Les 5 du Vin

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Clairette du Languedoc: la vieille dame se rebiffe!

La Clairette du Languedoc est le premier vignoble de blanc de la région à avoir obtenu l’AOC (c’était en 1948). Et pourtant, la digne vieille dame a bien failli disparaître: il n’en reste aujourd’hui que 90 ha, pour 10 producteurs. Mais la valeur n’attendant pas le nombre des caves, il est urgent de la redécouvrir – et voici pourquoi…

D’abord, il y a l’histoire ; la Clairette remonte sans doute aux Grecs, voire aux Phéniciens, et elle était déjà connue des Romains. Pline en parle. L’échanson de Louis IX aussi. Et puis Victor Rendu, qui utilise soit son nom actuel, soit ceux de Blanquette ou de Picardan – selon lui, le Picardan (alias Grosse Clairette, ou Gallet Blanc) est l’ancêtre de la Clairette ; toujours est-il qu’il lui rend hommage en ces termes : «elle donne de la finesse et du feu». Le digne ampélographe du Second Empire souligne aussi que la Clairette a longtemps été utilisée dans des cuvées de rouge – on en trouve d’ailleurs toujours à Châteauneuf-du-Pape.

Notons qu’en Languedoc, elle a longtemps été une base pour les vermouths (d’ailleurs, c’est toujours un des deux cépages du Noilly-Prat, avec le Piquepoul). Ce qui n’a pas forcément aidé à maintenir sa notoriété comme cépage à vin.

Il a fallu une bonne dizaine d’années à quelques passionnés pour sauver l’appellation, aussi bien en doux qu’en sec.

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Charles-Walter Pacaud, un des hommes qui ont contribué au renouveau de la Clairette

Un cépage particulier

La Clairette ne manque pourtant pas de qualités ; si les vins qui en sont issus présentent une acidité relativement basse, ils compensent généralement par de belles amertumes, et une structure particulière; la peau de la Clairette est riche en polyphénols, aussi ses vins laissent-ils souvent une impression tannique.

En corollaire, les vignerons évitent aujourd’hui de trop extraire, pour éviter dureté et coloration – ils privilégient donc de pressurage direct.

Ce cépage a aussi comme atout une certaine polyvalence ; il se prête aussi bien aux vins secs qu’aux vins doux, aux vins de liqueur et même aux rancios. Cette dernière spécialité a bien failli disparaître, dernièrement, à la faveur d’une réécriture du cahier des charges par l’INAO, mais les vignerons ont tenu bon.

Deux appellations se partagent aujourd’hui la Clairette comme cépage dominant : la Clairette de Bellegarde (40 ha, dans le Gard) et la Clairette du Languedoc, qui nous intéresse aujourd’hui, et dont les 90ha se répartissent sur 11 communes de l’Hérault, autour de Clermont l’Hérault.

Cet ensemble se divise en 3 grands types de sols: les schistes de Cabrières, les terres blanches (autour d’Aspiran et d’Adissan) et les terrasses villafranchiennes, au Nord.
Les 10 élaborateurs se partagent entre 4 coopératives et 6 caves particulières – dont deux nouvelles cette année, ce qui semble dénoter un regain d’intérêt pour la «vieille dame» du Languedoc…

Voici 6 cuvées dégustées sur place à l’occasion de Millésime et Terroir en Languedoc.

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La Croix Chaptal Clairette Blanche 2014

Un cas d’école pour une belle Clairette vinifié en sec: superbes notes d’anis et de fruits blancs au nez, cédrat et bel amer en bouche.

6 mois en fût, 12 mois en cuve.

http://www.lacroixchaptal.com/

Paul Mas Vinus Clairette 2015

Au nez, du citron et de la rose ; la bouche est très directe, d’une bonne ampleur, et finit sur de savoureuses notes mentholées.

Vendanges de nuit. Sols calcaires. Capsule à vis.

Paul Mas Cuvée Secrète 2015

Très concentré, un poil de tendre, vin plein complexe, débute sur l’oxydation et le fruit sec, très long, bel amer.

Sols calcaires. Elevage sur lies 3 mois. Capsule à vis.

http://www.paulmas.com/

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Même de gros opérateurs comme Jean-Claude Mas y croient

Mas de Valbrune Cuvée Praelude 2013 

Cela démarre en fanfare avec du miel et du coing, mais très vite, des notes plus vives d’anis prennent le relais, et la bouche s’équilibre, le côté gras et se complète d’une belle amertume, et tout finit dans une explosion de salinité. Sols de schistes, très pauvres.

jpvailhe@masdevalbrune.com

Cave de l’Estabel Fulcrand Cabanon Moelleux 2015

Quelques notes de fruits jaunes très mûrs, du réglisse, de l’amertume, le tout parachevé par une belle finale qui revient sur le réglisse et une jolie poite d’acidité. Gageons que le Prieur Fulcrand Cabanon, qui soignait Louis XIV à Versailles, avec des fortifiants de sa fabrication, aurait été fier de ce vin.

http://www.cabrieres.com/fr/

La Croix Chaptal Rancio Vendange de Novembre 2010

La robe orange annonce une belle complexité ; le nez confirme, c’est une corne d’abondance d’abricots, de coing et de miel ; la bouche, elle, est plus dans le registre des fruits secs : noix, amandes, pruneau ; la texture est étonnante, plutôt tannique pour un blanc ; les notes d’oxydation (pas dérangeantes) se conjuguent avec une impression de douceur et même une pointe de rôti.

Trois ans d’élevage. VinifIé puis élevé 36 mois en fûts, puis 15 mois en cuve.

http://www.lacroixchaptal.com/

Hervé Lalau


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Viennoiseries

Un court passage dans la bonne ville de Vienne (Isère) m’a permis de faire mieux connaissance avec un cru en voie de renaissance, Seyssuel. La ville de Vienne (ancienne métropole de la romanité gauloise, puis de la chrétienté) mérite le détour; ses vins aussi, tant en blanc qu’en rouge.

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Le coteau de Seyssuel a revêtu sa parure d’automne (Photo H. Lalau 2016)

 

14 domaines ont à présent réinvesti ces beaux coteaux datant de l’époque romaine et qui, jusqu’au 19ème siècle, tenaient la dragée haute aux plus jolies crus du Rhône Nord. Pour cette première approche, j’en ai choisi quatre: deux blancs de Viognier, et deux rouges de Syrah. Quatre vins qui démontrent que la valeur n’attend pas l’AOP; et si les prix peuvent sembler un peu chers, c’est que les vins sont déjà très demandés, non pour la mention officielle qui ne figure pas encore sur l’étiquette, mais pour la réputation de leurs élaborateurs respectifs. La preuve, par l’absurde, que notre système marche parfois sur la tête. Mais revenons aux vins…

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Un des instigateurs de la reconquête: Yves Cuilleron (Photo (c) H. Lalau 2016)

Sixtus (blanc) 2013 Les Vignobles de Seyssuel

De leurs deux hectares de viognier orientés au Sud, Les Vignobles de Seyssuel (alias Louis Chèze, Georges Treynard et les frères Marthouret) ont tiré un blanc sec, d’une étonnante fraîcheur. Aucune lourdeur, des notes de pin, de citron, et le vin est parfait à boire aujourd’hui. 17 euros.

 

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Christophe Pichon, Cuvée Diapason 2015

Producteur réputé de Côte Rôtie, de Saint Joseph et de Condrieu, Christophe Pichon fait cependant figure de «petit jeune» à Vienne, puisqu’il y est le dernier arrivé. Son viognier présente un très bel équilibre ; avec ses notes d’abricot et de mangue, il n’est pas sans évoquer le Condrieu, mais avec un surcroît de vivacité (la marque du schiste ou du basalte?). Les 10 mois passés sous le bois n’ont pas trop marqué ce bébé qui vient pourtant d’être mis en bouteille ; il joue les funambules entre tension et gras, et on apprécie l’exercice. Même si, c’est sûr, il vaut mieux encore l’attendre quelques mois. 26 euros.

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Ripa Sinistra Yves Cuilleron 2014 et 2010

Non, cette cuvée d’Yves Cuilleron n’a rien de sinistre, au sens actuel et français du terme : Ripa Sinistra veut tout simplement dire «rive gauche».

La version 2014 présente un nez très ouvert de violette et d’eau de rose, une bouche charnue, sanguine, et si le bois se montre en finale, il ne domine pas. La même cuvée en 2010 présente des notes dévolution, mais maîtrisée ; elle séduit par la suavité de son chocolat et par son fumé. Les deux sont tout à faits recommandables, on préférera l’une ou l’autre en fonction du moment et du plat ; la première, pour son fruité-floral ; la seconde, pour son ampleur.

Vigne en haute densité (entre 8000 et 10.000 pieds). 3.300 bouteilles. Suivant les millésimes, le vin est déclaré en Vins de Pays des Côtes Rhodaniennes ou en Vin de France (en attendant la consécration de l’AOP?).

 

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A Vienne, la romanité est bien présente. Les amateurs de vins combineront utilement une visite du temple de Livie…

et une visite de la cave du Temple, sur sa gauche (Photo H. Lalau 2016

Autres vins appréciés : Sotanum 2014 et Heluicum 2014 (Les Vins de Vienne), Lucidus 2014 (Michel Chapoutier),  Viognier Cuvée Frontière 2015 (Julien Pilon) et Asiaticus  2013 (Pierre Gaillard).

 

Et sinon, que voir à Vienne?

Beaucoup de choses: le théâtre antique, le temple, le Mont Pipet (pour la vue sur la ville et sur le coude du Rhône), le musée romain de Saint Romain en Gal (juste de l’autre côté du pont), la cathédrale Saint Maurice, le musée lapidaire, les maisons du vieux quartier. Les gourmets se rendront également au marché, place de l’hôtel de ville, et fréquenteront quelques uns des bons établissement de la ville et de ses environs (on citera La Pyramide, Le Bec Fin, Les Saveurs du Marché, et à Seyssuel, Le Domaine des Sept Fontaines). En pays viennois, la gourmandise est une vertu que l’on cultive comme les cardons, les pommes… et la vigne.

 

Hervé Lalau


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Magie noire

Cette modeste bouteille – du moins modeste par la taille – m’a été offerte il y a bien longtemps par le dénommé Hervé Bizeul. Quand ? À dire vrai, je ne sais plus. Si ce n’est que je crois bien que c’était peu avant son installation en Roussillon. Avec son ami Jérémy Gaïk, alors directeur du Mas Amiel, bien avant l’arrivée d’Olivier Decelle, l’actuel propriétaire de ce domaine légendaire, en bon ancien sommelier fan de vins doux naturels, Hervé s’était fendu d’une cuvée dédiée à la magie du chocolat. Je pense que le Salon du Chocolat à Paris fut, à l’époque, l’événement fondateur de cette cuvée aujourd’hui rangée dans les oubliettes de l’histoire du vin.  Le grenache noir et le schiste au service du chocolat, voilà ce qui, à mon humble avis, excite le plus l’esprit et les papilles du dégustateur forcément « averti » qui, comme chacun sait en vaut deux.

wp_20161103_010Ah, l’éternel imbroglio des mariages ! Pourquoi diable un Maury tiré d’une cuve parmi d’autres devient un super champion lorsqu’il affronte le chocolat, le vrai, le tannique et fort en gueule ? Est-ce le grenache, le schiste, le soleil, la maturité, l’âge des vignes ? Fichte, je n’en sais rien et d’ailleurs peu importe puisque les trois quarts du temps la rencontre entre les deux protagonistes procure éclats et merveilles de sensations. Pragmatique, mais aussi un tantinet rêveur, tout en étant un rien perfectionniste Hervé Bizeul avait-il imaginé ce vin en songeant peut-être au graal du mariage parfait ? Nul ne le sait. Pourtant, force est de constater que, comme à son habitude, le bougre avait raison. Et j’ai pu le remarquer par la suite, à l’époque, quand le vin était aussi jeune que noir, cette union franche et massive marchait formidablement bien.

L’expérimentation me paraissait novatrice, même si tout dégustateur bien informé savait déjà que Maury, Rivesaltes et Banyuls étaient de ces breuvages capables de prouesses sur le chocolat, y compris dans la rencontre avec des formules-uns fort cacaotées que l’on dénichait déjà chez Valrhona à Tain-L’Hermitage ou chez le sorcier en la matière, Robert Linxe à Paris, un homme depuis décédé. Bref, j’avais goûté et apprécié ce Maury dans le style vintage et j’en avais même fait écho dans je ne sais plus quelle revue. Par ailleurs, le flacon était tellement beau et moderne dans son étiquette remplie de mots évocateurs (tout le monde le fait aujourd’hui…) que je m’étais promis de le déguster de nouveau un jour. En attendant, il trônerait en bonne place dans un petit recoin du décor ma cave, pour le simple plaisir des yeux.

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Jusqu’à ce soir où, pour accompagner un dessert surprise créé par mon épouse, Brigitte : des rondelles de banane, une crème fraîche légèrement fouettée, des canneberges en quantité, des brisures d’un chocolat fourré aux zestes d’orange confite et d’un autre très noir (85 % de cacao) tous deux signés Michel Cluizel à Paris, j’ai craqué. Aujourd’hui, toujours noir de robe, à peine tuilé, nez épicé, mon Maury a conservé la puissance nécessaire, un aspect brut de décoffrage proche d’une sensation de rusticité, ce qu’il faut de suavité et d’onctuosité, l’étonnante saveur cacao bien ancrée dans le palais, le fumé, les épices, le moka, le fruité confit (raisins secs, cerise) et les tannins qui frétillent d’impatience à l’idée d’affronter un tablette ou un gâteau le plus chocolaté possible. De plus, sans parler de la longueur, une agréable et légère amertume vient renforcer la sensation de fraîcheur en bouche. On lui donnerait des forêts de cacaotiers sans confession tant il est taillé pour le job. Bref, du grand, du beau, du pur qui suggère aussi la dégustation d’un beau havane.

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Je l’ai déjà dit ici, l’AOP Maury – pour le moment excitée par sa production de rouges « secs », un peu comme à Rasteau d’ailleurs -, regorge de ces cuvées presque basiques dans leur conception, des « vintages » si peu en contact avec le bois qui trop souvent, faute de préparation et de réflexion, vient détruire tout le travail d’une belle vendange. Les prix de ces vins de méditation sont encore abordables et si l’on prend la peine de les attendre à l’abri de toute lumière, bouteille debout si possible afin d’éviter de désastreux goûts liégeux (il suffira tous les 3 ou 4 mois de retourner le flacon pour que le vin humecte le bouchon), on pourra s’attendre au bout de dix ans au moins à un long et dépaysant voyage oriental en dégustant quelque chose d’unique et de magique, un vin original que les vilains étrangers ne nous piqueront pas comme cela a pu se faire avec le Porto ou le Jerez. Mais gare aussi chocolat, capable à la fois de prouesses gustatives et de désastres ! À l’approche des fêtes, il convient de bien le choisir et de refuser tout achat de grandes marques à prix sacrifiés ou non.

Quant au vin, à défaut de l’acheter au Mas Amiel, un endroit hors du temps à 30 minutes de Perpignan où l’on trouve un délicieux Vintage Réserve 2015 (autour de 20 €) ainsi qu’une collection de vins doux « oxydatifs » qui ont aussi leurs mots à dire sur des desserts cacaotés, je vous soumets ce petit calcul d’épicier : sachant qu’un flacon de Maury « Grenat » 2015 s’achète 8 € à la cave coopérative fondée en 1910, que l’on ajoute à une tablette de Valrhona « Abinao«  (85% cacao) à 3,95 €, on débourse 11,95 € pour une dégustation à quatre personnes ! Bien sûr, pour corser la chose on pourrait dépenser plus en ajoutant par exemple quelques chocolats de crus de Valrhona. Force de reconnaître que se farcir une belle dégustation pour moins de 12 € c’est plutôt rare ! Et c’est plus utile pour le goût que se coltiner une primaire électorale lors d’un beau dimanche automnal.

Michel Smith

Hervé Bizeul, pour ceux qui l’auraient oublié, est le fondateur et l’animateur du mythique Clos des Fées dans le Roussillon.

-Pour les nostalgiques : Black Magic Woman de Carlos Santana. Ça marche bien aussi sur un Maury

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Esplendor Vardon Kennett 2013, premier effervescent catalan de Torres

Après presque 5 années de préparation, Mireia et Miguel Torres ont présenté leur premier vin effervescent catalan, élaboré selon la méthode traditionnelle: la Cuvée Esplendor 2013, de Vardon Kennett.

Une bouteille très attendue

Une bouteille très attendue, annoncée depuis plus de 2 ans comme un Cava haut de gamme destiné à rivaliser avec les champagnes. Mais, en août dernier, Miguel Torres révélait que le groupe renonçait à la DO Cava (à laquelle il avait pourtant inscrites les 36 000 bouteilles de la cuvée); et ce, sans pour autant adhérer à l’appellation Classic Penedès. En effet, le groupe ne souhaitait pas devoir se soumettre aux paramètres rigides de ce type de production, ni à ses limitations, mais pouvoir utiliser librement si besoin était des cépages non inscrits dans la DO Cava ou encore des raisins provenant de terroirs hors de cette même DO.

Le profil recherché pour cette cuvée haut de gamme dotée d’une acidité élevée et  dépendant donc de terroirs d’altitude, explique en partie cette décision – certains insinuent qu’un effet marketing aurait sans doute été également recherché. Je ne le crois pas, connaissant l’exigence et l’honnêteté de Mireia Torres, responsable technique du projet, je pense qu’elle a surtout pensé à la qualité avant tout et au style recherché.  Pour obtenir les caractéristiques de cette première cuvée, la famille Torres a sélectionné  des vignes dont ils sont propriétaires, situées à plus de 500m d’altitude. Elle est donc entièrement issue de raisins du Penedès, mais Miguel Torres Maczassek, le directeur général de Bodegas Torres  considère qu’il aurait pu tout aussi bien utiliser les vignobles d’altitude que le groupe possède à Tremp, en dehors de la DO Cava.

Le changement climatique et l’augmentation des températures, obligera peut-être à aller chercher des raisins dans les différentes vignes que la famille possède en altitude dans toute la Catalunya, sans qu’elle soit obligée de se limiter au Penedès. D’ailleurs, la canicule de cet été, un des plus chauds et des plus secs des dernières décennies, lui donne raison. Cette décision inattendue n’a pas été du goût de la DO Cava, qui vient de lancer une nouvelle catégorie de «Cavas de paraje» afin de redonner du prestige au secteur, et qui comptait sur l’arrivée d’une grande marque comme Torres pour redorer son blason.

Au Consejo Regulador, on veut minimiser l’affaire, et l’on explique que de toute les façons, l’effervescent de Torres, élaboré avec des raisins d’altitude, et une acidité différente, ne rentrait pas dans les paramètres du Cava, c’est donc une autre option; en outre, ça n’est pas comme s’il était sorti de la DO Cava, il n’y est jamais rentré et donc n’a jamais été commercialisé comme tel ! De ce fait, en aucun cas ce choix n’enlève du prestige au Cava. Bref, les apparenece ssont sauves, même si, en petit comité, on reconnaît que le coup est rude !

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Torres a investi deux millions d’euros dans ce projet, démarré en 2012, et qui lui permettra de compléter une offre déjà très large. Miguel Torres fils rappelle que chaque génération ayant laissé un héritage, sa sœur et lui (cinquième génération), ont créé le leur avec cet effervescent haut de gamme. Ils lui ont donné le nom d’un marin anglais, Daniel Vardon Kennett, né en 1781 sur l’île de Guernesey, mais lié à l’histoire du vin en Catalogne.

Quand un Britannique s’éprend d’une Catalane…

Lors d’un de ses voyages, le jeune Daniel arriva à Barcelone, où il fut séduit par ses vins et sa culture. Il décida alors de s’engager dans le commerce et l’exportation de vins locaux vers l’Angleterre. Des années plus tard, il épouse Maria Francisca de Ferrer, propriétaire du domaine de Santa Margarida d’Agulladolç. Il commence alors une nouvelle vie au milieu des vignes. Vardon Kennett y meurt à l’âge de 54 ans, sans enfant. Ses restes reposent dans la chapelle romane du domaine.

La propriété, située au cœur du Penedès, a été acquise dans les années 1980 par la famille Torres, qui l’a restaurée et transformée en cave pour développer son «mousseux». Construire la bodega, ici même, au pied de la chapelle romane de Santa Margarida, où repose Kennett, planter les vignes au pied de la montagne de Montserrat, c’est faire revivre un vignoble qui existait déjà. Miguel aime souligner que «les grands vins naissent de vignobles uniques aux histoires particulières, qui ont toujours existé et qu’il suffit simplement les sauver de l’oubli.» L’histoire de Vardon Kennett est une de ces histoires et méritait qu’un hommage lui soit rendu. La cave a été construite en respectant l’intégrité architecturale des bâtiments anciens.

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Santa Margarida d’Agulladolç

Mireia aux commandes

C’est Mireia Torres Maczassek qui est la responsable technique du projet. Lourde responsabilité puisque depuis que la Maison Torres existe, le Groupe n’avait jamais élaboré des bulles catalanes. Nul doute qu’elle réussira, son sérieux, son inquiétude, son travail sans relâche, sa proximité au vignoble et à ses équipes sont une vraie garantie du succès de tout ce qu’elle entreprend. C’est une grande dame du vin, sincère, réservée, humble mais d’une efficacité redoutable.

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Mireia Torres

Pour cette cuvée, elle a choisi deux cépages caractéristiques de la région de Champagne, le pinot noir (55%) et le chardonnay (40%), auxquels elle a rajouté un peu de xarel.lo (5%);  des cépages champenois, non pas pour élaborer une imitation, mais parce qu’elle avait un style en tête, que ces cépages en altitude allaient lui apporter, le xarel.lo étant la touche d’épice personnelle.

Esplendor est une cuvée Extra-Brut millésimée : 2013 qui fut une année atypique, plus pluvieuse que la normale dans le Penedès, avec un été sec et frais qui a favorisé une maturité des raisins lente. Elle a été élaborée selon la même méthode que la cava ou le champagne. Pour ce premier millésime, la fermentation malolactique a été totale de manière à compenser une acidité élevée due aux températures froides du millésime 2013. Le vin a fermenté en partie (12%)dans des barriques de chêne français pour lui apporter davantage de complexité et  a subi une seconde fermentation en bouteilles selon la méthode traditionnelle.  Il est resté au moins 30 mois en bouteille.

Enfin, la conception de la  bouteille rappelle le passé maritime de Vardon. Ses lignes sinueuses et les reliefs évoquent les vagues, tout comme l’étiquette, avec ses lettres noires bordées de doré, dont les ondulations ressemblent à une coquille. L’étiquette reproduit le blason d’origine de la propriété, et il est encore visible sur la façade.

Global Image Projects S.L.

Torres, Esplendor Vardon Kennet 2013

 

J’ai eu l’occasion de le goûter le soir où j’ai dîné à Monvinic avec Julian Castagna; Mireia, qui dînait à une table voisine avec des importateurs, nous en avait offert un verre. Mais je ne pouvais pas en parler puisqu’il n’avait pas été présenté officiellement. Elle m’a expliqué leur volonté de vouloir créer un effervescent  unique et très spécial. Je l’ai sentie  très fière de ce projet : le but était de dessiner une nouvelle conception de l’effervescence (je pense qu’elle voulait dire en Catalogne), qui se traduirait par un vin très frais, élégant et délicat, elle a même employé, si mes souvenirs sont bons, les termes de « féminin », et de « grande qualité ».

Le résultat est un vin aromatique aux bulles  fines et légères, la bouche est structurée, on y sent l’apport du pinot noir, mais fraiche et vive,  les arômes de fruits blancs et notes citriques dominent ; finesse et présence s’expriment ensemble, la finale montre une belle acidité qui soutient le fruit.

C’est une cuvée réservée aux restaurants et aux cavistes et à l’exportation (65%) ; la production du premier millésime a été limitée à 36 000 bouteilles. Les prochaines éditions 2014 et 2015 sont en cave.

PVP: 34€

En guise de conclusion

De cette cuvée, je retiendrai avant tout son élégance, son équilibre et son côté charmeur, finement fruité et vineux, je comprends ce que veut exprimer Mireia quand elle évoque une féminine élégance.

Cette fois-ci Luc, je ne suis pas tombée sous le charme d’un homme, mais sous celui d’une femme Mireia. Mais après tout maintenant que je ne suis plus acheteur, je puis me le permettre.

Il sera difficile de le vendre en France, où quoiqu’on en dise, nous restons prioritairement attachés aux Champagnes, mais je ne crois pas que les Torres aient misés sur les marchés français. La marque jouit d’une telle réputation à l’international, qu’elle écoulera sans problème aucun, une production de 36000 bouteilles qui semble très faible pour un tel Groupe.

Hasta Pronto,

MarieLouise Banyolsuntitled


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Un Vermentino à la mode de Toscane

L’étiquette à elle seule est une invitation au voyage – un pin solitaire, devant la grande bleue…

On imagine déjà les embruns qui se mêlent aux senteurs du maquis toscan – et on les reçoit en pleine figure, ou plutôt, en plein nez, avec ce Vermentino iodé, épicé, et qui claque dans la bouche, comme un drapeau au vent. Pour être sec, il est sec; ce qui séduit  le plus, ce ne sont pas des arômes explosifs, mais son côté direct, et ses notes de pierre à fusil.  Bref, il décoiffe!

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Roc & Rolle

Le vin est issu d’un très grand domaine, Rocca di Montemassi (160 ha de vignes), lui même propriété d’un des pus grands groupes de vins en Italie, Zonin. Félicitons Gianni Zonin d’y avoir gardé le Vermentino, cépage tout à fait local (même si on le trouve aussi en Corse et en Provence, sous le nom de Rolle), plutôt que d’avoir tout misé sur des variétés internationales à la mode – en 1999, quand il a racheté le domaine, c’était sans doute très tentant…

Pian dei Bichi se situe au Nord de Grosseto, à la hauteur de Piombino et de Follonica. C’est l’ancienne propriété des Bichi, une vieille famille siennoise liée à la Papauté, dont le plus célèbre membre, Alessandro, a été évêque de Carpentras avant de devenir cardinal. On la retrouve aussi à Malte.

La zone fait partie de la Maremma, qui constitue un peu la dernière frontière du vignoble toscan. Si la viticulture y est assez ancienne, il aura fallu l’arrivée des supertoscans de Bolgheri pour qu’elle sorte de l’ombre des grandes DOC historiques de Toscane – Montalcino, Montepulciano, Chianti, Sangiminiano…

Hervé Lalau


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Le hasard fait bien les choses, parfois (la surprise venue des Canaries)

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Lors de mes pérégrinations récentes dans des bars d’une partie de l’Andalousie, à la recherche des Manzanilla et des Jérèz (voir mon article de lundi dernier), j’ai bu, dans un bar à tapas à Granada (La Tana, ci-dessus et très recommandé), un vin rouge qui m’a beaucoup plu.

Il avait un goût que je n’avais jamais rencontré auparavant. Il est difficile de le décrire rétrospectivement, mais il avait une texture assez suave sans être parfaitement lisse, des tanins fins mais assez peu marqués, une acidité suffisante mais relativement faible, un fruité raffiné de bonne intensité, une corpulence moyenne et une très bonne longueur. Il avait aussi quelque chose de légèrement terreux mais pas dans un sens péjoratif.

Dit comme cela, je me rend compte que c’est d’une banalité affligeante et qu’une telle description ne vous donnera aucune notion du goût de ce vin. N’ayant pas pris des notes, je suis incapable de faire mieux maintenant, mais ce vin m’a paru singulier, en tout cas différent de tout ce que j’ai pu déguster avant. Je me demande, en outre, si l’on est capable de décrire les sensations et émotions qui peuvent déclencher un vin au moment de sa dégustation. Les longues liste d’arômes que je vois dénommés parfois me semblent relever d’un fantasme issu des Précieuses Ridicules. Mais mes propres descriptions, généralement bien plus étriquées, ne valent pas mieux !

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Ayant beaucoup aimé ce vin, j’ai demandé à voir le flacon, car le barman de cet excellent bar à tapas, qui était archi-bondé un vendredi soir, m’avait simplement demandé si je voulais mon verre de rouge plutôt suave ou plutôt puissant, ce que je trouve bien plus pertinent que de nommer une appellation ou un producteur.

En regardant l’étiquette je constate que le vin venait des Canaries et, en faisant des recherches, j’apprends que son cépage est le Palomino Negro, aussi connu sous les noms de Listan Negro ou de Listan Prieto. Le Palomino Blanco est la variété de base de la plupart des Jérèz, mais je ne connaissais pas sa variante foncée. Il paraît qu’il est largement planté aux Iles Canaries, avec plus de 5.000 hectares. Il ne s’agit donc pas d’un cépage rare. De plus, les analyses génétiques lui ont trouvé une identité commune, malgré quelques différences due à sa reproduction par semis de grains plutôt que par bouturage, avec le cépage connue sous le nom de Misión, très largement planté en Amérique du Sud et en Amérique Latine, y compris jusqu’en Californie, autrefois.

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N’ayant pas encore eu le plaisir de visiter les Iles Canaries, ma source d’information sur le vin vient du web, et particulièrement du site très bien fait du producteur de ce vin que j’ai tant aimé. Bodegas Viñátigo puise ses racines dans une parcelle de vignes centenaires située près du village de La Guancha, sur la partie nord de Tenerife. Aujourd’hui le domaine possède huit parcelles différentes, dispersées dans des localités variées de Tenerife, mais vinifie également des raisins achetés auprès de vignerons sous contrat avec des objectifs qualitatifs. Le projet de Viñátigo est de rénover la vinification locale tout en préservant l’héritage des variétés locales. Outre le Listan Negro, ils produisent des vins à partir de Gual, Marmajuelo, Vijariego, Tintilla, Baboso, Malvasia et d’autres, parfois réintroduit par eux-mêmes.

Le vin de Viñatigo que j’ai dégusté ce soir-là ne vaut que 10 euros en Espagne et j’en aurais bu la bouteille entière avec plaisir. Je ne crois pas qu’on puisse le trouver en France, mais il est bien diffusé aux USA, parfois au double de ce prix. J’espère pouvoir m’organiser un voyage aux Canaries prochainement et rendre visite à ce producteur.

David

PS. Peut-être que Marie-Louise pourra nous éclairer davantage sur ce producteur et ses vins ? 


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Vins mutés (ou pas) (4): Les Malaga de Telmo Rodriguez

  1. Un peu d’histoire

Grand vignoble de vins passerillés et mutés issus de PX et de Muscats, Malaga un des noms les plus importants de l’histoire viticole de l’Espagne. Les Grecs et les Phéniciens y ont introduit les vignes dans les années 600 A.C, la production a été maintenue même pendant la période musulmane et après la « Reconquista »; quelque temps plus tard, en 1615, y fut créée l’Hermandad de Viñeros de Málaga.

Les vins de Málaga ont rapidement acquis une notoriété mondiale, ils étaient très recherchés par les Cours européennes et de nombreux auteurs célèbres comme Dostoïevski ou Stendhal les mentionnèrent dans leurs œuvres. Málaga était considéré comme le vin de Muscat le meilleur et le plus pur par les consommateurs éclairés du XVIII ème siècle. C’est au milieu du XVIII, que devint populaire à Londres un vin doux naturel de Malaga que les anglais appelaient Mountain Wine. Malheureusement, avec le temps et les changements de mode, le Mountain Wine perdit de sa popularité. Sa décadence fut pratiquement totale en 1878, quand le phylloxera ravagea la presque totalité du vignoble. La chute du Tsar en Russie (l’un des principaux marchés d’exportation au début du XXe siècle) et plus tard la guerre civile marquèrent la fin du négoce vinicole. Le raisin sec a commencé à prendre une importance croissante, reléguant le vin à un second plan dans l’économie locale et par la suite, comme cela s’est produit pour la majorité des vins doux, la demande a chuté au XX ème siècle : la mode des vins sucrés était passée.
La DO Málaga fut crée en 1932: elle protège les vins fortifiés ou de liqueur produits principalement avec des raisins Moscatel(Muscat) et Pedro Ximenez, cultivés dans la Montagne de Málaga, Axarquía, Antequera, la côte ouest, les Serranía de Ronda et Cordoba les municipalités de Benamejí et Palenciana.  La zone de production est d’environ 1320 ha à une altitude moyenne de 600m, et  en 2014, 45 bodegas étaient recensées. Elle a conservé une grande variété de styles, d’où,   une certaine confusion pour le consommateur. Essayons donc de mettre un peu d’ordre dans tout ça.

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  1. Comment lire une étiquette de Malaga.

On distingue 2 styles de vins:

1.Les vins de liqueur, de 15% vol. à 22%,  qui sont mutés et qui peuvent être secs, demi-secs, mi-sucrés ou sucrés. En fonction du moment de l’ajout d’alcool dans le mout, et de sa provenance, raisin frais ou sur mûri, on obtient différents types de vins doux :

-Vin doux naturel: Obtenu à partir de moût de raisins frais. La fermentation est arrêtée par addition d’alcool de vin.

-Vino Maestro: Obtenu à partir de raisins frais auquel on ajoute de  l’alcool de vin avant le début de la fermentation, mais  dans une quantité suffisante pour lui permettre d’être très lente et incomplète, laissant le vin doux , il reste plus de 100g/l sans fermenter.

-Vino Tierno provient de raisins longuement ensoleillés qui donnent des moûts dont la teneur  en sucre est supérieure à 350g/l. La fermentation est arrêtée par ajout d’alcool de vin.

2.Les vins sans ajout d’alcool, parmi lesquels on trouve les doux à partir de 13% vol., ceux élaborés à partir de raisins sur muris, ou provenant de raisins passerillés. Il s’est développé de complexes codifications liées à la couleur ou à densité du sucre avec ajout d’Arrope ou sans, sans compter celles liées au vieillissement :

  • Málaga Pálido, 0 meses
  • Málaga, de 6 a 24 meses.
  • Málaga Noble, de 2 a 3 años.
  • Málaga Añejo, de 3 a 5 años.
  • Málaga Trasañejo, superior a 5 años

Toutes ces dénominations sont très complexes et rebutent les consommateurs.

En outre, on peut se poser la question : pourquoi quelques uns des vins sont-ils si foncés alors qu’ils sont issus de raisins blancs ? Il y a 2 raisons essentielles :

  1. certains subissent un élevage oxydatif, plus ils vieillissent et plus ils sont sombres.
  2. On peut ajouter à certains Málaga de « l’arrope ». C’est un moût de raisin réduit soit directement sur le feu, soit au bain marie. Plus il y aura d’arrope, plus ils vieilliront et plus foncés ils seront.

Ils  pourront s’appeler :

  • « Dorado ou Golden », sans arrope. La couleur sera apportée par l’élevage, elle pourra aller du doré à l’ambre.
  • « Rojo dorado ou Rot gold », jusqu’à 5% d’ arrope se sont des vins dont la couleur va de l’ambre à l’ambre foncé avec des reflets rouges-dorés.
  • « Oscuro ou Brown », entre 5 et 10% d’ arrope, se sont des vins qui peuvent aller de l’ambre obscur à l’acajou foncé.
  • « Color”, entre 10 y 15% d’ arrope se sont des vins qui peuvent aller de à l’acajou foncé à l’ébène.

Certains vins peuvent recevoir des noms complémentaires en fonction de leur élaboration et de leurs caractéristiques organoleptiques: les Secs peuvent s’appeler Dry Pale o Pale Dry, est un vin de liqueur sans arrope, dont la teneur totale en sucre ne dépasse pas les 45 g/l.egro o Dunkel », plus de 15% d’arrope la couleur va de l’ébène au noir.

les Doux peuvent recevoir les mentions Naturalmente Dulce, Dulce Natural, Tierno y Maestro, ou  Dulce Crema o Cream(c’est un vin de liqueur ou vin doux naturel avec plus de 100g/l de sucre, mais inférieur à 140g/l, vieilli et dont la couleur pourra aller de l’ambre à l’ambre foncé ), Pale Cream et Sweet.

Comme on peut le constater, rien n’est simple, sans compter qu’il existe aussi le Pajarete et le Lagrima…

Le Pajarate, c’est tout simplement le nom d’un vin doux populaire de Málaga. C’est un vin de liqueur  avec une teneur en sucre comprise entre 45 et 140 g / litre, soumis à un vieillissement minimum de 2 ans, sans ajout d’arrope et dont la couleur peut aller du doré dorée à l’ambré foncé.
Le Vino de Lagrima, lui, est un vin issu d’un moût obtenu sans aucune pression mécanique, tandis que le Lagrima Christi est un vin de Lagrima avec au moins 2 ans d’élevage.

En 2004, le Conseil Regulador a également  incorporé la DO Pasas de Malaga, pour les raisins secs, dont la production est fortement enracinée dans la province, en particulier dans l’Axarquía, fief du muscat d’Alexandrie.

Quelques domaines tentent de faire renaître le grand Malaga passerillé d’antan.  Et c’est d’un de ceux-là que je veux vous parler aujourd’hui.

Si le plus gros de la production de Malaga est aujourd’hui mutée (voir plus haut), jusqu’au milieu du XVIIIème siècle, ce n’était pas le cas; les authentiques  Malaga n’étaient pas mutés et leurs producteurs étaient très fiers de ne pas avoir besoin du mutage pour voyager.

Pour ce billet, j’ai donc préféré mettre en avant des non mutés; j’ai choisi ceux de Telmo Rodriguez, qui sont parmi les plus intéressants de  l’appellation.

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Les Malaga de Telmo Rodriguez

Telmo Rodriguez est un des plus célèbres œnologues Espagnols. Il a étudié à Bordeaux et fait des stages à Cos d’Estournel, mais aussi dans le Rhône et en Provence (Chave et Trevallon) puis il a travaillé 10 ans dans la propriété familiale Remelluri en Rioja. Il s’en occupe de nouveau avec sa sœur depuis quelques années. C’est un personnage très attachant, cultivé, passionné, brillant, rebelle aussi, et très jalousé ; ça fait presque 20 ans que le connais et j’ai une grande estime pour lui et le travail qu’il a accompli dans tout le vignoble espagnol. En 1994, il a crée avec Pablo Eguzkiza son associé et compagnon d’études, la  Compañia de Viños Telmo Rodriguez, elle a pour mission de mettre en valeur le patrimoine agricole espagnol méconnu.  Tous les projets partagent l’objectif de faire revivre d’anciens vignobles au travers des cépages autochtones et des modes de culture traditionnels. Telmo  avec sa Compagnie, produit des vins dans neuf régions d’Espagne, Rioja, Ribera del Duero, Toro, Galicia, Cigales, Rueda, Celebros, Valdeorras et Malaga, partout, il a su dénicher une magnifique collections de vignes, et,  dans chacune d’elle, il marque la tendance.

Avec Pablo Eguzkiza, ils ont fait renaitre le vin de Malaga. C’est le projet qui traduit le mieux l’esprit de la Compagnie : il avait depuis longtemps en tête la volonté de faire revivre un grand vin doux. Malaga lui a donné l’occasion de réaliser son rêve. Le phylloxera et les différentes crises économiques avaient pratiquement provoqué l’extinction de ce vin, jusqu’à ce que Telmo avec sa compagnie s’attaque à la récupération de l’historique Mountain Wine issu de l’Axarquia. C’ est une région située dans la partie orientale de la province de Malaga,  entre les neiges des montagnes de Grenade et la mer Méditerranée; c’est plus qu’un territoire physique, c’est aussi un territoire spirituel, cultiver la vigne dans cette région accidentée est une tâche héroïque. Les montagnes parsemées de vignobles avec vue sur la mer et les villages perchés comme Competa, Sayalonga, Moclinejo et Almáchar entre autres rappellent un passé mauresque, avec leurs rues étroites et leur blanc immaculé. Cette zone concentre 65 % des hectares cultivés de toute la province. C’est un paysage sauvage aux pentes dramatiquement vertigineuses allant jusqu’à 60% impossible à mécaniser, qui ne convient pas à ceux qui souffrent de vertige. Les sols d’ardoises et de schistes sont de profondeur moyenne en raison de l’érosion et pauvres en matière organique (azote et  phosphore). Ils gardent l’humidité, voilà pourquoi les souches d’âge considérables sont très résistantes à la sécheresse, parce que leurs racines sont profondément introduites dans les couches inférieures du sol, où il y a des réserves d’eau suffisantes.

Les vignobles escarpés de Muscat se sont maintenus grâce à l’industrie du raisin sec, et Telmo les a fait revivre pour cette fois utiliser les raisins pour élaborer ses vins. En même temps qu’il cherchait des vieilles vignes de muscat dans cette zone, Telmo voulait trouver des gens du coin connaissant les méthodes de culture traditionnelles, il s’est installé à Cómpeta avec le producteur local Pepe Ávila qui lui, s’appuyait encore sur une viticulture ancestrale et oubliée. Avila, qui n’avait jamais connu les vins mutés, était convaincu que le vin doux se faisait dans la «pasera» car c’est là que le degré grimpe.

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Paseras

Avant leur arrivée, les vignes étaient à l’abandon, les bodegas historiques se mourraient, Telmo s’est  battu pour que cette zone historique récupère une position qu’elle n’aurait jamais du perdre, d’où l’importance du succès du Molino Real, désormais, la vie est revenue dans le vignoble. Plusieurs années de recherche pour trouver le meilleur équilibre de fermentation, donnèrent naissance au Molino Real, qui n’a jamais voulu être un nouveau vin, sinon le reflet d’un vin qui avait déjà existé.  Molino Real, c’est la récupération d’une tradition viticole, mais c’est aussi un puissant stimulant pour l’économie de la région.

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L’Axarquia

Telmo Rodriguez a sorti son premier Molino Real “Mountain Wine” en 1998.

Pour élaborer ce vin, il s’est appuyé sur des traditions ancestrales de vendanges et de séchage du raisin.

Le vin fit sensation, je n’ai jamais eu  l’occasion de le gouter, mais, la critique est unanime, il parait que c’était un vin d’une grande personnalité dont l’équilibre douceur/acidité  était surprenant. Il a gardé le nom que lui donnait les londoniens au XVIII.

Aujourd’hui vous trouverez sur le marché les vins suivants :

Molino Real 2012

Molino Real est un ensemble de Muscats issus de 9 ha de vignes travaillées en organique, sur la commune de Cómpeta. Il est vinifié comme l’étaient les vins liquoreux de la région jusqu’au 17e siècle, sans mutage à l’alcool, après un passerillage des raisins en extérieur (asoleo). Le processus du séchage relève d’un savoir faire très artisanal. Après avoir vendangé des vignobles très pentus (40 à 60%), les raisins intacts sont placés délicatement dans des caisses, puis sont étendus méticuleusement sur les paseras et ensuite ils sont tournés régulièrement  pour leur assurer une déshydratation homogène. Il faut 10kgs de raisins frais pour obtenir 2,5kgs de raisins passerillés !

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Le temps d’exposition au soleil déterminera les différents niveaux de déshydratation des raisins et les différents types de vins. Plus la concentration de sucre sera élevée, plus il sera difficile de réaliser la fermentation. Fermenté avec des levures indigènes dans des fûts de chêne de 225 litres, le vin est ensuite  élevé pendant 20 mois en fûts de chêne français et mis en bouteilles en juillet 2013.

Un vin doux très aromatique aux jolies saveurs qui rappellent les gâteaux aux fruits secs, les herbes et les abricots. La bouche est complexe , riche et nette,  onctueuse, mais  fraiche, pas trop sucrée, sans aucune lourdeur aromatique ni alcoolique, avec suffisamment d’acidité pour maintenir l’ensemble.  Une très longue finale. Un grand muscat élégant, somptueux et raffiné, une très belle expression des muscats non mutés qui témoigne de la fraicheur des terroirs d’altitude de Málaga…

La production totale a été de 8159 bouteilles de 500ml

PVP: 39,50€

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-Old Mountain 2005

Old Mountain est issu de 2,4 hectares de vignes en propriété et en Bio, situées dans l’ Axarquía à 550m d’altitude. Les raisins sont exposés au soleil pendant environ 7 jours, la fermentation à partir de levures indigènes se déroule dans des fûts de chêne français de 225 litres et vieillit plus de 7 ans en fûts de chêne français. Cette élaboration correspond à l’interprétation que fait Telmo des anciens Mountain Wines.

Mis en bouteille en aout 2013, la production totale a été de 515 bouteilles.

Vol. 15%

Sa belle robe d’un doré brillant, annonce le moelleux de la bouche. On succombe facilement à un nez intense, envoutant, aux parfums de fruits jaunes, de peaux d’oranges, mêlés aux effluves de roses. La pureté de la bouche est attrayante, sa douceur, sa texture onctueuse, jamais écœurante, la fraicheur de fond, son grand équilibre, son fruité, en font un grand vin doux complexe. On oublie que c’est un Muscat, tellement il est élégant.

PVP : 129€

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-MR 2012

Le MR est son jeune Moscatel. Compte tenu des coûts élevés de production du vin, ils ont lancé une deuxième marque MR, dans laquelle le bois n’est plus présent, assez différent du reste des muscats de ce segment. La cuvée Malaga MR 2012 est issue de muscats provenant de plusieurs parcelles sur la commune de Cómpeta. La vigne conduite en gobelet est plantée sur des coteaux escarpés, à une altitude d’environ 550 mètres. Les sols caillouteux et peu profonds sont de nature calcaire avec des schistes noirs du Paléozoïque. Les vendanges sont manuelles en cagettes, la fermentation se fait en cuve à partir des levures indigènes. Mis en bouteille en juillet 2013, la production a été de 22000 bouteilles.

C’est un vin destiné à être bu jeune, il conserve le caractère du Molino Real, avec ses notes de pêche et de laurier, il est frais très variétal, mais élégant.

Il offre un bon volume en bouche, les notes miellées, balsamiques et citriques se mélangent, la bouche est suave, onctueuse,  marquée par des arômes d’abricots,  de coing, de laurier, fruitée et douce. La finale légèrement amère et fraiche s’apprécie. Je dois dire que je comprends le succès de ce vins il sait séduire  par sa délicatesse, la pureté du muscat, la suavité de ses aromes et sa gourmandise. Le raisin très mur laisse place à une fraicheur  et une légèreté surprenantes, que l’on pense impossible dans un tel vin.

Il ne  vous en coutera que 15, 95€ pour avoir accès cette très jolie bouteille.

Vol 13%

 

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Mountain Wine 2007 Coleccion 75 Aniversario Vila Viniteca
Lors de la soirée de Quim Vila, Telmo avait sorti l’emblématique Mountain Wine 2007 de Malaga  élaboré pour la  Colección 75 Aniversario Vila Viniteca.

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L’année 2007 avait été humide, les vendanges se réalisèrent en 2 fois, les 14 et 26 septembre et le passerillage sur les pentes de l’Axarquia a été long. Après un élevage de 27 mois en barriques de chêne français, il a été mis en bouteille le 21 décembre 2009, la production fut de 1050 bouteilles à 13%vol.  L’étiquette est très élégante, riche, la bouteille est bordelaise et bien que se soit un vin doux, le format est de 75cl. Je n’en avais pas beaucoup dans le verre, mais assez pour apprécier son intensité aromatique, la bouche était particulièrement intense, offrant une liqueur très nette, splendide, onctueuse, soyeuse et gourmande, je me rappelle d’un vin fascinant, d’arômes de marmelade d’orange, de thym, de laurier et de camphre, des épices aussi. Le plus remarquable étant son grand équilibre acidité/sucre.-  Je me considère comme très privilégiée d’avoir pu gouter ce nectar!

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En guise de conclusion:

Logiquement, le coût de production de ce style de vins est élevé et les prix aussi. Malgré cela, ces vins ne sont pas rentables, il ne faut donc pas s’étonner de les voir disparaître au profit des vins secs, les producteurs misant notamment sur le potentiel des Muscats secs ou effervescents. Il faut espérer que cette production plus commerciale et plus proche des goûts des consommateurs actuels pourra aider à préserver le trésor que représentent les vins doux de Malaga.

Hasta pronto,

Marie-Louise Banyols