Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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On voudrait nous faire croire que le Chenin est un grand cépage !

Il me fait penser à ces acteurs qui sont capables de jouer n’importe quel rôle au lieu de se cantonner à l’excellence de la tragédie ou du drame psychologique.
Le Chenin, c’est pareil, il accepte tout comme l’a souligné David ici ce lundi. Il veut exceller en moelleux, en liquoreux, nous faire croire qu’en se parant de bulles il nous communiquera son esprit fêtard. J’en ai même connu un qui avait pris le voile et se croyait spirituel, quelle pitié.
Heureusement, la troupe des émigrés qui abondent en Afrique du Sud a compris depuis longtemps où était sa place, celles des grandes sagas qui se distillent chaque semaine pour le grand bonheur des aficionados de séries à grand rendement bien menées comme Derick ou Dallas. Ou encore les soaps colorées d’artifices qui expriment avec délice le jeu des saveurs fruitées aux accents de pamplemousse qui ne cache pas ses thiols. Quelques Ligériens l’ont compris et en proposent, on s’en félicite.
Non, il faut arrêter, surtout le style soi-disant sec qui certains l’affirment correspond à la typicité du décor. Prenons les Anjou du sieur Baudoin, c’est du gratiné ! Avec le même Chenin, il lui suffit de changer de théâtre pour d’un coup nous livrer des interprétations différentes, on croit rêver.

Chenin_blanc_grapes         La tronche de l’acteur

Ainsi, Effusion un Anjou blanc sorti en 2014

Le nom doit plaire aux lectrices fleur bleue…
Mais que le titre. Jaune pâle un peu mièvre, plus qu’à une intrigue amoureuse, il ressemble à une recette de cuisine. Une de celles qui se veut gourmande, avec des fruits blancs et jaunes qui se rafraîchissent d’écorces de citron puis tente d’enchanter le naïf avec le vieux truc proustien des tisanes qui rappellent celles de leurs grands-mères. Les ficelles sont grosses, mais paraît que ça plait, on se demande à qui ?

L’auteur confie dans l’intro que 2014 était un bon millésime alors que le précédent avait fait peur, une peur du végétal augmenté par la tension, ça aurait pu le faire, le style angoisse dans la jungle. D’autant plus qu’il paraît que le Chenin supporte sans broncher les climats tropicaux.

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Suit Le Cornillard 2013

À l’intitulé tout aussi tentant, évoquant à coup sûr le vaudeville, une histoire de cocu et de corbillard. Et bien non, nous voilà parti dans un guide touristique qui nous fait part des impressions solaires du concepteur, le grillé des foins qui sèchent au soleil, la maturité des fruits, la chaleur fraîche (je sais, c’est curieux) du minéral (comme les vapeurs qui tourbillonnent dans les rayons de l’astre après une pluie d’orage. Faut reconnaître qu’il y a là une certaine poésie.
Les Saulaies 2011

N’est pas un roman social qui parle d’une bande de vieux SDF ivrognes qui ont trouvé refuge dans un bois de saules. C’est un grimoire plein de potions à base de plantes. Du fenouil au raifort aromatisés de cumin et de cardamome pour les emplâtres à appliquer avec du miel d’acacias et puis pour se ragaillardir quelques recettes de gelées de coin et de groseille à la mélisse à étendre en onguent. Le citron s’emploie ici comme un agent stabilisant.

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Enfin, Les Gâts 2012

On lit de loin l’étiquette et tout de go on s’emballe en chantonnant Debout les gars réveillez-vous, il va falloir y mettre un coup. On s’est toujours demandé un coup à quoi, ici, c’est à la pâte pour ce recueil de pâtisserie, la tarte au citron en tête. Suivi d’une flopée de préparations faussement douces, ce sont les purées de panais et les jus de fruits qui donnent l’impression du sucre, mais c’est écrit, il n’y a pas de sucre. Sauf tout à la fin, quand on glace l’agrume au chocolat blanc.

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Et pour parler sucre, c’est quoi cette disparité totale qui mélange tout. On nous propose par exemple de l’Anjou blanc ou du Savennières ou encore du Vouvray (qui n’est pas du Chenin, mais du Vouvray, on nous prend vraiment pour des cons !) comme vin de repas. On s’attend à déguster un verre de blanc sec et certes si le premier malo non faite sur des raisins juste mûrs l’est, c’est vif, voire très vif, le suivant de meilleure maturité emballe la vivacité, nos dents en sont reconnaissantes, suit un malo faite avec un peu de sucre résiduel et un semblant d’oxydation, encore un autre avec plus de sucre, et ainsi de suite, le gars du font avec son sourire énervant nous affirme que c’est légal et qu’on a droit à huit grammes maxi. Un autre derrière nous rabâche avec : c’est la typicité du Chenin. Déjà qu’on avait du mal avec les changements de terroirs qui initient des structures et des grains différents…
Pas étonnant qu’avec tout ça le Chenin ça prend pas. C’est trop compliqué, un véritable arlequin ce bâtard de cépage qui s’adapte à toutes les situations et qui comble de tout ne supporte pas les rendements un peu hauts. Qu’ils imitent le Sauvignon, c’est bon et simple, asperge ou buis, point, pas de casse-tête, on est toujours content, ça nous rassure (quoiqu’il y ait quelques Sauvignon non variétaux sur le marché, mais ces conneries-là c’est pour ceux qui se la pète).
En conclusion, je reprendrai la pertinente phrase de Jean François Broctois, un inconnu qui gagne à l’être : Chenin passe ton chemin !

Ciao

Loire Anjou blanc 2015 010

Marco

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Dégustation : comment prendre de bonnes notes ?

Un petit exercice de rentrée pour rester dans le coup, ça vous dit ? Il aura fallu une chronique récente d’Andrew Jefford, sur Decanter, pour que je revienne à ma façon très personnelle sur l’art et la manière de déguster, ou plutôt sur le moyen idéal de prendre des notes en cours de dégustation, y compris dans les cas les plus périlleux où les prétendants champions vous bousculent et lâchent leurs appréciations à haute voix incapables qu’ils sont de prendre des notes. Bon, vous allez me dire que ce qui compte le plus, c’est un carnet de notes et un crayon. Bien vu, mais je vous affirme portant que cela ne suffit pas. Non que je me prenne pour un crack dans ce genre d’exercice que je pratique de moins en moins d’ailleurs, mais plus parce qu’il me paraît manquer quelques éléments d’importance dans le court exposé d’Andrew Jefford, je me permettrai d’ajouter mon grain de sel au plat servi de manière compilée mais efficace par ce distingué journaliste britannique qui a la chance d’habiter dans l’Hérault.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Pour ceux qui ne lisent pas le shakespearien (nul n’est parfait !), je résume ce qu’il nous dit à propos de la pratique qu’il conviendrait d’avoir dans la rédaction de notes de dégustations. En premier lieu, pas de « salade de fruit », ou du moins pas trop. En cela il n’a pas tort : se limiter à une demi douzaine de fruits et (ou) d’épices par vin, cela suffit amplement. Il ne s’agit pas de compiler. En seconde position, Jefford aborde la structure qu’il recommande de ne pas négliger. Là, je suis aussi d’accord. Troisième aspect, l’équilibre et l’harmonie. Idem, nous sommes bien sur la même longueur d’onde. Ensuite, Andrew nous conseille de prendre position. Et de dire pourquoi nous aimons ce vin, ou pourquoi on le déteste. C’est vrai, c’est capital. Soyez compréhensif, nous invite-t-il par la suite, expliquant qu’il faut prendre le temps de comparer le vin à d’autres, de parler de son avenir. Et pour finir, il nous demande de nous surprendre, d’en dire plus en quelque sorte, de se laisser aller vers la poésie du vin. Pourquoi pas, c’est une agréable façon de voir le vin, non ?

L'équipe de la RVF au boulot ! Photo©MichelSmith

L’équipe de la RVF au boulot ! Photo©MichelSmith

Tout cela est parfait, mais en tant que Français, donc passablement doté d’un esprit cartésien, je me dois d’intervenir et d’ajouter mon grain de sel : et je le fais sans aucune prétention, car, si je déguste volontiers, je me refuse de passer pour un de ces horribles experts qui hantent la winosphère. En effet, j’ai peut-être mal lu, mais il manque un distinguo de taille dans l’énoncé de Jefford. Car, prendre des notes sur un vin, c’est un peu comme si un médecin tâtait le pouls d’un malade à un moment donné, matin ou soir, bon ou mauvais. Du gris dehors, une pression psychologique à l’intérieur de vos murs, des pensées noires ou roses qui vous turlupinent le ciboulot, le banquier que vous avez envie de zigouiller, le nouvel amour de votre vie que vous rêvez d’honorer, un courant d’air froid ou chaud qui traverse la table, un parfum de produit d’entretien ou une overdose de patchouli vulgaris, tout est fait lors d’une dégustation pour vous mettre des bâtons dans les roues, vous pourrir la vie et vous bousiller le peu de jugeote que vous pourriez encore avoir en réserve.

Prises de notes codifiées dans les concours...Photo©MichelSmith

Prises de notes codifiées dans les concours… Pas de place pour la poésie ! Photo©MichelSmith

Tout cet encombrement d’esprit, il conviendrait de le noter, non pour chaque vin, mais en tête de dégustation en même temps que la date, l’heure de la journée et le lieu. Par exemple, de la sorte : « Circonstances défavorables en ce matin du 10 Décembre 2020 : il fait moins douze dehors. En plus, ma femme m’annonce qu’elle demande le divorce et qu’elle exige la garde de ma nouvelle Ferrari. J’ai appris qu’elle me trompait avec le plombier… ou le facteur, je ne sais plus. Mon voisin de dégustation est l’horrible Nestor Boideleau qui pue du bec et s’est arrosé de Fleur de Chablis de Dior ». Nanti de cette observation, vous pouvez certes vous en remettre aux directives d’Andrew Jefford. Tout en puisant un peu dans ce qui suit.

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Autre aspect de la prise de notes lors des dégustations, ce bougre d’Andrew, à mon grand étonnement, ne parle pas de notations sur 20 ou sur 100, ni même d’attributions d’étoiles que je pratique de mon côté. Il aurait pu au moins se prononcer là-dessus de manière catégorique, voire recommander un autre système. Comment s’y prend-il lui ? Pour ma part, le système d’étoiles (de un à cinq) me permet d’avoir une vision globale de la dégustation et de repérer rapidement, même plusieurs années après, le ou les vins ayant retenu mon attention. Et puis, s’il y a une autre chose qu’il me paraît important de noter, c’est bien la sensation de fraîcheur désaltérante qui se dégage d’un vin même rouge. Peut-être le journaliste, contraint au raccourci, à la synthétisation si commune dans les rédactions de sites Internet, voulait-il mettre cela sous le registre de l’équilibre ? Allez savoir…

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Difficile de noter avec un risotto à la truffe… Photo©MichelSmith

Bien sûr, il convient aussi d’analyser la qualité des tannins, et surtout la netteté de la matière. Ne pas oublier non plus la sacro-sainte persistance en bouche, ce temps bref réservé aux caudalies (on l’évalue mentalement en secondes) où le goût du vin, surtout s’il vous paraît bon ou intéressant, va mettre plus ou moins de temps à s’évanouir dans votre palais. Moi, ce truc là, en dehors du plaisir plus ou moins intense ressenti, j’y tiens énormément lorsque je sens que je suis confronté à un grand vin. C’est à ce moment-là qu’un Terrasses du Larzac peut en remontrer à un Pomerol, ou qu’un Collioure peut-être plus spectaculaire qu’un Bandol. Là enfin où l’on peut se hasarder à envisager une durée de vie optimum pour le vin et même oser la quantifier.

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Le journaliste allemand André Dominé au travail. Photo©MichelSmith

Merci quand même au journaliste anglais de nous avoir donné un aperçu de ce qu’il convient de relever et de noter en goûtant un vin. Mais peut-être avez-vous, vous aussi, un point de vue sur ce sujet ? Peut-être avez vous une observation à faire sur la prise de notes la plus efficace lors des dégustations ? À moins que vous ne fassiez partie des quelques amateurs qui s’en passent volontiers ! Ne prenant pas de notes, peuvent-ils être considérés dès lors comme étant de vrais amateurs ?

Michel Smith


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Like black holes in the sky

Chers amis du vin, mes frères galactiques,

Je soumets à votre sagacité ce message énigmatique (et tac) déposé sur mon blog voici 5 jours standard, en réponse à un post plutôt anodin sur les premiers labels français d’oenotourisme (je n’ai pas changé une virgule).

« C’est une franc qui restent pour que l’excellent atout deviendront vin …
Signé : décuvons les fabricants d’inox ».

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Je comprends les mots, mais ou bien c’est mon hémisphère gauche qui me joue des tours, ou bien alors, Einstein avait raison, il y a des univers parallèles où l’homme peut exister, mais « sous-la-même-forme-pas-tout-à-fait », comme dirait Maître Yoda.

Il a contact pris mon blog via

J’aime à croire qu’on y fait aussi du vin, même si ce n’est pas avec du raisin.

J’attends avec impatience d’autres messages en provenance de cet univers légèrement décalé, qui, apparemment, ne communique avec le nôtre que via le cadre « commentaires » de mon blog.

Au départ, la probabilité pour que cette fenêtre espace-temps s’ouvre juste là était infinitésimale; genre chiure de mouche sur la partition perforée du grand horloger, qui, selon certains esprits mesquins, n’existe pas plus que la biodynamisation.

Et forcément, ça réduit encore les probas. Mais c’était sans compter sur la formidable attraction générée par mon blog, au moins de l’autre côté du vortex.

Un peu à l’image d’un trou noir. Sous le poids de l’intérêt des thèmes abordés et de la formidable rhétorique que je déploie, l’espace et le temps se contractent, attirant tout sur leur passage. Incrédules? Et qui a inspiré le floyd, alors?  « Now there’s a look in your eyes, like black holes in the sky… » 

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J’ai pensé prendre contact avec la NASA, mais je présume que le réseau Echelon, à qui rien n’échappe, a déjà ce message transféré à de droit qui.

En attendant fraîches nouvelles, vous serais reconnaissant participer au décryptage, éventuellement imbibé de breuvage favorisant synapsique ouverture. Possiblement carignan will do.

Bon, ce n’est peut-être pas le post le plus captivant parmi tous ceux déposés par les 5, mais si je ne me dévoue pas pour vous initier à la physique quantique (et toc), qui le fera?

Hervé

PS. On célébrait hier le 300 ème anniversaire de la disparition du Roi-Soleil, mort, non d’un mélanome malin, mais de la gangrène; et ce, malgré un traitement innovant: son médecin lui faisait tremper sa jambe dans un seau rempli de Bourgogne, dit-on. 

Est-ce que ce monde est sérieux?


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Harley heaven in the Glens

A couple of lovingly cared for Harleys @Aviemore

A couple of lovingly cared for Harleys @Aviemore

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This post is a nod to one of the other passions of David – our Monday scribe. Every year during the last weekend of August several thousand motorcyclists gather in Aviemore up in the Scottish Highlands for Thunder in the Glens. Many of them riding Harley Davidsons with the event hosted by Edinburgh’s Dunedin Chapter of Harley Davidson owners.

For those brought up on Hunter Thompson’s Hells Angels – Strange and Terrible Saga of the Outlaw Motorcycle Gangs you might think that the locals would batten down the hatches, hide in their houses and even pull out drawbridges if they live in baronial halls!

This is, however, far from the case as the Harleys and their riders are made very welcome and it has become a major festival. Many of the riders are now grey-haired grandparents and into their 60s.

Chapters and verse...

Chapters and verse… Chicago and Dunedin Edinburgh

A chapter from Antwerp

A chapter from Antwerp

Moto-camp

Moto-camp

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God Protect Those who Ride in the Wind

God Protect Those who Ride in the Wind


Wine choices for Harley riders?
Although not anything like as wild as Thompson’s Hells’ Angels I would still associate Harley and other powerful motorbike riders as amateurs of robust wines, especially as the weather in Scotland over the weekend wasn’t particularly warm. Recommendations have to include Barossa Shiraz, Toro reds, Priorat, Rasteau and powerful Californian Zinfandel – not forgetting Portuguese reds from the Alentejo and Douro.

Reflecting on Cheonceau

Reflecting on Chenonceau

 


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Le Chenin dans tous ses états

S’est tenue, vendredi dernier à Faye d’Anjou, une journée d’étude sur le cépage chenin blanc. Trois des 5 y ont assisté, et Hervé puis Marc auront probablement, plus tard cette semaine, des choses à en dire. A moi donc d’ouvrir le bal.

IMG_7060Cette journée était organisé dans le petit village désertique (plus de café et la moitié des maisons à vendre) de Faye d’Anjou avec l’intitule suivant : « La Chenin, histoire et actualités »

D’abord, félicitations aux organisateurs pour leur initiative et la qualité des interventions qui furent denses et rarement trop longues. Je crois n’avoir dormi que pendant deux d’entre elles ! Puis ils ont eu la bonne idée d’y associer des travaux pratiques avec deux dégustations de chenins ligériens. J’espère qu’une prochaine fois la chose aura une envergure plus internationale, comme les regrettées journées de chenin avec concours qui ont eu lieu à Fontevraud il y a quelques années. J’ai le souvenir, à ces occasions, du refus stupide de l’appellation Vouvray de présenter des échantillons à ce concours, en disant, le nez fermement orienté vers le ciel, « mais nous ne produisons pas de chenin, nous produisons du vouvray ». Vu ce que Jim a raconté récemment sur ce blog, cette appellation-là n’est pas à une décision inepte et mesquine près !

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Le chenin blanc est une variété quelque peu paradoxale : versatile quant aux types de vins produits (blanc secs, demi-secs, liquoreux ou effervescents), adaptable à une large gamme de climats (du tempéré au chaud),  elle est également exigeante au niveau des soins et de la surveillance lorsqu’il s’agit de produire des vins de haute qualité, comme elle a une grande sensibilité à son emplacement (exposition etc). Mais le paradoxe est, qu’à la différence des chardonnays, sauvignon blanc et, à moindre degré, riesling, le chenin a manqué une grande carrière internationale, du moins jusqu’à présent. Les causes sont certainement multiples. On pourrait citer en premier lieu des facteurs geo-économiques : le Val de Loire n’ayant jamais obtenu ce statut de région de référence stylistique qui a fait la fortune de Bordeaux, de Bourgogne ou du Champagne. La faute aussi à une absence historique d’une négoce aussi qualitative que puissante, ce qui est à l’opposé des trois régions déjà cités, auxquelles on peut rajouter la Vallée du Rhône. L’absence d’une ville majeure de référence qui concentre une grande partie de l’activité commerciale de la région a du aussi joueur en sa défaveur : en effet, Nantes n’a jamais été une ville de vin comme Bordeaux, Beaune ou Reims/Epernay, et ni Angers, ni Tours n’ont pu prendre cette place-là.  Puis il faut aussi citer le rôle de cépage « tout-venant » que l’Afrique du Sud, qui est le pays ayant de loin la plus grande surface de chenin au monde, à donné à cette variété. Ainsi l’Afrique du Sud n’a jamais mis le chenin en avant, comme, par exemple, les argentins l’ont fait pour le malbec. Et en France, ses surfaces sont divisées parmi un grand nombre de petites appellations dont les notoriétés peinent à franchir les frontières de l’hexagone. Même si ce n’était pas le cas, le refus de la plupart des producteurs de mettre le nom du cépage sur leurs étiquettes (ce qui est pourtant autorisé), n’aurait rien fait pour améliorer sa reconnaissance par un public plus large que quelques aficianados.

IMG_7066Patrick Baudoin est le Président du Syndicat Anjou Blanc. Il est aussi le producteur d’un des meilleurs vins de la région que j’ai pu déguster ce jour-là.

Car les faits sont têtus malgré tout le bien que nous pouvons penser du potentiel de ce très intéressant cultivar (j’ai dégusté à diverses occasions des vins formidables issus de plusieurs appellations ligériennes, mais aussi sud-africains, aussi bien en sec qu’en liquoreux), et malgré son ancienneté indiscutable. Si Rabelais le mentionne dans Gargantua en 1534 dans un phrase qui évoque déjà la vinothérapie (note 1), la variété est surement plus ancienne, le chenin blanc  n’occupe que la 28ème place (chiffres de 2010) dans le palmarès des variétés les plus plantées au monde, et le 11ème ou 12ème parmi des variétés blanches. En France, son lieu d’origine probable (mais pas certain), le chenin n’occupe que le 16ème place. L’Afrique du Sud en possède presque deux fois la surface de la France (18,500 hectares contre 9,800 hectares), mais ailleurs il ne pèse pas lourd et il s’est assez peu répandu car quatre pays, en incluent les USA et l’Argentine, totalisent 95% des surfaces totales dans le monde. Cela dit, il est entendu que ce n’est ni la notoriété ni le nombre d’hectares plantés qui déterminent le potentiel qualitatif d’un cépage. Regardez aussi le grüner veltliner, ou, plus rare encore, la petite arvine ! Mais le rôle historique de la France en établissant des benchmarks pour des vins de qualité via un certain nombre de cépages aurait dû, il me semble, donner une place plus importante au chenin blanc. Cependant la roue tourne et on peu espérer qu’elle tournera vers une plus grande reconnaissance ce cette grande variété à l’avenir.

IMG_7062Savennières est probablement une des plus consistantes des appellations de chenin. Voici un des bons que j’ai dégusté

 

Pour poursuivre le chapitre technique et historique, l’ampélographe Jean-Michel Boursiquot nous a confirmé qu’un des parents du chenin blanc est le savagnin ou traminer, mais que l’autre reste à découvrir. En revanche il a énormément de liens de parenté avec un grand nombre d’autres variétés, aussi bien en France (le colombard, par exemple) que dans des pays aussi éloignés que l’Autriche ou le Portugal. Comme toute variété ancienne, le chenin a beaucoup de synonymes. Il a aussi au moins un faux ami : le chenin noir, qui lui est totalement distinct sur le plan ampélographique. Si la mobilité des cépages était, au moyen âge, le résultat des déplacements monastiques ou des lubies des puissants, elle a pris une autre ampleur, plus commerciale, à partir de la fin du 18ème siècle, comme nous l’a expliqué l’historien Benoit Musset. Ainsi on trouve du chenin dans le sud-ouest et dans le Languedoc (à Limoux notamment).

IMG_7067Ce vin magnifique de l’obscure appellation Anjou Coteaux de la Loire, est fait avec des raisins confits.

 

Aujourd’hui, la grande interrogation des producteurs de chenin ligériens est de savoir vers quel type de vin faut-il s’orienter. La production des liquoreux selon une méthode naturelle est assujetti à des variations du aux conditions climatiques qui rend l’exercice aléatoire et donc peu rentable. Vous rajoutez à cette difficulté déjà majeure une désaffection quasi-générale pour des vins sucrés et vous avez déjà la réponse ! Bulles ou vins secs, certainement. Pour la bulle, elle occupe déjà une bonne partie de la production, même s’il est difficile de qualifier la part de chenin dédié à cette part, car la plupart des 6 appellations ligérienne de vins effervescents autorise des assemblages avec d’autres cépages, particulièrement le chardonnay. Mais est-ce que la valorisation est suffisante dans ce cas ? On ne recherché pas une grande concentration (certains duraient « minéralité ») dans ce type de vin et cela nuirait probablement à un usage intelligent des meilleurs sites.

IMG_7063Un autre bon Savennières

 

Pour éviter d’être trop sérieux dans cette affaire, qui pourtant le mérite amplement, j’ai proposé le texte suivant aux organisateurs en guise de conclusion : « le chenin est long et la pente est parfois raide, et, chenin faisant, j’ai croisé Miss Botrytis et Mlle Bulles. Un jour il fera sec j’espère. »

Je sais qu’il est de bon ton de moquer la réalité des marchés, et donc du marketing. Mais là encore les faits sont têtus. Combien d’habitants de New York, grande ville de consommation de vins de qualité, savant que le chenin blanc est le cépage de l’appellation Anjou ? Ou qu’Anjou se trouve en Val de Loire ? Le producteur du vin ci-dessous semble avoir tout compris au problème du lien entre étiquette et consommateur. Il s’agit de l’informer, et non pas de le mystifier. Non seulement tout est résumé avec élégance sur l’étiquette, mais le vin est aussi très bon.

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Une dégustation faite il y a un peu plus d’un an (voir ici https://les5duvin.wordpress.com/2014/07/14/la-difficile-conversion-des-habitudes-le-cas-des-anjou-blanc-secs/) m’a révélé, pas pour la première fois, tout le potentiel qualitatif des Anjou blancs. Cette fois-ci j’ai dégusté bien moins de vins, mais issus de différentes appellations, car Saumur et Savennières, sans parler des bulles et vins doux, étaient aussi de la partie. Je pense qu’un des mes collègues  évoquera la dégustation de 80 vins qu’ils ont pu faire la veille de ce colloque, mais je tiens à mentionner quelques vins que j’ai beaucoup aimé et qui étaient présentés dans une dégustation qui a clôturé la journée :

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Savennières

Château de Breuil

Domaine de Closel, Clos du Papillon 2011

Dpmaine Laureau, Les Genêts 2005

Domaine aux Moines 2013

Anjou blanc

Domane Cady 2014

Domaine Ogereau, En chenin 2013

Domaine Patrick Beaudoin, Les Gâts 2012 (un grand vin pour moi)

Domaine de Juchepie, Le Clos 2012

 

Pour finir sur une note de (grande) douceur, et pour rendre hommage aux grands vins doux et moelleux produits avec le chenin, j’ai aussi beaucoup aimé ce vin :

Anjou Côteaux de la Loire

Musset-Roulier, Raisins Confits 2010

 

David Cobbold

 

1). « Et avec gros raisins chenins estuvèrent les jambes de Frogier, mignonnement, si bien qu’il fust tanstot guerry. »
François Rabelais GARGANTUA 1534 LIVRE I chap. XX

Photo©MichelSmith


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#Carignan Story # 289 : Précieuses Grands-Mères !

J’aime cette idée que de vouloir dédier ainsi un vin aux grands-mères. Dans ce cas précis, le Côtes du Roussillon Villages Les grands-mères signifie beaucoup de choses chères à mon cœur, un monticule de symboles. Bien évidemment, il y a l’âge canonique de ces vieilles vignes de Carignan parfois centenaires implantées dans le cirque aride de Vingrau qui s’ouvre sur les Corbières. De précieuses et merveilleuses grands-mères encore bien utiles dans les assemblages puisqu’elles donnent toute leur sève aux vins du coin pour autant qu’on les prenne respectueusement en considération. Mais j’aime ces grands-mères pour une autre raison tout aussi évidente : elles symbolisent la présence des femmes. Présence dans les vignes, certes, mais aussi au sein des exploitations viticoles (je n’aime pas trop ce mot là, mais enfin…), des domaines que souvent, durant les guerres notamment, elles dirigeaient avec poigne et efficacité, sans pour autant chercher de reconnaissance particulière.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Comptabilité, gestion, taille, vendange, lessive, ménage, cuisine, jardinage, nos grands-mères des vignes assumaient leur part (gigantesque) de travail parfois dans l’ombre, sans rien demander d’autre en remerciement que la satisfaction du travail bien fait. Elles étaient utiles et rendaient service jusqu’au dernier souffle de leur vie. Alors, quand Alain Razungles, donnant à l’époque un coup de mains à ses parents au Domaine des Chênes, à Vingrau, a décidé il y a une décennie déjà de baptiser une cuvée majoritairement Carignan de ce joli et simple nom, Les grands-mères, j’étais aux anges, réalisant ô combien ce que cette cuvée pouvait représenter de sens dans une région où l’on a tout fait pour éradiquer ce cépage. À mes yeux, la cuvée est celle de l’hommage. C’est le vin de la mémoire, des années de travail harassant de génération en génération, le respect du passé autant que de la confiance en l’avenir.

Photo©MichelSmith

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J’ai déjà consacré il y a peu un article à Alain Razungles et à son village de Vingrau, ici même. L’homme, qui aime préciser qu’il n’est pas « passéiste, encore moins intégriste« , est très satisfait de ses 6 ha de Carignan qu’il refuse toujours d’arracher. La moitié des raisins sont traités en macération carbonique et le vin est élevé en cuves sans fréquenter le bois, « comme on le faisait autrefois », précise Alain, faisant probablement référence aux années 50, lorsque le vin d’ici avait l’appellation Corbières du Roussillon. Il y a effectivement un style Corbières dans ce 2011, un goût épicé aux parfums de garrigue difficilement définissable qui marquait les meilleurs vins lorsque j’atterrissais en Languedoc-Roussillon la première fois à la fin des années 80. On pourrait croire ce goût ancien ou passé de mode. Pas pour moi en tout cas, car la fraîcheur est toujours au rendez-vous quand bien même la matière dense et serrée donne envie de le conserver encore quelques années.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Attention, je ne dis pas que c’est le meilleur Carignan du Roussillon. Ce qui est certain, c’est que c’est l’un des plus civilisés que je puisse trouver, un des meilleurs rapports qualité-prix (moins de 10 €) dans la catégorie super vin de grillade que je viens d’inventer pour l’occasion, notamment sur des côtelettes de mouton saisies sur un feu apaisé de sarments de vignes. Cela tombe plutôt bien en cette période bénie où les vendanges rythment encore quelque peu la vie de nos campagnes du Sud.

Michel Smith


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Une vigneronne à Carnuntum

Rappelons qu’au Sud-Est de Vienne, juste en-dessous du Danube, comme nous l’a décrit David précédemment, la région de Carnuntum a déjà un petit air méridional. Elle produit d’ailleurs majoritairement du rouge, et partage certains traits avec le Burgenland voisin (notamment le cépage Blaufränkisch).

Topografische_Karte_Carnuntum_c_ÖWM
Elle rassemble une quarantaine de vignerons, répartis en trois sous régions : au centre, autour de Göttelsbrunn, les collines d’Arbesthal qui représentent plus de la moitié de la surface viticole en exploitation, soit 600 ha. À l’Est, les monts de Hundsheim en direction de Bratislava. Au Sud, les contreforts des monts de la Leitha près de Bruck. Soit 900 ha en tout.
Cette diversité s’accompagne d’une grande variété de sols, entre lœss sableux à sablo-limoneuses aux graviers et aux calcaires. Le dénominateur commun étant un climat chaud, l’un des plus chauds du pays.
http://www.carnuntum.com

Autriche novembre 2014 515

Birgit Wiederstein à Göttlesbrunn

3 Autriche Carnuntum (10)Birgit Wiederstein

Avec quelque 6 ha de vignes dont 60% rouges, Zweigelt, Merlot, Pinot Noir et Blaufränkisch et 40% de blancs, Sauvignon Blanc, Grüner Veltliner et Gelber Muskateller, Birgit ne s’ennuie pas. D’un caractère assez fantasque, qui se traduit entre autre dans les étiquettes, elle ne manque pas de créativité. Inventivité mise au service des terroirs et des vins qu’elle aime faire découvrir à chaque millésime.
« J’aime les rouges délicats et veloutés qui osent avouer leur parfum féminin, sans toutefois révéler leurs nuances dès la première gorgée, mais qui laissent aux papilles découvrir petit à petit tout leur potentiel, jusqu’à exploser d’excitation retenue et laisser ses sens se faire à chaque gorgée submerger » confie-t-elle.

3 Autriche Carnuntum (9)Birgit Wiederstein

La passion est ici une affaire de famille ou plutôt de femme. Sa maman, Grete, a délaissé les vignes pour se consacrer à la distillation. Elle réalise entre autre un excellent gin dont seul un assortiment de fleurs apporte leur bouquet au spiritueux.

Autriche novembre 2014 546
Revenons aux vins, en voici une petite sélection

Die Rhea 2011 Carnuntum (10,90€)

3 Autriche Carnuntum (11)Birgit Wiederstein

Un 100% Zweigelt à la robe pourpre, le nez plein d’épices qui précède une richesse fruitée impressionnante. Très juteux en bouche, il nous charme par la sensualité de ses fruits mûrs. Suite subtile de parfums de framboise, de fraise, de mure et de myrtille qui s’enroule dans une soie tannique fraîche et élégante.
La fermentation alcoolique se fait en cuve ouverte pendant 3 semaines, une partie en raisins entiers. L’élevage demande 18 mois en barriques de chêne français.

Venus 2011 Carnuntum (14,90€)

Autriche novembre 2014 540

Grenat carminé, un nez de tabac et de thé noir au poivre qui voilent un moment le développement fruité. Plutôt sérieux en bouche, il parle pour l’instant de sa fraîcheur, de sa structure. Puis, il se laisse aller à plus de générosité et nous accorde le jus épicé des griottes, des groseilles et d’airelle. Un vin élégant au caractère dual, à la fois joyeux et réfléchi.
Fait de 50% de Blaufränkisch et 50% de Pinot Noire élevé pièces de 500 L de chêne autrichien.

Blaufränkisch wie damals 2011 Carnuntum (22,90€)

Autriche novembre 2014 542

Issu d’une parcelle du Spitzerberg, voilà le haut de gamme de Birgit qui a conçu cette cuvée en s’imaginant retourner dans le temps pour faire son vin. Peut-être à la façon d’un Pinot Noir bourguignon. Un vin sage qui semble vous expliquer la vie sans dire un mot, simplement en tenant compagnie aux papilles tout en leur montrant sans rien imposer la profondeur de son fruit, la fraîcheur de son esprit, le grain délicat de ses tanins. Une expérience… Il est élevé pendant 22 mois en pièces de 500 L de chêne autrichien.

Autriche novembre 2014 545

Birgit fait une excellente soupe de potiron. Le potiron est d’ailleurs un légume très prisé en Autriche, j’y ai dégusté pour la première fois ce cucurbitacée en version marinée en salade à la vinaigrette de pépins de courge torréfiés, une découverte gourmande.

http://www.wiederstein.at
On trouve ses vins en Belgique http://www.vinea.be et http://purewine.be/

Pour compléter vos infos sur la région https://www.invinoveritas.be/fr/wien-city-tour-2-traisental-wagram-carnuntum-2/

Ciao

Autriche novembre 2014 205

Marco

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