéressantes. L’histoire commence au 16e siècle lorsque les colons de la côte est de l’Amérique du nord se mettent à faire du vin. Le nouveau continent abrite des vignes indigènes, mais celles-ci donnent naissance à des vins au goût douteux. Ils décident donc de planter des variétés amenées d’Europe, qui périssent systématiquement après quelques vendanges. Cette mortalité est due à un petit insecte parasite, le phylloxéra. Au fil du temps, les trajets en bateau entre l’Europe et l’Amérique deviennent plus rapides. Au début des années 1860, leur durée s’avère suffisamment courte pour permettre à cet hémiptère de survivre au voyage vers l’Europe. En 1863, il détruit des vignes à Roquemaure, dans le Gard. A la fin de la Première Guerre Mondiale, il a atteint la Mandchourie, l’Afrique du Sud et le Maghreb, ravageant tous les vignobles traversés dans l’intervalle.

Précisons qu’il ne s’agit pas ici de dégâts partiels comme pour la Suzukii, l’esca ou les attaques des mildiou et d’oïdium, mais d’une destruction totale des parcelles touchées. A l’heure actuelle, seul le Chili (protégé par son éloignement, le désert d’Atacama et les Andes), l’Australie du Sud ainsi que quelques parchets disséminés dans des régions peu accessibles (à l’image de Visperterminen, en Valais) ou très sablonneuses (le sable empêche l’insecte de creuser des galeries entre les plants) cultivent encore de la Vitis vinifera traditionnelle et non une chimère.

l1030377Vignoble chilien Photo (c) H. Lalau

Problèmes de libre-circulation

Le phylloxéra n’est pas le seul ravageur de la vigne à avoir pris le bateau pour l’Europe. Les champignons à l’origine de l’oïdium (1845), du mildiou (1878) et du black rot (1885) ont tous fait le même voyage. L’apparition de ces maladies cryptogamiques de la vigne a bien entendu forcé les vignerons a s’adapter en aspergeant de fongicides leurs vignes. La Revue Agricole de juin 1897 indique que: «pour les vignes très sujettes à l’oïdium, […] un premier traitement avant les effeuilles est de rigueur. Puis, […] un ou plusieurs soufrages au moment opportun, suivant la marche de la maladie.» Le journaliste de cet hebdomadaire vaudois aurait été sans doute surpris de savoir qu’un peu plus d’un siècle plus tard, le nombre de traitements avait pris l’ascenseur. Une étude de 2010 du Ministère français de l’agriculture indiquait que chaque parcelle de vigne avait reçu en moyenne 16 traitements phytosanitaires dont 12 de fongicides, 2 d’insecticides et 2 d’herbicides. Ce document fait état de diversités importantes puisque la moyenne régionale monte à 20 en Champagne et descend à 11 en Provence. Et ce n’est pas la tendance bio ou biodynamique qui va inverser cette évolution à la hausse du nombre de traitements puisque les produits autorisés en bio sont en général des substances de contact, qui ne pénètrent pas dans la plante, sont lessivés en cas de pluie et doivent donc être plus souvent administrés en cas de météo capricieuse.

La ronde des cépages

On peut considérer que la tradition, définie comme un ensemble de coutumes et d’usages transmis depuis des générations, doit nécessairement intégrer des évolutions causées par des événements imprévus et brutaux tels que l’arrivée inattendue d’espèces invasives. Néanmoins, la majorité des changements dans la vigne est décidée par les vignerons pour des motifs économiques ou pratiques. Connue depuis l’Antiquité, la culture en hautains, ou hutins, consiste à utiliser les arbres comme tuteurs de la vigne. Elle permet de pratiquer la polyculture, lorsque les arbres concernés sont fruitiers, et, vu que les vignes se développent en hauteur, laisse la possibilité aux petits animaux d’élevage de pâturer sans s’attaquer aux jeunes pousses. A Lavaux par exemple, des actes de vente du 14e mentionnent «des vignes avec les arbres qui sont à l’intérieur de celles-ci». Toutefois, à partir de 1560 se développe la fabrication d’échalas, des pieux de bois secs utilisés comme tuteurs. Les arbres disparaissent alors du paysage tandis que la vigne devient une monoculture qui permet une densification des plantations et donc une augmentation des récoltes.
On entend parfois que la sélection de cépages et l’achat de plants chez des pépiniéristes est l’une des conséquences du phylloxéra. En fait, la production de barbues, ces jeunes plants prêts à être plantés, est beaucoup plus ancienne.

On trouve dès le début du 19e siècle des annonces dans les gazettes de Lausanne et Genève pour: «de belles barbues des espèces de vignes ci-après: de fendant vert de Lavaux, de fendant roux, de fendant gris, de rouge de la Dôle, de rouge Cortaillod, de Salvagnin, de rouge d’Orléans, de Meunier rouge très-hâtif, de Moreillon rouge le plus hâtif, de Ruchelin blanc, de Tokai, de Malvoisie, de Madère, de Chasselas rose, de dit de Fontainebleau, de dit musqué, de Muscat rouge et blanc, de plant du Rhin, de raisin tricolore et de rouge en naissant, de Teinturier…»

Cette publicité qui date d’avril 1830 montre que le vignoble vaudois ne se composait pas que de Chasselas. Toutes les régions helvétiques ont connu la même évolution. Ainsi, le Merlot, cépage phare du Tessin (85% du vignoble), n’a été introduit dans le canton qu’en 1906. Même constat en ce qui concerne la superficie des vignobles: en 1901, la Suisse comptait 30 112 hectares de vignes, et les plus importants cantons viticoles étaient: Vaud (6618 hectares), Tessin (6562 hectares), Zurich (4769 hectares), Valais (2605 hectares), Argovie (2080 hectares), Genève (1813 hectares) et Neuchâtel (1177 hectares). En 2015, les 14 792 du vignoble suisse se répartissaient bien différemment: Valais 4906, Vaud 3771, Genève 1410, Tessin 1097. Quant à Zurich et à Argovie, il n’abritent plus que 606 et 384 hectares de vignes.

IMG_0590.JPGVignoble valaisan (Photo (c) H. Lalau)

Investir pour maintenir

Si la vigne apparaît moins inerte que ce que l’on s’imagine, la vinification est elle aussi en constante métamorphose. Certains propagandistes du «naturel» diffusent allègrement un discours postulant que les additifs ne sont utilisés dans le vin que depuis un demi-siècle. Ils laissent entendre qu’avant, le vin se faisait tout seul, patiemment et presque sans intervention humaine. En fait, il n’en est rien. Les vins dit «nature» sont un pur produit de la viticulture du 21e siècle qui nécessite un équipement et des connaissances très poussées ainsi qu’une maîtrise absolue de la chaîne du froid. L’ajout de substances – plus ou moins efficaces et plus ou moins toxiques – dans le vin pour le stabiliser remonte sans doute aux premiers vignerons. De fait, la plus grande partie de la littérature relative à la vinification se compose de recettes pour soigner le vin. Absinthe, fenugrec, poix, eau salée, racine d’iris ou plomb font partie de la centaine d’ingrédients recensés chez les auteurs latins pour «réparer» le vin, car comme le précise Columelle «le vin de la meilleure qualité est celui qui peut se conserver longtemps sans avoir besoin de condiments, et qu’il n’y faut mettre aucune mixtion qui altérerait sa saveur naturelle». Avec le temps, les additifs évoluent, mais la créativité des (al)chimistes connaît peu de limites. Ainsi «l’auteur oenologue» L.-F. Dubief écrit en 1834 un Manuel qui explique comment faire une imitation d’un vin de Bourgogne, de Bordeaux ou du Roussillon à partir de n’importe quel moût.

dubiefUne autre tradition: le  vin chimique

En réalité, la définition moderne du vin comme un «produit exclusif de la fermentation alcoolique de raisin ou de moût de raisin» date de la loi (française) Griffe de 1889 adoptée pour juguler les tensions sociales causées par la concurrence des vins artificiels (mélange de raisins secs importés d’orient, alcool, eau et sucre). Une publicité valaisanne de 1910 laisse entendre que les vins artificiels n’ont pas disparu de sitôt puisque Albert Margot qui proposait à la vente des fournitures pour faire soi-même du vin de raisins secs (16 francs pour 200 litres) explique que 600 000 litres de cette boisson ont été bus en 1909… De fait, la démonstration pourrait se poursuivre dans tous les aspects du métier de vigneron ou de caviste. Elle indique que ces métiers ne consistent pas à répéter des gestes millénaires mais plutôt à constamment trouver des solutions pour répondre aux défis posés par les évolutions ou les caprices de la nature, de l’économie et des hommes.

La tradition en quelques dates
40 jours après le Déluge: Noé se saoûle et exile son fils qui l’a vu nu
6000 avant J.-C.: premières traces de vinification en Géorgie
1750 avant J.-C.: la fraude viticole est punie de mort dans le code d’Hammourabi
1580 avant J.-C.: construction du pressoir de Vathypetro en Crète
600 avant J.-C.: les Grecs fondent Massilia
117: expansion maximum de l’Empire romain où croît la vigne plantée par les vétérans
1494: les conquistadores plantent des vignes sur Hispaniola
1550: les jésuites implantent la vigne sur l’archipel du Japon
1659: des colons plantent des vignes dans la région du Cap
1788: des vignes du Cap sont importées sur le continent australien
1819: un missionnaire français plante les premières vignes de Nouvelle –Zélande
1863: arrivée du phylloxéra en Europe
1889: lois Griffe qui stipulent que le vin est «obtenu exclusivement par la fermentation alcoolique, totale, ou partielle, de raisins frais, foulés ou non, ou de moûts de raisins»
1935: interdiction de six cépages hybrides en France

 

Alexandre Truffer20141013_alexandre_truffer

Reportage paru dans l’édition d’octobre/novembre 2016 de VINUM

 


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Louro et As Sortes, vertigineux Godello de Valdeorras

Nature sauvage et superbe, aux confins de l’Espagne du Nord-Ouest, là où la Galice touche la Castille. Relief montagneux aux contrastes d’ombre et de lumière parfois tellement violent que le paysage se voit en noir et blanc. La vigne s’accroche aux pentes raides, comble les vallons, profite des entrées maritimes. Un pays rude !

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D.O. Valdeorras

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Les 2.700 hectares de la petite appellation Valdeorras se situent à l’est de la province montagneuse d’Ourense, sur les bords du fleuve Sil. Une grande partie des vignes sont cultivées sur les anciennes terrasses fluviatiles… et produisent les vins les moins intéressants. Il faut escalader les pentes raides faites de schiste* et de granit pour trouver la meilleure expression du Godello, un cépage blanc local**.

La vigne jouit d’un contraste climatique important. Les influences maritimes tempérées s’y heurtent aux variations continentales, une combinaison génératrice d’un microclimat particulier : précipitations importantes de 850 à 1.000 mm, printemps chaud mais court, été très ensoleillé 2.700 heures avec des températures avoisinants les 44°C, hiver froid sans être rigoureux -4°C en moyenne, vents parfois violents quand la brise marine rencontre l’air sec en provenance de la meseta.

*la province est le premier exportateur mondial de schiste

**On le trouve aussi dans le nord du Portugal et dans la proche Castille, mais son origine est bien galicienne

 Rafael Palacios

val_do_bibei                                                           Val do Bibei

Une création relativement récente, la bodega date d’il y a à peine 13 ans, générée par une longue réflexion sur le potentiel du terroir de Valdeorras. Les premiers contacts avec la région remontent à quelques années avant. Temps où Rafael quittait la bodega parentale, sise en Rioja Baja, pour vinifier les raisins de quelques domaines galiciens. Tombé amoureux du Val do Bibei, la vallée la plus méridionale de l’appellation, il y achète les plus vieilles vignes. Ce sont les plus hautes, délaissées par les viticulteurs du coin. Il réussit à rassembler 12 ha, entrelacs morcelés de terrasses vertigineuses qu’il lui faut restaurer. Incrustées dans le schiste et le granit, les vignes de Godello revivent et donnent un premier vin As Sortes en 2004. Un an plus tard, il sort une deuxième cuvée Louro do Bolo qui devient Louro tout court lors de la création du Bolo, entrée de gamme produite à partir de 2011.

valdeorras

Les parcelles se situent à Santa Cruz do Bolo et présentent des sols différents du reste de la DO Valdeorras. Ici, le granit règne et offre sa couche superficielle décomposée en sables à gros grains. Terre acide où brillent selon l’inclinaison du soleil les cristaux de feldspath, de mica et de quartz qui confèrent une impression minérale*** aux vins. L’altitude varie de 650 à 720 mètres. Conduite en biodynamie.

*** Sorry, David!louro

 Louro 2014 D.O. Valdeorras

Vert jaune lumineux, le nez reste discret et chuchote quelques impressions de pâte d’amande et de pistache, de fleurs blanches et de groseille à maquereau. La bouche coule fraîche, minérale, avec beaucoup de retenue au début, puis, dégringolent les notes de fraise, d’amande, de poivre, de jus de citron jaune, de carambole. Jamais en force, toujours délicat et soutenu par une vivacité presque endiablée.

 

Louro fermente en foudres de 3000 litres pendant un mois, et y est élevé pendant 5 mois supplémentaires

As Sortes* Val do Bibei 2014 D.O. Valdeorras

 Vert pâle à reflets dorés, le nez perçoit le grillé de l’élevage, six mois en grands foudres de chêne. La bouche précise le minéral. Plus ample, plus profonde, elle prononce avec une netteté aérienne les arômes de fruits secs, d’agrumes, d’éclats de pierre, de plantes de montagne. La fraîcheur ambiante dynamise la structure et le très bel équilibre.

 

As Sortes fermente pendant un bon mois en foudres de 500 litres, et elle y passe encore 6 mois d’élevage115201-rafael-palacios-as-sortes-flasche

*As Sortes signifie littéralement en galicien “lots reçus en héritage”. Le système traditionnel de succession en Galice prévoit que chaque enfant reçoive une partie de chaque parcelle de terrain – ce qui a entrainé un morcellement incroyable des terres. Une parcelle de un hectare peut être facilement divisée en 10 «sortes». Rafael emploie le mot au pluriel pour signifier que le vin est issu de nombreux lopins.

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www.rafaelpalacios.com

https://www.labuenavida.be/fr

Ciao

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Marco


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Quelques cuvées insolites de pinot noir (et autres) (volet 1)

Un ami ayant visité l’Abbaye de Poblet nous a ramené quelques bouteilles de Conca de Barberà et a organisé une dégustation. Comme c’est souvent l’usage, chacun des invités, tous des professionnels, avait apporté sa dernière découverte. Du coup, le thème initial, qui était le pinot noir, s’est élargi de manière fort intéressante. Rien n’a été dégusté à l’aveugle, mais comme la plupart d’entre nous n’avaient jamais entendu parler des vins présentés, le risque d’a priori n’existait pas ou peu.

Nous avons commencé par les vins de la Conca de Barberà, qui est une région méridionale de la Catalogne, dont les vignes couvrent une superficie de 5.888ha. L’appellation englobe plusieurs municipalités de la province de Tarragone, où le climat est marqué par une grande différence de température entre le jour et la nuit.  Les cépages rouges autorisés sont nombreux : Cabernet franc, Cabernet sauvignon, Grenache  Noir, Monastrell, Merlot, Pinot noir, Syrah, Trepat, Ull de llebre (alias Tempranillo), Samsó (une vieille variété de Carignan).

Il en est de même pour les blancs : Moscatel de Alejandria, Macabeu, Chardonnay, Grenache blanc, Chenin, Muscat à petits grain, Parellada, Sauvignon blanc.

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C’est une appellation peu connue, même en Espagne, et pourtant de grands vins de Torres sont issus de cette zone, comme Milmanda et Grans Muralles, ce qui aurait dû la faire connaitre; mais c’est encore un exemple où la marque est plus forte que l’appellation et la masque . Je pense pourtant qu’avec le changement climatique, elle n’a pas fini de faire parler d’elle.

Les premiers vins dégustés venaient de l’Abbaye de Poblet, ils sont nés grâce à la volonté des moines et à leur intérêt de reprendre la tradition viticole cistercienne dans leur monastère. Une tradition qui remonte au XIe siècle, qui a commencé en Bourgogne et qui a toujours été associée au seul cépage Pinot noir. Une variété insolite dans ce pays. Dans les années 1980, le Groupe Codorniu a convaincu la communauté monastique de prendre en charge l’exploitation de son vignoble, 9 hectares inclus dans les murs du monastère de Poblet. Dans le même temps, a eu lieu une profonde rénovation du bâtiment, construit en 1870. Au printemps de 2002, la première bouteille d’Abadia de Poblet était présentée au marché.

Poblet réunit une série de conditions géologiques et climatiques qui le convertissent en un terroir extraordinaire pour la viticulture : des  sols pierreux profonds, un climat anormalement frais dans le contexte régional, une altitude de plus de 500 m- une l’orientation optimale de ses vignes, en plus de l’influence estivale de la brise marine. Ces circonstances particulièrement favorables pour le Pinot Noir, assurent une maturation lente du raisin et dans les meilleures conditions. Mais, il n’y a pas que du pinot noir à l’Abadia, comme on va le voir.

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ABADIA DE POBLET

  1. Conca de Barberà Intramurs de Poblet Blanc 2015

Ce 100% Chardonnay nous a tous «bluffés», on ne s’attendait pas à une telle bouteille, un vin aux notes florales, herbacées et citriques, frais, mordant, équilibré et gourmand, le tout pour 7€. Une vraie réussite.

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2. Conca de  Barberà Intramurs de Poblet Negre 2015

Pas de Pinot noir, mais du Tempranillo, du Merlot et du Cabernet sauvignon; ce vin n’a pas réveillé un grand intérêt; certes, il est fruité, mais la bouche est très décevante, très courte et manquant de gras.  7 € aussi, mais je ne le recommande pas

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  1. Conca de Barberà Abadia de Poblet 2012

Celui-ci est un pinot noir 100% issu des 9ha de vignobles plantés à l’intérieur des murs du monastère, les vignes, situées à une altitude de 600m, sont orientées au Nord

Le vin  a été élevé 12 mois en fut de chêne français.

Vol:14,0%

Encore un vin insatisfaisant, d’autant que j’avais en mémoire ceux que je vendais à Barcelone (j’ai oublié le millésime), et que je recommandais beaucoup.

La robe n’est pas très profonde, normal pour un Pinot, mais l’intensité du nez est faible, plutôt évolué, on a des airs de pinot bien sûr, mais en bouche, si le fruit est très mûr, la matière est légère, la finale âpre et sèche. Les moines méritent mieux ! Dommage.

PVP 12,95€

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  1. Conca de Barberà Les Masies de Poblet 2012

Le haut de gamme, toujours en Pinot noir, et la désillusion n’en fut que plus grande. Il a été élevé 15 mois en barriques de chêne français dont 20% neuves et 80% d’un an. Le nez n’était pas net, notes d’écurie, la bouche était très maigre et la finale sèche. Même son petit air de Pinot n’est pas arrivé à le sauver. Vol: 14,5%

Du coup son prix de 24€ est cher.

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5 .Bodegas Escoda Sanhuja Conca de Barberà La Llopetera 2013

Joan-Ramon Escoda est la star de la Conca de Barberà, c’est quelqu’un de sincère, de franc, et c’est comme ça qu’il veut ses vins. Il travaille ses 13 ha de Vignobles en biodynamie.  Il fait son propre compost avec du fumier de moutons et de chevaux percherons qu’il a dans sa propriété.  Il a été un des premiers à travailler sans soufre tant à la vinification comme à l’embouteillage! Il est d’ailleurs membre de l’association des vins naturels. Ce qui compte beaucoup à ses yeux, c’est le millésime, il insiste beaucoup là-dessus.

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Joan Ramon Escoda

La bouteille qui avait été amenée est une de celle que j’apprécie beaucoup : La Llopetera

C’est un 100% pinot noir, issu d’une seule parcelle, à 600m d’altitude qui donne son nom au vin. Les raisins sont égrappés, la fermentation avec des levures indigènes, se fait dans des cuves en acier inoxydable. C’est un vin qui n’a  presque pas vu le bois,  élevage de 6 mois en barriques françaises car qui veut traduire la pureté du fruit. Il est ensuite mis en bouteille sans subir aucune filtration, ni stabilisation, ni clarification.

Nous n’avons pas eu de chance avec cette bouteille, elle s’est très mal goutée : le nez «puait», la bouche était complètement dissociée, maigre et avec une acidité très dérangeante. Je n’ai pas compris, elle ne ressemblait en rien à la Llopetera que je connais.

Bon, ça arrive assez souvent avec les vins nature.

Vol: 13,5%

Pvp: 20,95 €

 

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Je terminerai cette série de pinots noirs, par la dernière création d’Hervé Bizeul:

  1. Clos des Fées « aimer, rêver, prier, se taire… » 2015

Il s’agit d’une jeune vigne de pinot noir (1,83ha) de 3 ans, plantée en cordon, sur argile calcaire, à Tautavel, dans les Pyrénées Orientales. Hervé a choisi une sélection massale de pinot fin. Je n’ai pas parlé de ce vin avec lui, et comme il est en Chine, je n’ai pu obtenir davantage d’informations, mais le nom à lui seul est tout un programme : « aimer, rêver, prier, se taire… »

Qu’a-t-il voulu pprouver en plantant du pinot noir à Tautavel?  Ou plus simplement sa curiosité de voir comment se comportait un tel cépage dans cette zone l’a-elle motivé? Qui a-t-il volu provoquer? Lui-même sans doute.  A quoi a-t-il pensé en choisissant un nom si long et si émouvant, qui interpelle et donne à réfléchir? Il faut s’appeler Hervé  Bizeul pour oser une telle étiquette, ça  ne manque pas de prétention et réclame une cuvée à la hauteur. Si la bouteille est le reflet de ce que nous annonce l’étiquette alors, nous sommes devant un grand vin.

Nous allons laisser un peu de temps aux vignes pour le prouver, pour l’instant, il y a beaucoup d’espoir. Le vin ressemble à Hervé, il plait beaucoup aux uns et déplait aux autres. Moi j’ai aimé sa matière mure, sa texture, son goût de fruit mûr, de cerise, j’ai admiré sa persistance en bouche, son côté quelque peu prétentieux, son boisé fin qu’on perçoit comme une touche de parfum en fin de bouche (12 mois en pièces bourguignonnes François Frères de 1 vin). Vous allez me demander s’il « pinote »; est-ce vraiment important ? N’oublions pas la jeunesse de la vigne.  Soyons patients  et rêvons à son futur; pour l’instant, apprécions-le tel qu’il est, franc, atypique, généreux, audacieux, aimons-le parce que c’est un joli projet, un peu fou, taisons-nous, oublions les commentaires et faisons-nous plaisir en silence, ça nous évitera de dire des bêtises à propos d’une bouteille en devenir. Et à défaut d’être capable d’aimer, fermez les yeux et laissez-vous séduire.  C’est que j’ai fait.

IL n’y en aura pas pour tout le monde:  la production totale est de 1.600 bouteilles.

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En guise de conclusion :

Grande déception en ce qui concerne les quelques Pinots noirs de la Conca de Barberà, notre groupe et moi-même les avons très mal goutés, pourtant la critique nationale et les guides les notent très bien. Si vous les avez dégustés, se serait intéressant de connaître vos opinions.

La semaine prochaine d’autres cuvées insolites, françaises celles-là.

Hasta Pronto,

Marie-Louise Banyols

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Clairette du Languedoc: la vieille dame se rebiffe!

La Clairette du Languedoc est le premier vignoble de blanc de la région à avoir obtenu l’AOC (c’était en 1948). Et pourtant, la digne vieille dame a bien failli disparaître: il n’en reste aujourd’hui que 90 ha, pour 10 producteurs. Mais la valeur n’attendant pas le nombre des caves, il est urgent de la redécouvrir – et voici pourquoi…

D’abord, il y a l’histoire ; la Clairette remonte sans doute aux Grecs, voire aux Phéniciens, et elle était déjà connue des Romains. Pline en parle. L’échanson de Louis IX aussi. Et puis Victor Rendu, qui utilise soit son nom actuel, soit ceux de Blanquette ou de Picardan – selon lui, le Picardan (alias Grosse Clairette, ou Gallet Blanc) est l’ancêtre de la Clairette ; toujours est-il qu’il lui rend hommage en ces termes : «elle donne de la finesse et du feu». Le digne ampélographe du Second Empire souligne aussi que la Clairette a longtemps été utilisée dans des cuvées de rouge – on en trouve d’ailleurs toujours à Châteauneuf-du-Pape.

Notons qu’en Languedoc, elle a longtemps été une base pour les vermouths (d’ailleurs, c’est toujours un des deux cépages du Noilly-Prat, avec le Piquepoul). Ce qui n’a pas forcément aidé à maintenir sa notoriété comme cépage à vin.

Il a fallu une bonne dizaine d’années à quelques passionnés pour sauver l’appellation, aussi bien en doux qu’en sec.

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Charles-Walter Pacaud, un des hommes qui ont contribué au renouveau de la Clairette

Un cépage particulier

La Clairette ne manque pourtant pas de qualités ; si les vins qui en sont issus présentent une acidité relativement basse, ils compensent généralement par de belles amertumes, et une structure particulière; la peau de la Clairette est riche en polyphénols, aussi ses vins laissent-ils souvent une impression tannique.

En corollaire, les vignerons évitent aujourd’hui de trop extraire, pour éviter dureté et coloration – ils privilégient donc de pressurage direct.

Ce cépage a aussi comme atout une certaine polyvalence ; il se prête aussi bien aux vins secs qu’aux vins doux, aux vins de liqueur et même aux rancios. Cette dernière spécialité a bien failli disparaître, dernièrement, à la faveur d’une réécriture du cahier des charges par l’INAO, mais les vignerons ont tenu bon.

Deux appellations se partagent aujourd’hui la Clairette comme cépage dominant : la Clairette de Bellegarde (40 ha, dans le Gard) et la Clairette du Languedoc, qui nous intéresse aujourd’hui, et dont les 90ha se répartissent sur 11 communes de l’Hérault, autour de Clermont l’Hérault.

Cet ensemble se divise en 3 grands types de sols: les schistes de Cabrières, les terres blanches (autour d’Aspiran et d’Adissan) et les terrasses villafranchiennes, au Nord.
Les 10 élaborateurs se partagent entre 4 coopératives et 6 caves particulières – dont deux nouvelles cette année, ce qui semble dénoter un regain d’intérêt pour la «vieille dame» du Languedoc…

Voici 6 cuvées dégustées sur place à l’occasion de Millésime et Terroir en Languedoc.

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La Croix Chaptal Clairette Blanche 2014

Un cas d’école pour une belle Clairette vinifié en sec: superbes notes d’anis et de fruits blancs au nez, cédrat et bel amer en bouche.

6 mois en fût, 12 mois en cuve.

http://www.lacroixchaptal.com/

Paul Mas Vinus Clairette 2015

Au nez, du citron et de la rose ; la bouche est très directe, d’une bonne ampleur, et finit sur de savoureuses notes mentholées.

Vendanges de nuit. Sols calcaires. Capsule à vis.

Paul Mas Cuvée Secrète 2015

Très concentré, un poil de tendre, vin plein complexe, débute sur l’oxydation et le fruit sec, très long, bel amer.

Sols calcaires. Elevage sur lies 3 mois. Capsule à vis.

http://www.paulmas.com/

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Même de gros opérateurs comme Jean-Claude Mas y croient

Mas de Valbrune Cuvée Praelude 2013 

Cela démarre en fanfare avec du miel et du coing, mais très vite, des notes plus vives d’anis prennent le relais, et la bouche s’équilibre, le côté gras et se complète d’une belle amertume, et tout finit dans une explosion de salinité. Sols de schistes, très pauvres.

jpvailhe@masdevalbrune.com

Cave de l’Estabel Fulcrand Cabanon Moelleux 2015

Quelques notes de fruits jaunes très mûrs, du réglisse, de l’amertume, le tout parachevé par une belle finale qui revient sur le réglisse et une jolie poite d’acidité. Gageons que le Prieur Fulcrand Cabanon, qui soignait Louis XIV à Versailles, avec des fortifiants de sa fabrication, aurait été fier de ce vin.

http://www.cabrieres.com/fr/

La Croix Chaptal Rancio Vendange de Novembre 2010

La robe orange annonce une belle complexité ; le nez confirme, c’est une corne d’abondance d’abricots, de coing et de miel ; la bouche, elle, est plus dans le registre des fruits secs : noix, amandes, pruneau ; la texture est étonnante, plutôt tannique pour un blanc ; les notes d’oxydation (pas dérangeantes) se conjuguent avec une impression de douceur et même une pointe de rôti.

Trois ans d’élevage. VinifIé puis élevé 36 mois en fûts, puis 15 mois en cuve.

http://www.lacroixchaptal.com/

Hervé Lalau


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A breakthrough against wine-fraud? Everledger/ Chai Wine Vault’s passport.

 Part of Maureen Downey’s collection of fakes 

Rupert Millar (The Drinks Business) checking 

a label under the guidance of Maureen Downey

 


 « Oh dear this Pétrus 1945 bought
in Deptford Market may be a fake!!! »

Maureen offers Rupert guidance 

Leoni Runge from Everledger explaining the new link up 

between them and Chai Wine Vaults.

Previously Everledger was providing on-line provenance 

for diamonds

 


Providing provenance for diamonds 

 A real 2001 Château Margaux with a
fake 1934 La Tache
(above and below)

On Friday evening there was a brief presentation at 67 Pall Mall, a fashionable wine club in the centre of the West End of London – just a stone’s throw away from Berry Bros & Rudd, of new system from Everledger for providing an ‘immutable’ on-line record of high value wine. This is a partnership between Everledger and Maureen Downey’s Chai Consulting/Wine.Fraud.com. Maureen is one of the world’s leading experts on wine counterfeiting. 

The record is entirely on-line – not on paper, which Maureen does not trust as it can be tampered with. The Everledger/Chai bottle passport sets out to be a tamperproof, immutable record of a bottle of wine providing full record of a wine’s history, who has owned it and where it has been stored etc. that cannot be tampered with as well as who authenticated – has to be an individual not a company – that the contents match what the label claims.
Of course someone could chose not to update the bottle’s record but that would cause a gap in the history and ought to raise questions/suspicions just as a gap in someone’s CV often raises questions.
Although undoubtedly Coravin has it advantages, it also offers a big opportunity to the counterfeiter. Downey disclosed that some estates, including certain Bordeaux First Growths are considering including a chip beneath the cork that would register if it has been pierced.
Pricing for this new service has yet to be decided. Much of the initial authentication will be done by top estates that buy into this system.

If this on-line passport becomes widespread for fine wine, it could also provide wine investors that companies, who have been persuaded them to buy wine as an investment, that this actually exists. This ought to make frauds perpetuated by companies such as The Bordeaux Wine Trading Company and Bordeaux Fine Wine Ltd, who failed to buy wine that their investor clients bought. Unfortunately this is unlikely to be foolproof as fraudsters target the elderly who may well not be aware of this new system.

À suivre !

    

Nick Martin of Wine Owners
Nick thinks that his company may well adopt the new system

The fake 1934 La Tache with the torch
that is an essential tool of trade to authenticate a wine

liz-jim-anthony


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Arrêtons la dictature du faible dosage en Champagne

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Que la mode peut être stupide ! Malheureusement le vin n’y échappe pas.

Je sais, c’est les fêtes approchent et les articles habituels sur les « vins de fêtes » vont pleuvoir dans les journaux et les magazines. Mais cela n’est pas mon propos aujourd’hui, car je considère que les vins à bulles, de Champagne ou d’ailleurs, sont faits pour être bus toute l’année.

Je veux parler, une fois de plus, du dosage en Champagne, sujet qui semble obséder un petit nombre de professionnels snobinards qui cherchent à faire leur intéressant en toute circonstance. Voici un autre domaine  du vin ou l’information est trop souvent remplacée par des idées reçues ou des opinions personnelles.

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Le climat de la Champagne est un climat septentrional pour le mûrissement des raisins, même si les limites Nord de la viticulture ont tendance à remonter sous les effets du réchauffement climatique. Par conséquent, les vins de Champagne possèdent, naturellement, des taux d’acidité très élevés qui peuvent les rendre difficiles à aimer dans leur état brut. Quiconque déguste pour le première fois des vins clairs de Champagne (donc tranquilles et avant deuxième fermentation) peut le constater. La deuxième fermentation en bouteille modère un peu ces excès d’agressivité, surtout quand la période de vieillissement sur lies est prolongés. La maturité croissante des raisins au moment des vendanges aussi. Mais le vin de Champagne reste un vin relativement acide et cela ne peut pas plaire à tous.

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Historiquement, pour pallier cet inconvénient, on a appris à rajouter un peu de sucre au dernier moment à un vin de Champagne, juste avant de fermer la bouteille avec son bouchon définitif, c’est à dire  après l’opération de dégorgement qui aura permis l’élimination des levures ou lies. Ce dosage en sucre est réglementé et indiqué sur les étiquettes par des mentions comme suit :

  • doux : 50 à 100 grammes de sucre par litre
  • demi-sec : entre 32 et 50 grammes de sucre par litre
  • sec : entre 17 et 32 grammes de sucre par litre
  • extra dry : entre 12 et 17 grammes de sucre par litre
  • brut : moins de 12 grammes de sucre par litre
  • extra brut : entre 0 et 6 grammes de sucre par litre

Si les vins des catégories demi-sec, et surtout doux, sont devenus de plus en plus rares, de nos jours, il ne fait pas oublier qu’ils ont longtemps dominé la production de Champagne, ce qui explique cette habitude tenace qui consiste à servir un Champagne en fin de repas, alors que, la plupart du temps, ce Champagne est aujourd’hui un Brut et se trouve totalement inadapté pour accompagner un dessert – car il manque le sucre pour y faire face. J’en ai encore fait l’expérience amère samedi soir après le beau match du XV de France, chez une amie qui, pourtant, aime le Champagne !

Les premiers bruts furent introduits par la maison Pommery pour le marché anglais vers 1870, et le premier Champagne non-dosé pour ce même marché par Laurent-Perrier un peu plus tard. En France, on est resté plus longtemps attaché à des Champagnes demi-secs et doux, car le brut n’est devenu majoritaire dans ce pays que depuis le seconde guerre mondiale.

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Aujourd’hui il y a une certaine mode, encore très minoritaire sur le plan des ventes, pour des Champagnes moins dosés qui relèvent de la catégorie Extra-Brut, voir des vins sans dosage aucun qui peuvent s’appeler Brut Zéro, Brut Nature ou Non Dosé. Que faut-il en penser? La mode n’est jamais une raison suffisante pour tout accepter.

Lors d’un déjeuner de presse, j’ai entendu le journaliste gastronomique d’un hebdomadaire français qui fait dans le sensationnel énoncer avec un grand sourire d’autosatisfaction l’ineptie suivante : « l’appellation Champagne devait n’être accordée qu’à des vins non-dosés ». Je pense que l’ensemble de producteurs ainsi que le CVC accueilleraient cette proposition avec un grand éclat de rire et le dédain qu’elle mérite.

 

Je me permets ici (avec son accord) de reprendre quelques mots de mon estimé collègue Guénaël Revel, alias Monsieur Bulles, et grand spécialiste des vins effervescents, car je suis totalement d’accord avec sa position sur ce sujet :

 « Vous avez dosé à combien? » est la question la plus récurrente chez les professionnels du vin (sommeliers et chroniqueurs) face au chef de cave d’un champagne lors d’une dégustation. Une question dont le consommateur classique n’a aucune espèce d’idée du sens, mais qui depuis une décennie maintenant, pour une minorité d’éclairés, est devenue le « Je vous salue Marie » devant les cuvées qu’on lui présente. Éclairés ? Plutôt snobs, je dirais…guenael-revel-2010

Guénaël Revel

J’en ai assez, comme la plupart des chefs de cave qui ne peuvent ni le dire ni manifester leur agacement devant ces questions qui tournent autour du même sujet: le sucre dans le champagne ! Ils ne peuvent pas s’impatienter parce qu’ils ont du champagne à vendre et qu’expliquer la notion de dosage est à la fois long, complexe et glissant sur le chemin du marketing…

« Vous ne faites pas d’extra-brut ? » 
« C’est un peu dosé, non ? »
« Vous ne faites pas des Zéro dosage? »

Mais Bon Dieu – puisque j’ai commencé avec la Vierge Marie – quand allez-vous comprendre que le champagne a besoin de sucre ! C’est justement lui qui supporte les arômes, permet l’équilibre et même l’endurance du vin ! Oui, il existe des magnifiques champagnes très peu ou non dosés, bien construits et bien signés. Oui, c’est excellent, un Extra-Brut bien positionné à table. Cependant, la plupart sont davantage squelettiques et agressifs que ronds et expressifs. Ils sont donc décevants.

Bien sûr qu’il m’arrive aussi de commenter une bouteille en me questionnant sur la sensibilité du dosage, mais cela ne m’obsède pas ! Alors, pourquoi j’en ai assez ? 
Parce que si vous proposez une série de 20 champagnes à l’aveugle à des consommateurs profanes – comme à des professionnels de la dégustation d’ailleurs -, vous constaterez qu’il y a davantage de champagnes Brut que de champagnes Extra-Brut ou Zéro Dosage, qui sortiront dans le Top 5. 

Un sommelier me conseillait encore il y a deux semaines dans un resto:  » Vous connaissez l’Extra-Brut de Francis Boulard, c’est superbe. C’est tendu, c’est très naturel, ça fait très champenois. »Ça fait très champenois ! Au secours ! Même le Francis, il n’aimerait pas qu’on conseille son vin ainsi… J’aime beaucoup le champagne de Francis Boulard. Sauf que sur l’assiette de ris de veau grillés au beurre blond que j’ai commandée, il passera mal, son Blanc de Noirs. Un champagne de catégorie Brut bien sentie, voire au léger rancio développé, aurait été meilleur.

Mais d’où viennent vos élucubrations sur le dosage des champagnes Mesdames et Messieurs les sommeliers (ères) ? Vous a-t-on enseigné cela en école d’hôtellerie ? 

La tendance est-elle si lourde qu’il faille l’imposer à votre clientèle? La profession a déjà une image de suffisance; alors imaginez le snobisme que vous dégagez quand vous parlez de Zéro Dosage, de Brut Nature ou d’Extra-Brut ! C’est du chinois pour 90 % de vos clients ! 

Ne leur parlez pas de sucre, mais plutôt de parfums et de comportement. Ne leur dites surtout pas qu’il vont sentir ou goûter le yuzu, la mine de crayon ou la craie ! Ou la Champagne ! Vous en connaissez beaucoup vous, des clients qui ont léché un tableau noir pour connaître la saveur de la craie !? Le champagne a déjà l’image du snobisme face à l’océan du vin tranquille et même de la mer des vins mousseux; alors, s’il vous plaît, défendez-le simplement en parlant de vin blanc, de célébration et d’harmonie facile. N’allez pas prétendre ce qu’est la véritable saveur du champagne, parce que la véritable saveur du champagne, c’est avant tout celle du plaisir et de l’étonnement et non pas celle du sans sucre ajouté systématisé »

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Tom Stevenson

J’applaudis Guénaël et je milite pour la même cause. Un autre grand spécialiste de la bulle, le Britannique Tom Stevenson, ne dit pas autre chose à propos des Champagne non-dosés.

Se méfier des modes et des snobs, toujours !

 

David Cobbold


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Le poids des habitudes, le choc des étiquettes

La Sommelière en chef de l’Elysée, Virginie Routis, expliquait récemment à l’AFP que « Si on reçoit un chef d’Etat étranger, on va miser sur une valeur sûre, un grand bourgogne blanc, un grand bordeaux rouge; mais pour d’autres déjeuners on peut aller voyager en Alsace, Cahors, Corse… »

J’ai peur de comprendre: l’Alsace, Cahors et la Corse ne sont donc pas des valeurs sûres?

Au fait, à partir de quel niveau de prix est-on une valeur sûre? Ou bien faut-il être classé au Who’s Who de 1855?

Les vins d’Alsace, de Cahors et de Corse seraient-ils tout juste bons à abreuver les Sous-secrétaires d’Etat à la Ruralité Heureuse, les Chargés d’Affaires Non Urgentes, les Amicales de Pêcheurs de Voix, ou les Comités Théodule?

Ou bien encore, les réserve-t-on aux élus de leurs régions respectives, histoire de ne pas trop les dépayser?

L’exemple vient d’en haut, dit-on. Mais quel bonheur est-ce pour moi, petit journaleux apolitique, de ne pas avoir à choisir les vins que je mets sur ma table en fonction de leur tarif ou d’une notoriété plus ou moins méritée!

Je me priverais de tellement de bonnes surprises… Et mes invités aussi.

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Tiens, mardi, j’ai servi à mon beau père – digne médecin en retraite, plutôt adepte des grandes régions de tradition, le sparkling anglais de Coates & Seely (La Perfide 2009, un Blanc de Blancs Millésimé).

En le lui versant, je lui ai dit: « Docteur, vous n’ avez probablement jamais bu un vin de cette origine ».

Il a humé, il a goûté, il a avalé, puis il m’a dit en souriant: « J’aime beaucoup ». Moi aussi, d’ailleurs – plus creamy-crisp que ça, tu arrêtes de boire!

Je lui ai montré l’étiquette, je lui ai expliqué que l’Angleterre devenait une nation viticole respectable, les terroirs, le réchauffement climatique, les transferts de savoir-faire…

Il m’a écouté gentiment. Mais en définitive, plus que l’étiquette, c’était le vin qu’il appréciait. Alors je l’ai resservi.

N’est-ce pas là le plus important?

Hervé