Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


4 Commentaires

Des pierres de la Préceptorerie naquirent des fleurs !

Cette cuvée au nom si «magique» est un Rancio sec !

Le Rancio sec est certes un vin rare, mais il n’a rien de miraculeux :  il représente juste un savoir-faire local très ancien. Et il aura fallu toute l’imagination poétique de Pierre Parcé pour imaginer le nom de cette cuvée!

La tradition voulait que les vignerons laissent évoluer une barrique en milieu oxydatif, sans ouillage, pendant plusieurs années (la bota del reco) ; c’était le tonneau perpétuel qu’ils remplissaient de vin nouveau quand ils en soutiraient une partie. Le processus oxydatif développe des arômes complexes et protège le vin. Pour évoluer favorablement, il doit avoir un degré d’alcool élevé. Ces derniers temps, ce «vi ranci», comme on l’appelle chez nous, était en voie de disparition faute d’existence légale et réduit au statut peu valorisant de vin de table. Dans les années 80/90, seule une poignée de producteurs en proposait !

C’est à ce moment que Slow Food s’y est intéressé, créant avec le rancio sec en 2004, la première de ses Sentinelles françaises, c’est-à-dire un produit à sauvegarder et à promouvoir au nom de la biodiversité et du patrimoine. Résultat, il semble connaître aujourd’hui une petite renaissance, même si les vignerons qui produisent ces vins hors du temps sont très peu nombreux : une trentaine, répartie entre le Rivesaltais, la Côte Vermeille et Banyuls. Pour les soutenir, l’association des producteurs « Les rancios secs du Roussillon » a été constituée en 2004.  Le Rancio jouit depuis 2011 de l’IGP Côtes Catalanes et Côte Vermeille (Banyuls, Collioure) avec la mention Rancio sec. Réalisé à partir de raisins surmuris, qui vont au bout de leur fermentation alcoolique: il ne doit contenir aucun sucre résiduel, il est élevé en mode oxydatif comme les vins mutés, faisant intervenir des chocs thermiques dans des contenants divers : barriques, tonneaux, foudres, bonbonnes, dames-jeanne, amphores, cuves… » et, ne peut être mis en vente que cinq années après la récolte. Tous les cépages du Roussillon peuvent rentrer dans la composition des rancios secs, mais la plupart sont réalisés à partir des grenaches blanc, gris ou noir, du maccabeu ou du carignan. Quelle que soit la couleur de départ, ces vins témoins de la culture vinicole du Roussillon, évoluent le plus souvent vers une couleur ambrée commune.

La Préceptorie, sur les schistes noirs de Maury, fait partie de ces quelques domaines qui proposent une ou plusieurs cuvées «confidentielles» de Rancios secs.

Quelques mots sur le domaine !

La Préceptorie est née en 2001, d’une rencontre des familles Parcé et Legrand, du domaine de La Rectorie à Banyuls, avec des vignerons vivant à Maury. Toutes ses vignes se situent sur l’aire d’appellation Maury; la cave, elle, est installée dans un village anciennement nommé Centernach, qui abrita une ancienne possession templière d’où le patronyme. Joseph Parcé s’est retrouvé à la tête du domaine, qui s’étend aujourd’hui sur 26 hectares en bio (il a été certifié en 2013).

C’est un gars à part, aussi original qu’intelligent ; il y a fait du très bon travail, il a tout donné de lui-même, trop peut-être. Les vins qui en sont issus sont tous très personnels, un peu sauvages, ils lui ressemblent ! Mais voilà, il a craqué, je vous livre la lettre envoyée par ses frères à l’occasion des vœux 2017 : «Notre frère Joseph quitte la Préceptorie. Trop dur, trop de pression, trop de souci, pas assez de vie en famille. Nous, les plus jeunes, Martin, Augustin et Vincent n’avons pas manqué d’intervenir, d’être prêts. Nous reprenons les rênes, la marche continue. Notre frère va pouvoir se reposer, nous sommes là. Discret, plus en retrait, un peu derrière et bienveillant, Marc, notre père, lui aussi est là…L’aventure continue de plus belle avec le même amour… Avec la même volonté de mettre l’humain, l’écologie humaine, en devant du seul souci de la rentabilité, de la gloire et des honneurs. S’inscrire dans le temps, lentement. Ensemble. Avancer avec l’ensemble de nos qualités, de nos faiblesses, de nos dons.» Martin, Augustin, Vincent & Marc Parcé.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Joseph Parcé Photo Mihel Smith

Le vin: « Des Pierres de la Préceptorie naquirent des fleurs » :

  • Il est issu de 30% de grenache gris – 30 % de grenache blanc – 40 % de macabeu surmûris.
  • Il est sec parce qu’il a entièrement achevé sa fermentation, que tout son sucre a été transformé en alcool.
  • Et rancio parce qu’il a été élevé en milieu oxydatif : 7 ans dans de vieux fûts en bois sans ouillage.

Comme la tradition le veut, je l’ai servi à l’apéritif pour accompagner des anchois de Collioure (qui ne sont plus de Collioure, mais qui y sont transformés) et du Jabugo. Et, ce fût un vrai bonheur !

Sa robe est brillante avec des reflets ambrés. Le nez est magnifique, puissant, marqué noix, térébenthine, torréfaction, café, cacao avec des notes de tabac blond, et une pointe iodée. La bouche, se développe ensuite en vivacité et puissance, elle regorge d’épices et de fruits confits. D’une très belle longueur, il s’en dégage une impression d’élégance, elle est fraiche, malgré ses 18,5º d’alcool, équilibrée ; elle s’exprime avec sensualité et finesse-Un grand moment ! Il y a des vins de linéaires et des vins de commentaires, les Rancios font partie de cette dernière catégorie ! Dégusté en fin de repas, il appelle le cigare !

20171007_225636

Prix : 20 € les 50 cl.

Avec quoi marier ces vins d’exception que sont les Rancios Secs ?

Les Rancio sec peuvent se servir à l’apéritif sur des anchois, des jambons de caractère ; des jabugos, et même des gambas ! Ils peuvent résister à un fromage puissant comme un vieux comté, un vieux Manchego, un Stilton, ou encore une vieille tome de brebis accompagnée d’une pâte de coing, des petits fromages de chèvre sec, un fromage de chèvre affiné quelques mois avec du miel de thym, ou, sur un dessert au chocolat noir et bien sûr il pourra se déguster à la fin d’un repas avec ou sans cigare.

Je m’en sers beaucoup en cuisine pour lier les sauces, déglacer des viandes ou des noix de Saint-Jacques. Il m’est indispensable au moment de cuisiner une langouste à l’armoricaine, un homard, un Suquet ou encore un civet.

Il a en outre la particularité de rester bon après plusieurs mois d’ouverture, comme un grand alcool.

Si l’histoire du Rancio Sec vous intéresse, lisez « Les Rancios secs du Roussillon –les vins oxydatifs, fleurons de la viticulture catalane » Un livre pour raconter l’histoire d’un trésor catalan, c’est ainsi que le décrivent ses 9 auteurs et ses 10 contributeurs passionnés ainsi que son Directeur d’ouvrage, Alain POTTIER. Je ne saurai conclure ce papier sans parler de Jean Lhéritier et de Marc Parcé « chevilles ouvrières » comme les appelle Michel Smith du Rancio Sec auprès de Slow-Food.

 

Enfin, je vous livre avec son accord, ce texte sur les Rancios écrit par Marc Parcé :

«À la fin des années cinquante, enfant, j’ai souvenir de ces barriques de rancio que nous recevions de Banyuls-sur-mer et que nous mettions nous-mêmes en bouteille. Ce vin sec avait été récolté sur la propriété familiale, en même temps que les vins doux, mon arrière-grand-mère étant à la coopérative, la « buvette » il n’était pas élaborée à part. De toute façon elle ne portait ses raisins à la coopérative que pour produire du Vin Doux Naturel Banyuls et l’appellation Collioure n’existait pas ! Arrivés les derniers jours de vendanges, on en consacrait un pour faire le «vin sec» : ce jour-là, les ouvriers agricoles qui travaillaient pour elle, écrasaient les raisins avec les pieds dans les comportes de bois, et vidaient le tout, rafles comprises dans des demi-muids (fûts de 6 hl) dont le haut avait été découpé pour qu’un entonnoir en bois permette à l’opération de se faire. La fermentation démarrant au bout de quelques jours, la macération se prolongeait jusqu’à Noël : alors on décuvait et pressait l’ensemble qu’on allait élever durant plusieurs mois voire plusieurs années dans des vieux fûts souvent de châtaignier. Ces vins de très longue macération avaient souvent un degré alcoolique assez élevé, une structure et une matière puissante et prenaient une robe tuilée au bout de quelques années : ils étaient en fait les ancêtres des vins « nature » et seul l’alcool leur donnait une solide constitution qui leur permettait de bien voyager et de bien vieillir. Petit détail, il suffisait cependant d’aimer ce goût particulier de rancio, terme dont nous ignorions alors l’existence mais pas le goût ! Ces arômes de fruits rouges très mûrs, de fruits secs, pruneaux, oranges et noix supportés par un alcool naturel mais bien présent, avaient définitivement imprimé nos palais d’enfant, les associant à l’image de nos grands-parents et en particulier de notre arrière-grand-mère Thérèse, surnommée Thérèsette ou Thérèsou, fille de Thérèse & Marcelin Reig. Cette petite dame toute frêle à la volonté de fer, veuve dès 1913, avait géré le domaine familial jusqu’à sa mort en 1969, à 99 ans* : elle nous montrait dans son visage un tel bonheur d’avoir six petits enfants ! Plus tard, encore jeune homme, je nous revois comme si c’était hier, dans la cuisine de la maison familiale, en été tard le soir alors que nous avions passé déjà un long moment sur la plage et au « Bar du Port », à discuter et à refaire le monde. Là il nous fallait découper de fines rondelles d’aubergines et les jeter dans une poêle avec de l’huile d’olive pour en faire des chips délicieuses que nous dégustions avec ces vins rancios secs ! Ne me parlez pas des madeleines de Proust : ces aubergines grillées et ces vins avaient le mérite de raconter pour moi une histoire beaucoup plus sévère et plus austère, j’oserai dire qu’ils évoquaient avec combien de nuances ce terroir banyulenc de schistes coupants et friables pourtant, ces notes métalliques de pierre à fusil et cette mâche qui fait saliver et appelle un deuxième verre, surtout s’il est un peu frais, nous trompant sur sa puissance. Ces saveurs évoquaient la rudesse du travail des vignerons dans un pays qui ne connaissait pas la mécanisation et où le travail de la vigne nécessitait une force physique – et donc mental- déjà peu commun. Banyuls est un terroir qui grâce ou à cause de son incapacité à la modernisation a su garder son âme paysanne : faire du vin à Banyuls exige un engagement physique et ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir comment les plus jeunes savent se dépenser et se dépasser physiquement en pratiquant tel ou tel sport et cependant ont du mal à s’engager dans un métier manuel comme le réclame le vignoble Banyulenc !»

* Nous passions le mois d’août avec elle aux « Tilleuls » à Banyuls.

portrait (1)

Magnifique, merci Marc pour ce joli témoignage.

img_1828

Jean L’Héritier et Marc Parcé, chevilles ouvrières du Rancio sec auprès de Slow Food. Photo©MichelSmith

Une petite sélection de mes  Rancios préférés :

« Pedro Soler » du domaine de la Rectorie 65€ pour 75cl, départ domaine– la-rectorie@orange.fr

« Mémoire d’automnes du domaine » La Tour vieille à Collioure : 22€ pour 75cl départ domaine.

« Cap de Creus » du domaine de La Tour vieille à Collioure, info@latourvieille.com.22€ pour 75cl départ domaine.

« Les Rancios millésimés 1980… » du Domaine Danjou-Banessy, bendanjou@hotmail.fr

« Au fil du temps » de Jolly Feriol 48€ pour 75cdépart domaine
« Rancio sec » du domaine de Rancy à Latour de France 13,50€ – info@domaine-rancy.com

« Ranfio Cino » Domaine Vial-Magneres, 22€ pour 50cl départ domaine, al.tragou@orange.fr

« Ranfio Seco » Domaine Vial-Magneres, 13,50€ al.tragou@orange.fr

« Sans Interdit » Domaine Ferrer Ribière, 16,00 € TTC pour 75 cl

Et, pour terminer la liste de tous les `producteurs actuels de Vi Ranci !

 IGP COTES CATALANES RANCIO SEC:

Domaine des Schistes, Domaine de Rancy, Domaine Jolly Ferriol, Château de l’Ou, Cave Arnaud de Villeneuve, Domaine de Rombeau, Domaine Fontanel, Château de Sau, Domaine des Demoiselles, Domaine des chênes, Vignobles Dom Brial, Château de Pena, Domaine Gilles Troullier, Domaine Puig-Parahy, Domaine Ey, Mas Peyre, Domaine de la Préceptorie, Domaine du Mas Alart, Domaine Ferrer Ribière, Domaine Danjou-Banessy.

IGP CÔTE VERMEILLE RANCIO SEC :

Domaine Berta-Maillol, Domaine Vial Magnères, Domaine Bruno Duchêne, Terres des Templiers, Domaine de la Rectorie, Terres de Querroig, Domaine Tambour, Cellier Dominicain, Domaine Piétri-Géraud, Domaine La Tour Vieille, Domaine de la Tourasse.

Hasta Pronto,

Marie-Louise Banyols


Poster un commentaire

Bordeaux, Prix René Renou 2017

Créé en hommage au vigneron et ancien président du Comité Vins de l’INAO (1952-2006), et décerné par l’Association Nationale des Elus du Vin, le Prix René Renou récompense la collectivité « ayant le mieux œuvré, au cours de l’année écoulée, pour la défense et la promotion du patrimoine culturel lié à la viticulture ».

Ayant participé à la création de ce prix, voici 10 ans, avec Marc Olivier, et figurant toujours parmi les jurés, j’y suis très attaché.

Pour cette dixième édition, le lauréat est la ville de Bordeaux.

Faut-il rappeler l’engagement de cette ville pour le vin, produit de culture? La Cité du Vin, qui a ouvert ses portes il y a un an, et qui a déjà accueilli près de 500.000 visiteurs, en est l’illustration. En mai dernier, ici même, notre ami David lui a consacré un article que je vous invite à lire si ce n’est déjà fait.

Mais laissons l’ANEV expliquer la démarche: « Depuis 10 ans, ont été récompensés des projets autour du vin d’ordre éducatif, environnemental ou oenotouristique et ayant valeur d’exemple et de reproductibilité par d’autres. Et si la Cité du Vin semble difficile à être dupliquée ailleurs c’est l’approche et le montage qui, eux, peuvent l’être et doivent servir d’exemple aux autres élus du Vin, qui en France veulent promouvoir cette culture, ce produit et ceux qui le façonnent.

En effet si la ville de Bordeaux a contribué à 38% de l’investissement, un pourcentage que les élus doivent retenir, elle ne contribue pas à son fonctionnement. Elle l’a laissé à la «Fondation pour la culture et les civilisations du Vin» qui a en charge l’animation, la gestion du personnel et toute la marche au quotidien. L’exploitation génère des recettes propres et la Fondation fait aussi appel au mécénat qui représente 10 à 15% du budget total et finance la programmation culturelle. Elle a accueilli la première année 70 évènements culturels ».

Le prix René Renou 2017 sera remis au maire de Bordeaux, Alain Juppé, lors d’un prochain événement autour du vin.

Hervé Lalau


1 commentaire

L’homme qu’a vu l’homme qu’a vu l’ours à la foire aux vins

Lettre ouverte au directeur de la communication d’Inter-Leclerc (Service Foire aux vins)

Monsieur le Directeur,

Je suis actuellement en poste au Cirque de Bruxelles Nord où je tiens le rôle d’ours trapéziste (le lundi), de femme tronc (le mardi), de contortionniste (le mercredi), d’échanson-à-boire (le jeudi) et de cuisinier (les autres jours de la semaine) – mais je vais probablement alléger mes horaires pour dégager du temps pour mon blog de vin.

Toutes fonctions dans lesquelles, je tiens à le dire, je donne entière satisfaction.
Ceci, pour vous donner un aperçu de la souplesse de ma constitution, de la versatilité de mes talents et de ma grande habitude de la médiatisation.

J’ajoute que je suis diplômé de l’Ecole de Dégustation du Zoo de Berne (niveau fondamental).

Attiré par le challenge et les opportunités de la grande distribution, beaucoup plus que par l’argent, et désireux donner à ma carrière une nouvelle expansion, j’ai l’honneur de vous faire offre de services dans le cadre de votre prochaine foire aux vins.
Il me semble avoir le profil idéal pour animer vos dégustations, commenter les vins et prêter mon museau à vos prospectus.

Ne doutant pas que nous parvenions à trouver un accord satisfaisant, tant au plan financier qu’au plan du miel, et dans l’attente de vos nouvelles, je vous laisse mes coordonnées email: ours-bruno@circus.be

Bien à vous,

L’Ours Bruno (alias Hervé)

 

 

 

PS. Afin de pouvoir démarrer tout de suite, je me permets de vous soumettre un canevas de commentaire de vin qui pourrait convenir à une bonne partie de votre bel assortiment:

« Issu des meilleurs cépages, ce vin est moyennement bon. Il est fruité mais sans excès. Il est moyennement savoureux avec un fromage à pâte moyennement dure ».

PS. Vous voudrez bien excuser les éventuelles ffautes de ffrappe, due sà la largeur de mes papattes.


8 Commentaires

Le Lalau n’est pas branchouille, c’est là son moindre défaut

Voici la cave qui vient d’obtenir la médaille d’or lors de la Nuit des Best of Wine Tourism (en bordelais dans le texte, car c’est un concours international) pour la mention architecture & paysage. Il s’agit du nouveau chai du Château La Dominique, à Saint-Emilion.

Je ne comprends pas. L’intégration de ce nouveau chai dans le paysage viticole me semble aussi réussie que celle du Ministère des Finances sur les berges de la Seine; ou que la tour Hilton sur le boulevard de Waterloo, à Bruxelles.

Pour moi, c’est le principe du coup de poing dans la figure appliqué à l’architecture, et qui plus est, dans un environnement censé être préservé: choquez, choquez, il en restera toujours quelques chose, on parlera de vous; et qu’importe l’avis de l’amoureux des sites, pourvu qu’une coterie d’initiés branchouilles et de bétonneurs y trouve son compte.

Comment sélectionne-t-on les projets? Quels sont les critères qui définissent une bonne intégration? Et quid de la protection Unesco du « paysage viticole historique » de Saint-Emilion? Comment un tel permis de construire a-t-il pu passer?

Question subsidiaire: à quoi servent de tels prix, à part m’énerver?

Hervé Lalau


3 Commentaires

C’est devant l’Apremont qu’on voit le Masson!

Jean-Claude Masson, le magicien de la jacquère, le Gandalf de l’Apremont, m’a reçu dans sa cave du Villard.
Après m’avoir proposé, à Evelyne Léard-Viboux et à moi, ce qu’il appelle ses entrées de gamme (les cuvées Nicolas et Lisa, du nom de ses enfants), et qui feraient déjà la fierté de pas mal de producteurs du cru, voilà qu’il prend un air mystérieux : «Ca, c’est quelque chose de particulier». Je ne peux m’empêcher de penser aux Tontons Flingueurs : «Le tout-venant a été piraté par les mômes… Est-ce qu’on se risque sur le bizarre?»

Rien de bizarre, dans le vin, cependant, si ce n’est sa genèse, comme nous la raconte l’auteur: «C’est un vin issu d’un coteau très pentu du Villard, et de sols très pauvres ; la première année que j’ai vinifié cette cuvée, la fermentation a été si lente que j’ai cru qu’elle n’en finirait jamais; et quand elle a été terminée, j’ai dit à mon épouse; celle-là, je me suis déchiré pour la faire. C’est de là que le nom est venu». 

Riche comme un vin de sol pauvre !

Paradoxe apparent et souvent vérifié: ce vin issu de sols pauvres est particulièrement riche dans le verre; dans sa version 2015, La Déchirée nous livre des paniers entiers de citron confit et de groseille à maquereau; en bouche, aussi, c’est étonnamment complexe pour un jeune vin: du poivre, du fumé, du minéral. Et pas mal de gras. Et pourtant, cela reste vif jusqu’en finale; le fruit croque, et moi, je craque.

Le Granier vu de chez Jean-Claude

Attention, ce vin gagnera à être carafé, et à ne pas être servi trop frais. Trop de jacquères sont tuées par le froid des glaciers ou des glacières… D’autre part, rien ne vous interdit de le garder quelques années en cave. Sur une autre cuvée, Cœur d’Apremont, nous sommes remontés jusqu’en 2010. Non seulement le vin avait résisté au temps, mais il y avait gagné; l’acidité s’était fondue dans la matière, de belles notes de miel, de coing et de poire s’étaient ajoutées, c’est une autre dimension du cépage qui était apparue. J’ai évoqué le Chenin… rien ne pouvait faire plus plaisir à Jean-Claude, qui est un grand amateur de Savennières.
Curieusement, une autre cuvée, La Centenaire 2014, m’a plutôt fait penser à un Sancerre de silex ; une autre encore, La Dame Bise, m’a emmené en Alsace, du côté du riesling – c’est dire si la Jacquère a plus d’un style dans son sac. A condition, bien sûr, de savoir la conduire, de la soigner, de la limiter, aussi. Jean-Claude a d’autres ambitions que d’arroser les fondues.

Vive la Jacquère… mûre !

Mais revenons un peu en arrière. Jean-Claude représente la 4ème génération de Masson sur l’exploitation, qui compte environ 9 ha. C’est un vigneron plein de gouaille et de bon sens paysan, revivifié par une grande ouverture sur le monde; il est à la fois humble devant la nature (au pied du Granier, on a vite fait d’être modeste, surtout qu’il vient à nouveau de s’ébouler) et fier de son travail: «Si le vigneron n’est pas fier de ce qu’il fait, pourquoi faire du vin?». Côté travail, il assure : pas de recette immuable, car tout est remis en cause à chaque millésime, mais du labeur, du labour, de l’huile de coude, de la patience et de l’instinct.

Jean-Claude Masson aime l’échange; quand il sert ses vins, c’est dans un ordre dont il a le secret – il revient même parfois plusieurs fois sur le même vin; il goûte avec nous, mais sans rien dire; c’est son œil, pétillant, qui nous interroge. Alors comment ne pas lui dire ce qu’on pense? Il est d’accord ou pas, il argumente, nous aussi, et à chaque commentaire, on en sait un peu plus sur le vin. Tour à tour, fusent des allégories musicales ou culinaires. C’est stimulant.

Cet homme de dialogue est aussi un homme de conviction. Et pas touche à la jacquère! Récemment, un collègue vigneron a osé dire que ce cépage était un des principaux problèmes de la Savoie. Jean-Claude ne lui a toujours pas encore pardonné : «Passe encore qu’un journaliste dise ça, sur la base d’une dégustation décevante, ou par ignorance. Mais un vigneron savoyard, ça non !».

Mais sans doute ne parle-t-on pas de la même jacquère. Méfiez-vous donc des pâles et maigres imitations, des mélodies en sous-maturité, des pianos aqueux, exigez la vraie musique de l’Apremont, celui de chez Masson. Déchirez-vous les papilles avec La Déchirée !

Contact: Jean-Claude Masson, Le Villard, 73190 Apremont, +33 4 79 28 23 02

Hervé Lalau


7 Commentaires

Breton bees in red bonnets (Les Bonnets Rouges) invade InterLoire …..

Christmas appears to have come early at InterLoire’s Tours office….

(Photo credit: Les Bonnets Rouges)

On Friday 13th October around 5pm eight members of Les Bonnets Rouges interrupted business at the main offices of InterLoire in Tours. Claiming that Muscadet is a ‘Vin Breton’ (wine from Brittany) and not the Loire, they demanded that InterLoire should cease to allegedly force producers, under a new rule that came into force on 1st August 2017, to put ‘Val de Loire’ on their bottles of Muscadet, Gros-Plant, Côteaux d’Ancenis etc.

 Jean-Martin Dutour, Président of InterLoire 

 

The invaders demanded that InterLoire immediately change the new rules. They also demanded to meet with Jean-Martin Dutour, the current President of InterLoire.

Dutour reported that « Je leur ai dit qu’ils se trompaient de cible » (They had got the wrong target) and he told them to go and see the Fédération des Vins de Nantes.

Press release (13th October 2017) from Les Bonnets Rouges – Les Frelons:  

‘Le pays Nantais fait partie de la Bretagne depuis plus de dix siècles et aucun découpage administratif ne peut faire disparaître cette vérité. Nier l’appartenance de la Loire-Atlantique à la Bretagne est une pourriture grise, une combinaison d’arrogance bureaucratique et d’inculture.
Muscadet, Gros-Plant, Côteaux d’Ancenis… Ce sont nos vins bretons.  InterLoire, l’interprofession des vins du Val de Loire les a annexés. Elle cultive la confusion et le mensonge dans l’esprit des Français et des consommateurs étrangers, au détriment de nos vins traditionnels.
Un fleuve ne crée ni un pays, ni un terroir, ni une identité.
Depuis le 1er Août 2017, les nouveaux statuts d’InterLoire oblige les appellations des vins nantais à indiquer leur appartenance au Val de Loire. Les récents accords interprofessionnels indiquent qu’il est obligatoire de mentionner  « Val de Loire » sur les bouteilles. Tout ceci est absurde et inacceptable.
Les vins bretons n’ont rien à faire avec les vins du Val de Loire.
Le pays nantais n’a rien à faire avec la région des Pays de Loire.
A partir d’aujourd’hui, vendredi 13 octobre 2017, nous occupons les locaux d’InterLoire (qui se situent à Tours. NDLR) pour dénoncer ce double scandale.
Ce que nous voulons dans l’immédiat : la modification des statuts d’InterLoire.’

In response to the invasion of InterLoire’s office in Tours the Fédération des Vins de Nantes issued a statement disassociating themselves from the actions of Les Bonnets Rouges in Tours. The statement points out that the use of Val de Loire is optional and that the Vins de Nantes are both part of the Loire basin and naturally attached to Brittany.

Press release (13th October 2017) from the Fédération des Vins de Nantes:

Suite au communiqué adressé par le groupe des « Bonnets Rouges » concernant le Muscadet et InterLoire et l’action d’occupation des locaux d’InterLoire à Tours engagé par ce même groupe ce jour, la Fédération des Vins de Nantes par la voix de son Président Christian GAUTHIER déclare :

« Nous ne connaissons pas l’identité des personnes qui mènent cette action ni leur relation avec la viticulture. Sur la forme, nous condamnons toute action d’intimidation de ce type pour défendre des idées et porter des revendications. Nous nous désolidarisons des prises de position de ce groupe qui n’est en aucun ni légitimé ni mandaté par notre structure professionnelle.

Sur le fond, la Fédération ne s’engagera sur aucune position politique concernant les enjeux territoriaux car ce n’est pas la nature de sa mission. Les Vins de Nantes appartiennent au bassin du Val de Loire tout en revendiquant leur attachement naturel à la Bretagne, à son identité et à sa culture. Par ailleurs, il est fait allusion dans leur communiqué d’une obligation d’indiquer sur la bouteille la mention « Val de Loire » pour les AOC de Nantes. Nos obligations réglementaires concernant l’étiquetage sont encadrées dans nos cahiers des charges d’appellation et la mention « Val de Loire » est facultative. »

•••

Comment

The organisation Les Bonnets Rouges has had a serious purpose – see history here and here. However, it is difficult to take their action in Tours yesterday seriously as producers in the Pays Nantais are not forced to put Val de Loire on their wine bottles. The use of the term is optional as the Vins de Nantes Federation points out. Furthermore, it is not in the power of InterLoire to compel producers to put ‘Val de Loire’ on their wine bottles/labels. This can only be a requirement in the regulations governing an appellation contrôlée, which would have to have the approval of the INAO.

This appears to have been an ill-thought out stunt that makes Les Bonnets Rouges look ridiculous. It is not clear whether there were any vignerons amongst the eight invaders.

See also this post by our friend Vincent Pousson

Jim Budd

Chinese cap


6 Commentaires

Gérard Bertrand et ses vins, 30 ans après

Je n’aime pas cette manie très française qui consiste à dénigrer toute réussite dans le domaine des affaires. Cela semble particulièrement virulent dans le petit monde du vin. En gros, pour ces esprits éclairés, tout ce qui est petit est beau et tout ce qui est grand est méchant. Il faut de la détermination pour réussir, mais pas seulement, et je trouve que c’est tout à fait méritoire.

Aujourd’hui, Gérard Bertrand est à la tête d’une entreprise viticole qui pèse 100 millions d’euros de chiffre d’affaires, réalisé pour 50% en France et 50% à l’export. Elle comporte une douzaine de domaines qui totalisent 800 hectares dans le Languedoc et qui représentent les 30 pour cent haut de gamme de la production, le restant, majoritaire, étant issu du négoce. L’ensemble de cette production provient de la région Languedoc-Roussillon dont Bertrand est devenu, en 30 ans, un des producteurs emblématiques. Si cela fait grincer quelques dents de grincheux, je trouve que cela mérite déjà un coup de chapeau, sachant la relative modestie de ses débuts et l’image pas évidente des vins de cette région il y a 30 ans.

 

Villemajou, 1988

C’est en 1988 – il y a presque trente ans, donc – que commence véritablement l’histoire de Gérard dans le vin avec la sortie de son premier millésime du Corbières Château Villemajou, après la mort de son père. Mais la genèse du rapport entre Gérard Bertrand et le vin est plus ancienne. Son père Georges était courtier et négociant en vin et a participé à l’aventure de Val d’Orbieu. Il était aussi arbitre de rugby, ce qui n’est pas sans lien avec une autre passion de son fils, qui a été joueur de haut niveau, à Narbonne puis au Stade Français. Georges Bertrand achète le Domaine de Villemajou en 1970 et en fait la maison familiale. A partir de 1988, Gérard a progressivement développé cette petite affaire, aussi bien côté négoce que côté propriétés, avec l’acquisition successives de domaines dans tous les coins de la région. D’autres auraient pu être tentés d’associer le nom de régions plus prestigieuses à leur collection grandissante ; lui est resté fermement et fièrement ancré dans sa région natale. Et cette cohérence géographique dans la gamme de vins Gérard Bertrand, dont l’éventail de prix va de 3 à 200 euros (à la louche) est certainement un des facteurs de sa réussite.

A Villemajou sont donc successivement venus d’ajouter les domaines de L’Hospitalet (La Clape), Laville Bertrou (Minervois-La-Livinière), L’Aigle (Limoux) Cigalus (Vin de Pays d’Oc), Aigues Vives (Corbières Boutenac) La Sauvageonne (Terrasses du Larzac), La Soujeole (Malpère) et Clos d’Ora (Minervois-La-Livinière), ainsi que d’autres plus petits. La majorité des ces vignes sont conduites en biodynamie – une méthode que Gérard déclare vouloir étendre à tous ses vignobles d’ici 3 ans. Gérard Bertrand s’est converti à ce système que je trouve un peu ésotérique par certains aspects, même si d’autres relèvent du bon sens paysan (et je parlerai pas de son fondateur, Rudolf Steiner, plus que douteux par ses croyances). Après tout, si cela marche bien sur le plan de la production, pourquoi pas? Mais j’ai trouvé le livre de Gérard Bertrand sur le sujet aussi incompréhensible qu’indigeste.

Quoi qu’il en soit, une dégustation récente (pas celle sur la photo) d’une partie de la gamme Gérard Bertrand m’a permis de me faire une idée sur la qualité de sa production qui m’a semblé tenir bien la route à tous les étages. A une autre occasion, il y a quelques mois, j’ai sélectionné un de ses vins de négoce, de la série Naturae, pour un guide des meilleurs vins vendus en dessous de 10 euros. Car il n’y a pas que les vins des domaines qui sont bons !

Voici un compte rendu de ma dégustation au Domaine l’Hospitalet, le 23 septembre dernier.

Vins rosés

Ballerine, Crémant de Limoux rosé (prix inconnu)

J’ai trouvé ce vin un peu dur et manquant de fruit

Château de la Soujeole, Grand Vin 2016, AOP Malpère (25 euros)

Nez assez intense, notes de garrigue et de fumé. De la structure et de la longueur en font un bon rosé de table.

Château La Sauvageonne, La Villa 2016, AOP Coteaux du Languedoc (39 euros)

Style très pâle : on dirait un vin blanc ! Rond et chaleureux, avec du volume et du fruit. C’est puissant et long.

Vins blancs

Château de Villemajou, Grand Vin 2016, AOP Corbières (25 euros)

Beau nez, intense et rond, aux notes fumées. Bonne structure avec de l’acidité et de la longueur. Le fruité est un peu en retrait et la texture manque de suavité. Bon équilibre.

Château La Sauvageonne, Grand Vin 2016, AOP Coteaux du Languedoc (25 euros)

Nez puissant, limité un peu lourd, aux fruits tropicaux. Sauve et puissant en bouche, avec une impression d’alcool bien présent à peine régulé par son acidité. C’est plaisant mais il faut le boire assez vite.

Aigle Royal, Chardonnay 2016, AOP Limoux (45 euros)

Bonne intensité pour ce vin vibrant, au fruité précis et avec une bonne longueur.

Vins rouges

Aigle Royal, Pinot Noir 2016, AOP Limoux (45 euros)

Bon jus assez vibrant. La texture légèrement rugueuse a besoin de s’affiner en bouteille mais c’est très bon, bien fruité dans une registre assez puissant pour un pinot noir.

Château de la Soujeole, Grand Vin 2016, AOP Malpère (25 euros)

Bon vin honnête, juste un peu rustique par sa texture. C’est vivace, les tannins sont bien présents mais restent raisonnables. Du fruit et de la longueur.

Château La Sauvageonne, Grand Vin 2016, AOP Coteaux du Languedoc (25 euros)

Intense et puissant, vibrant et alerte. J’aurai aimé une texture plus suave peut-être. Bonne longueur.

Château de Villemajou, Grand Vin 2016, AOP Corbières Boutenac (25 euros)

Robe dense pour ce vin très frais, intense et élégant. Il réussit bien à allier finesse et puissance, même si la finale est un peu sèche.

Cigalus 2015, IGP Aude Hauterive (28 euros)

Le nez est rond et suave. Une belle acidité a tendance à renforcer la dureté de ses tanins qui semblent un peu sur-extraits. Jolies notes épicées dans ce vin qui a besoin d’un peu de temps en bouteille.

L’Hospitalitas 2015, AOP La Clape (45 euros)

Nez profond et parfumé, aux notes de fruits noirs et de garrigue. Des tannins sinueuses auront besoin de quelques années en bouteille mais ce vin est très bien constitué. Longueur et équilibre sont aussi bons et j’ai bien aimé le caractère juteux de son fruité.

Le Viala 2015, AOP Minervois La Livinière (45 euros)

Nez intense et profond avec une magnifique qualité de fruit (type fruit noirs, particulièrement des mûres). Les tannins sont bien intégrés dans le corps du vin, et la finale comporte une fine touche d’amertume, Belle texture, bon équilibre : un excellent vin et mon préféré de cette dégustation.

En conclusion

Avec cette dégustation, on a clairement affaire à une sélection des vins haut de gamme de Gerard Bertrand. Les prix le démontrent, et je pense d’ailleurs que plusieurs de ces vins sont un peu trop chers. Je ne parlerai même pas du prix délirant du Clos d’Ora (pas loin de 200 euros), vin excellent par ailleurs, mais qui ne figurait pas dans cette dégustation. Cela dit, il est aussi juste que des vins de bon niveau de toutes les régions s’affichent à des prix comparables à ceux de régions plus célèbres. La gamme très large comporte aussi des vins très corrects à des prix bien inférieurs. Chaque région doit avoir des portes drapeaux et Gérard Bertrand n’a pas peur de jouer ce rôle avec brio pour le Languedoc. Il faut l’en féliciter.

David Cobbold