Les 5 du Vin

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#Carignan Story # 275 : Retour sur trois, dont le plus grand !

Sans même me relire – promis, juré – pour voir ce que je pouvais écrire auparavant sur ces vins, je me suis amusé, grâce à une série de circonstances bienveillantes, à revoir quelques vins déjà décrits mais dans un millésime passé. À tout seigneur, tout honneur, j’ai d’abord mis la main sur « mon » Carignan du Puch, celui que nous réalisons à six individus pas toujours d’accord sur la méthode à suivre, mais faisant confiance finalement à l’un de nos associés que je ne citerai pas afin de ne pas le mettre mal à l’aise, un gars brillant qui a une grande expertise en matière de biodynamie, méthode de culture que nous ne revendiquons pas tout simplement parce nous ne la pratiquons pas vraiment. Et si nous le faisions, nous n’aurions pas de toute façon les moyens financiers nécessaires, sur un hectare, pour payer la certification.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Notre étiquette est Puch, un nom bien à nous pour désigner le sommet, pech en occitan, puig en catalan. Il faut dire que le Serrat d’El Puig est le nom du lieu-dit où se trouve notre vigne. Notre IGP est Côtes Catalanes. Notre « pays » est Tresserre, village de l’Aspres, entre l’Espagne et Perpignan. Pour nous amuser et pour casser les codes, nous changeons de couleur d’habillage chaque année avec, de préférence, un petit texte de présentation de plus en plus court, à mon grand regret vous vous en doutez. 2010, étiquette verte, est notre second millésime et sa robe paraît quelque peu évoluée, sachant que l’échantillon n’a pas connu d’autre cave que mon bureau parfois très chaud en été. Le nez n’est pas évident, tandis qu’une fois installé en bouche le vin a gardé son caractère acide, une franche et belle acidité sur une matière équilibrée et un fruité tendre aux notes confites. Pour moi, c’est un vin facile qu’il est grand temps de le boire – et nous avons vidé la bouteille sans mal avec des amis ce midi -, même si je sais qu’il peut tenir encore sans que je puisse me persuader de l’intérêt de le faire. Seule réserve : suis-je vraiment objectif pour en parler ? Pas vraiment, alors passons…

Le plus grand Carignan du monde ? Photo©MichelSmith

Le plus grand Carignan du monde ? Photo©MichelSmith

La dégustation n’étant pas à l’aveugle, je me réjouis par avance de venir à bout (facilement) du bouchon de verre qui coiffe ou décoiffe la haute bouteille de La Loute 2011, un Vin de France, enfanté sur les terres arides et sauvages des basses Fenouillèdes, là aussi à une vingtaine de kilomètres de Perpignan, dans ce que l’on peut qualifier l’arrière-pays. L’échantillon a été conservé (debout, c’est l’avantage) moins longtemps que le 2010 précédent, mais à l’abri de la lumière dans une pièce non climatisée. On change de registre car on a visiblement un vrai grand millésime estampillé de surcroît Cuvée du Jubilé. Le nez fonctionne à plein régime sur le registre de la garrigue, avec amplitude et finesse. La bouche est majestueuse, qui s’affirme sans hésitation. Le vin donne envie de s’incliner, de se recueillir, de s’isoler. Gelée de petits fruits noirs et rouges parfaitement murs en bouche, notes de ciste, laurier, thym, fenouil, matière fondue, tendre, pleine de sève, langoureuse, laissant apparaître des touches fumées, pierreuses, grillées. Grande longueur avec une pointe de fraîcheur délicatement parfumée (pinède) faisant de la finale un moment de contemplation, de ravissement, de bonheur. Tel un magistral Porto, c’est presque un vin religieux à boire seul dans un fauteuil en fermant les yeux et les oreilles pour se focaliser sur la musique du vent et les bruits de la nature. Je sais, ça doit vous fait marrer cette image, mais je vous assure avec force que c’est réellement ce que je ressens. Ou alors, choisissez un autre fond sonore, je ne sais pas moi, Mahler, par exemple !

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On peut difficilement faire mieux dans le registre du Carignan ! Pour info, il affiche une degré de 14,5°, contre 12,5° pour le vin précédent et le même degré d’alcool pour le troisième. Une seule question subsiste : faut-il le boire ? Pour ma part, c’est oui, on peut commencer. Mais uniquement sur des mets choisis (gigot d’agneau, par exemple) pour leur grande qualité et surtout, sans se précipiter car le vin, dans une bonne cave, peut à mon avis encore tenir bien au delà de 2020. Et c’est sans hésiter que je l’ai classé dans ma tête comme « Champion du monde des Carignans », toutes catégories !

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Arrivé la veille par voie postale, le vin suivant, lui aussi, est bâti pour aller jusqu’à 2020, au moins. Il s’agit d’un autre Vin de France, mais d’un 2013, provenant du Vaucluse et du secteur de Vaison-la-Romainele danois Rune Elkjaer tâte du Carignan depuis quelques années déjà. Bien que trop jeune et quelque peu bouleversé par le transport, j’aime son Carignan. Il affiche son nom de cépage de manière ostentatoire sur l’étiquette : nez épicé, riche en matière, épais, savoureux, plein de notes de fruits rouges très mûrs en bouche, la garrigue en plus, et il se goûte sans mal sur la fraîcheur. Facile, dans le bon sens du terme s’entend (il titre 12,5°), sa texture est assez veloutée et portée sans retenue sur la longueur pour nous conduire sur une finale quasi parfaite. Manque plus qu’une fricassée de champignons des bois, trompettes de la mort si possible, pour aller au paradis !

                                                                                                Michel Smith


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Σαντορίνη, douceur des îles grecques

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C’est presque les vacances pour ceux qui en prennent; l’île de Santorin ressemble à ce qu’on peut appeler une destination de rêve, comme la Crète. Je n’ai malheureusement visité aucune des deux îles, ce qui ne m’empêche pas de déguster les vins. Sur Santorin, on fait vin de liqueur issu de grappes passerillées sur de grandes dalles de pierre, un peu comme en Corse pour le muscat.
C’est un pur sucre naturel…

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Une robe sombre, presque brune aux reflets roux.
Le nez confit, très confit, qui nous lance en paquet des zestes de mandarine, des cerises, des abricots, puis nous envoie une deuxième bordée de figues, de dattes et de pistaches grillées, nous pique un rien les narines d’iode et de poivre, avant de s’en aller courir parmi les herbes sèches.
La bouche s’attend au pire, au vin sirupeux comme le miel, écœurant comme le troisième baklava, mais du miel il n’en a que le goût, fort et puissant, soutenu par une incroyable fraîcheur, nervosité qui exhausse les arômes de tomate sèche, de candi musqué, de caramel amer, de Corinthe. Le citron vert, certes confit termine l’exercice gustatif par un contraste acidulé sucré.

Le Vinsanto

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C’est un vin naturellement doux, issu de grappes séchées au soleil. Ces grappes mélangent une sélection stricte de 75% d’Assyrtico et de 25% d’Aidani, deux cépages caractéristiques de l’île de Santorin. Après une dizaine de jours de déshydratation étalés sur les grandes terrasses des caves vinicoles, les raisins sont pressés doucement, puis s’en vont fermenter pendant 1 à 3 mois. Le pourcentage fort élevé de sucre ralentit la fermentation. Celle-ci s’arrête d’ailleurs définitivement sans avoir transformé tout le sucre en alcool, ce qui en laisse environ 240 g/l pour un titre alcoolique de 11°, heureusement rafraîchit par 8,4 g d’acidité renforcé par un pH de 3,49. Le vin loge 24 mois en barriques, cela lui donne une patine un rien caramélisée.

NB. Ne pas confondre le Vinsanto avec le Visanto ou Vin Santo de Toscane (on n’est pas sûr à 100% du quel a inspiré le nom de l’autre, même s’il semble plus probable que ce soit les Vénitiens qui aient ramené le Vinsanto, ou vin de Santorin en Italie). 

Santo Wines

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Il s’agit de l’Union des Coopératives de Santorin, fondée en 1947. C’est le plus gros faiseur de l’île. Elle récolte les vendanges auprès de plus d’un millier d’adhérents et lutte pied à pied contre l’expansion immobilière. Heureuse de maintenir les traditions vinicoles insulaires, elle vinifie son Vinsanto comme on le faisait déjà au 16e siècle.

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À remarquer, la curieuse façon de conduire la vigne en la tournant autour d’elle-même en forme de panier, cela la protège du vent violent qui décoiffe l’île plus souvent qu’il n’est raisonnable.

Et n’oublions pas que l’île de Santorin est un volcan, pour le moment des plus sages, mais cela n’a pas toujours été le cas, la preuve…

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http://www.santowines.gr

Ciao

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Marco


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Réflexion sur l’oxydation et les goûts

Je sais bien que la plupart des amateurs aiment leurs vins jeunes et pleins de saveurs intenses, généralement proches du fruit et associées à une sensation tannique plus ou moins intense dans le cas des vins rouges. Parfois, je pense qu’il est un peu dommage que nous soyons de moins en moins nombreux à apprécier, également ou à côté, une toute autre gamme de sensations gustatives et olfactives: celles produites dans un vin par un contact plus prolongé avec l’oxygène en dose raisonnable. Très régulièrement, je constate un rejet de ce style par des gens qui parlent immédiatement de vins « fatigués », « madérisés », voire de vins « morts » ou « foutus ». Mais devons-nous systématiquement qualifier ainsi tout vin dont l’oxydation est prononcée?

Pour commencer à répondre, je pense qu’il y a dans cette affaire une part culturelle importante ou, si vous préférez, des habitudes de consommation qui forment nos palais ou, du moins, notre attente d’un vin. Quelqu’un du Jura, par exemple, est souvent bien plus ouvert à de telles sensations par sa pratique régulière du Vin Jaune. Il en va de même d’un amateur de Fino et surtout des types les plus vieux de Xérès, secs ou un peu moins secs, (Amontillado, Oloroso ou Palo Cortado). Michel Smith, grand connaisseur de ces vins, pourra en témoigner. Les Xérès de type Manzanilla, Fino, et Amontillado ont constitué mes premiers vins d’apéritif quand j’étais adolescent et autorisé à goûter à ces choses-là par mon père qui fut, pendant toute sa carrière civile, un wine merchant en Angleterre. Cette gamme de saveurs peut donc déclencher une sorte de réflexe « prousto-madeleinien » pour moi.

IMG_6798La bouteille qui a déclenché cette réflexion, bue en grande partie par moi samedi soir

Mais quand un vin n’est pas volontairement destiné à développer ce type d’odeur et de saveurs, que se passe-t-il et comment le juger? La bouteille qui figure dans la photo ci-dessus m’a été servie par un ami (Christian) à qui je l’avais offerte il y a plus de 15 ans et qui l’avait manifestement un peu oubliée !  Grâce à un ami mutuel (Jean-Paul) qui n’était pas présent, mais qu’il faut remercier, il a pensé à me le proposer. Il s’agit d’un chardonnay de la Hunter Valley (Etat de New South Wales, en Australie) et du domaine Wyndham Estate, qui appartient maintenant à Pernod Ricard. Le millésime est 1986, donc le vin n’avait que 29 ans, ce qui n’a rien de très impressionnant à côté d’autres blancs que j’ai pu déguster, notamment en Bourgogne chez Bouchard Père et Fils.  Le niveau était bas (milieu d’épaule) et la couleur, comme on le devine vaguement sur la photo, d’un ton ambre accentué, voire carrément brun clair. Je l’ai ouvert avec précaution mais le bouchon ne s’est pas désintégré. Néanmoins je pense que ce bouchon n’avait pas totalement rempli sa fonction première : garder le liquide à l’intérieur du flacon et l’air à l’extérieur.

Nous étions six convives. Les cinq autres ont goûté poliment ce vin, poussés peut-être par une vague dose de curiosité, car j’avais raconté que ce domaine avait été fondé par un lointain ancêtre du côté maternel (le nom de jeune fille de ma mère est Wyndham), parti dans ce qui fut « les colonies » pour chercher ce qu’il ne trouvait pas en Angleterre. Mais j’ai remarqué que leurs verres ne se sont que rarement vidés ! Était-ce le phénomène proustien ou bien l’honneur que je voulais faire à cet ancêtre, mais j’ai trouvé que non seulement ce vin n’était pas « mort », mais qu’il était bon et intéressant. Certes l’oxydation était très prononcée, mais il y avait encore du corps et de la fraîcheur dans les saveurs. Le fruit était du type cuit/sec, pas du tout sucré mais un peu amer, ce qui convenait très bien avec les asperges. J’en ai même repris à la fin du dîner avec un cigare, et cela fonctionnait bien aussi, le goût de rancio accompagnant les sensations du fumé végétal et l’acidité souple allégeant le palais.

Je n’ai pas vraiment la réponse à ma question du début, mais je crois que nous pouvons juger ce type de vin comme n’importe lequel autre : c’est à dire sur son équilibre et sur la sensation de finesse qu’il dégage. Evidemment il faut accepter de changer de champ de référence, comme on le fait quand on doit juger un Vin Jaune par rapport à un autre vin du même type. J’ai une collection de millésimes du Vin de Voile de Robert Plageoles (Gaillac) et, un jour, j’aimerais beaucoup les partager avec d’autres amateurs de ce type si particulier de vin.

Parfois on me sert des vins blancs jeunes ayant une oxydation assez prononcée. Il s’agit, dans certains cas, de vins issus de ce mouvement curieux et anachronique qu’on appelle « vins naturels ». Mais cela peut aussi être des vins blancs (de Bourgogne ou d’ailleurs) ayant souffert du problème connu sous le terme « premox« , ou oxydation prématurée. Dans ce cas le jugement peut être négatif (mais ne l’est pas systématiquement) car pourquoi masquer le fruit d’un vin jeune par une déviation involontaire dû à une absence de savoir-faire en vinification ? Avant tout, de tels vins doivent raconter autre chose que les assauts de leur ennemi public no:1, l’oxygène.

David Cobbold

PS. Comme mon article de la semaine dernière, qui était une blague et une caricature volontaire (ce que certains ne semblent pas avoir compris !), disait du mal des vins de Bourgogne, je reproduis ci-dessous une photo prise lors de ce même dîner de samedi dernier d’un délicieux vin de Beaune apporté par un des convives. Ce vin n’avait rien de mince, ni ne manifestait une acidité agressive et ne puait pas du tout le fosse à purin ! Je ne connaissais pas ce producteur mais il me semble largement digne de notre intérêt. Et cela fait aussi du bien de voir des étiquettes de Bourgogne qui ne sont pas affreusement moches !

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#Carignan Story # 274 : le nouveau des Aspres

Dans le monde imaginaire et fort restreint du Cercle des Cavistes Carignanistes Convaincus Catalans, les bien connus 5C, le bruit s’est répandu telle une trainée de poudre : un nouveau-né enfanté et enregistré près de Perpignan, dans les Aspres en 2014, du côté d’un village au nom étrange de Trouillas, allait bientôt faire parler de lui. Seuls les initiés eurent la chance de pouvoir s’approcher de lui et, grâce à Jean-Pierre Rudelle (Le Comptoir des Crus) dans un premier temps, puis à l’ami Rodolphe Garcias, mon agent spécial dans les Aspres, animateur d’un fameux club de dégustation, j’en ai profité pour rencontrer le père-vigneron chez moi. En compagnie de ses échantillons, bien sûr. Il m’a présenté ses premiers vins, ceux de son Domaine de la Meunerie : un blanc et trois rouges dont un Carignan. Que des petites cuvées.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

À 42 ans, Stéphane Batlle (prononcez baille), yeux pétillants et physique apte au jeu de rugby, possède 17 ha de vignes dont les fruits étaient jusque-là en totalité réservés à la coopérative de Passa. Suite à ce qu’il dit être pudiquement « un accident de vie », tout en continuant de livrer du raisin à la cave coopérative, Stéphane est décidé de laisser libre cours à sa passion du vin et de construire poc a poc un domaine viticole à sa mesure dans un premier temps et dans l’un des meilleurs secteurs viticoles de sa commune. Perfectionniste dans l’âme – « je connais le moindre mètre carré de mes vignes » -, adepte du travail bien fait, il a réfléchi et « édifié » son projet durant 6 ans autour d’une ancienne meunerie avant de se lancer l’an dernier sur quelques parcelles choisies dont une de Carignans centenaires plantés sur une terre argilo calcaire très riche en fer. Avec une autre vigne, au sol plus sableux qu’il réserve à ses assemblages pour d’autres cuvées, dont un magistral Caruso pour moitié Grenache noir (12 €), il ne totalise qu’un hectare en Carignan.

Photo©MichelSmith

Ce sont ses vignes centenaires qui composent le Carignan 2014 (Côtes Catalanes, 14 €) que Stéphane a mis en bouteilles (un millier d’exemplaires) cet hiver. Le raisin a été trié à la parcelle, vendangé en caissettes de 12 kg, puis rangé dans une chambre froide réglée à 8° de température pendant 48 heures avant d’être éraflé, trié de nouveau sur table dans le but de ne garder que des grains intacts, grains qui seront versés directement dans une cuve inox. Dans la cuve recouverte mais non fermée hermétiquement (le couvercle repose sur des serviettes humides pour empêcher les moucherons de pénétrer) les grains de raisin vont macérer, maintenus à température ne dépassant pas 23°, ce pendant 14 jours avec foulages aux pieds et des piégeages réguliers u début assurés de la même manière par Stéphane en personne. Le vin n’est pas filtré.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Présence du fer oblige, la robe est bien soutenue. Des notes de fleurs de garrigue et de petits fruits noirs interviennent dès le premier nez, suivies d’une touche de verdeur. En bouche, on a d’abord la sensation de croquer le raisin bien mûr : de l’opulence, de la densité, un peu de sucrosité (notes de figues sèches, le vin affiche 14,5° en alcool), mais on devine surtout une grande réserve. On le sent ferme, tendu, long au point que l’on se dit que c’est vraiment trop tôt de le boire, qu’il faut le garder au moins un an ou deux pour voir. À mon avis, il sera très appréciable entre 8 et 10 ans de garde. Et pour un premier vin, nul doute que c’est un sacré vin !

Michel Smith


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Un passage à Montagne, chez l’ami Pierre

Ingrat que je suis, il semblerait que je délaisse un peu trop mes premières amours. Cela faisait un bail, en effet, que je n’avais pas fait le détour bucolique par les rives de la Dordogne pour m’attarder du côté de Saint-Émilion et m’enfoncer lentement vers la Garonne, un peu plus en profondeur dans le Sud-Ouest à la rencontre de folles gasconnades. Pour arriver là, deux personnes m’avaient mis l’eau à la bouche : le sieur Vincent Pousson, une fois de plus, et David Cobbold, ici même. Comme j’avais follement envie de tester cette fameuse auberge de L’Horloge, à Auvillar, qui me narguait et me faisait saliver depuis le matin sachant que, par chance, elle se trouvait pile sur ma route, peu avant Toulouse, l’idée me pris d’une étape en territoire de Montagne-Saint-Émilion. Rien de mieux que de se faire inviter chez un vigneron dont je ne connaissais que très peu le vin et encore moins la cuisine, mais chez qui je me doutais bien que je serais le bienvenu. Pourquoi ? Comment ? Tout simplement parce que j’avais goûté son vin, un légendaire 2005, chez Stéphane Derenoncourt un soir d’été et que ce jus m’avait désaltéré une partie du repas, ressortant comme l’inévitable ressort parmi des dizaines de bouteilles qui circulaient, toutes aussi prestigieuses les unes que les autres, mais toutes aussi décevantes une fois à table.

L'église de Montagne, vue de Beauséjour. Photo©MichelSmith

L’église de Montagne, vue des vignes de Beauséjour. Photo©MichelSmith

Oui, je suis comme ça, un peu sans gêne : il y a des moments où j’aime bien m’imposer, m’attarder chez les vignerons pour mieux les « cuisiner », pour la bonne cause. Au détour d’une grillade, d’une salade ou d’une charcuterie locale, on y cueille les histoires grandes ou petites, les confidences, les récits d’espoirs ou de désespoirs. Cependant, pas fou le bourdon (je ne vais tout de même pas me prendre pour une guêpe), je ne débarque jamais à l’improviste car cela me gênerait. Je m’y prends toujours à l’avance. N’allez surtout pas croire que j’opère ainsi par souci mesquin d’économie. Non, je m’invite pour passer plus de temps, pour mieux saisir les mots, mieux comprendre. Un repérage rapide sur la carte, une estimation du temps de trajet, un coup de fil ou un message Facebook, et hop, in the pocket ! Donc, je me pointe le jour dit et à l’heure cet hiver devant les murs gris d’un château nommé Beauséjour paraissant aussi hanté que délaissé, posé en vigie sur une butte qui déroule son tapis de vignes vers l’un des plus beaux joyaux d’Aquitaine, le village de Montagne et sa belle église romane.

Photo©MichelSmith

Pierre Bernault Photo©MichelSmith

Comme je le pressentais, mon vigneron, Pierre Bernault, la bonne cinquantaine, long corps surmonté d’un visage ovale qu’une barbe drue et grise tente à peine d’habiller, est du genre transis de timidité. Cela tombe bien car je sais, de par ma longue errance dans le vignoble, que cette espèce d’homme cache souvent une grande sensibilité, laquelle se traduit par des vins que l’on ne peut que juger francs, honnêtes. Que demander de plus à un homme seul sur son rafiot de vignes échoué sur un socle de calcaire fissuré, vignes bichonnées avec amour et tendresse, que de tenter de faire son possible pour vinifier quelque chose de bon, de sincère ? Faire du bon, tout en cherchant la parcelle, la méthode, l’assemblage, le « truc » qui permettra de frôler l’exceptionnel, le naturellement grand ? Faire du bon, tout en entretenant, par exemple, les bâtiments et leurs 2.500 m2 de toiture… Pas facile d’être châtelain !

Vue sur les chais de Beauséjour. Photo©MichelSmith

Vue sur les chais de Beauséjour. Photo©MichelSmith

Ici, le bon, se résume en un mot : travail. Et Pierre Bernault semble savoir de quoi il en retourne, lui qui est né de parents enseignants du côté d’Alger, débarqué en 1966 à Nantes, puis élevé dans la campagne ariégeoise. Un terrien vagabond qui se serait égaré pour de bon il y a dix ans sur cet îlot bosselé planté de cabernet franc et de merlot. Ce qui le touche le plus en ce moment, c’est de voir son père, 91 ans, se pointer dans la vigne du Château Beauséjour pour tailler une vigne récemment enracinée. Octave Bernault, lui aussi né « là-bas », retrouve les gestes de son Algérie rurale où, dès qu’il avait du temps libre, l’instituteur mettait un point d’honneur à se rendre lui-même dans la vigne de ses parents afin de lui prodiguer ses soins. Oui, le sens du bon, du travail bien fait, de la continuité, du devoir. « Mon père vient d’apprendre qu’il allait être décoré de la Légion d’Honneur pour un épisode de sa vie sur lequel il est pourtant resté toujours très discret », écrira Pierre Bernault peu après notre rencontre. « Ayant à 19 ans, il rejoint les forces françaises libres en Angleterre et après un entraînement intensif au sein des commandos parachutistes des SAS (Special Air Services), il a été parachuté en mission par deux fois derrière les lignes allemandes, avec pour but d’organiser les résistants et de faire du sabotage pour désorganiser l’armée allemande. Son premier parachutage a eu lieu en Vendée, une nuit, le deuxième, quelques mois plus tard, aux Pays-Bas. Je suis très heureux et fier que soit reconnu aujourd’hui son engagement à défendre « la mère Patrie », lui qui en a foulé le sol pour la première fois de sa vie en 1944. »

Photos©MichelSmith

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Visiblement soucieux, l’homme se déride, se calme, défronce les sourcils. Libéré, son visage s’irradie de lumière quand il aligne les flacons pour la dégustation et qu’il déballe la viande. Il raconte sa vie sans pudeur, parle de ses 36 métiers, de ses trois enfants qui vivent au Canada mais qui viennent le voir l’été, de ses voyages, de son passage à Beaune, de son besoin pressant de se rapprocher de l’océan où il a vécu des moments inoubliables dans le village naturiste de ses parents, à Montalivet, « l’ONU du nu », de son entrée en informatique, de son passage chez Microsoft… Viennent ses passions multiples : la moto, le vol à voile, la mécanique (il répare lui-même ses tracteurs) et les vins. On y arrive. On compte autour de 220 domaines en Montagne-Saint-Émilion et le sien, idéalement situé, commence à faire parler de lui. En agriculture « raisonnée » sur une douzaine d’hectares de vignes assez âgées où le Cabernet franc est bien présent (au moins 30 %), il ne produit pas plus de 50.000 bouteilles dont une cuvée spéciale de très vieilles vignes baptisée 1901, date de sa plantation. Il me semble que Pierre est ravi de partager ses vins à table.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Je suis d’abord surpris par les prix de vente : 22 € pour un Montagne Saint-Émilion 2007 La petite robe poivrée c’est beaucoup, même si le vin se goûte très bien malgré son âge et qu’il présente un aspect « prêt à boire » du plus bel effet avec de jolis tannins fondus. L’Habit rouge 2012 qui vient ensuite, toujours Montagne, est en réalité un pur Merlot plein, dense, équilibré, un peu facile mais laissant une belle impression de matière. Il coûte un euro de plus, tout comme l’Habit Noir 2012, un superbe Montagne de pur Cabernet franc, à la fois riche, croquant, voluptueux, qui commence juste à se laisser boire pour le plaisir sur une pièce de bœuf d’Aubrac, par exemple. Un poil moins cher, le Beauséjour 2010, toujours d’appellation Montagne-Saint-Émilion, fait dans la finesse, la discrétion et l’équilibre. Mais il est vrai qu’il venait après un 2012 très expressif.

La clef du chai. Photo©MichelSmith

La clef du chai. Photo©MichelSmith

Quant à la cuvée 1901, un Montagne partagé à égalité entre Merlot et Cabernet franc, elle est constituée de 9 parcelles de vieilles vignes (3 ha plantés au début du siècle dernier) sur des croupes assez proches de la dalle de calcaire. Un tiers des vins est élevé en barriques neuves (chauffe blonde), le reste en barriques renouvelées au tiers tandis que les barriques bien nettoyées et détartrées vont servir quelques années de plus pour les autres vins. Pour le 2007 (40 €), « fallait avoir des couilles » explique Pierre qui a vendangé en Novembre ! « Nous n’avions pas vu le soleil depuis des mois quand il est enfin arrivé le 26 Août » ! Le 2010 de la même cuvée (45 €) est d’une belle présence : majestueux en bouche, il a en réserve des tannins joliment fondus, une bonne structure grâce à une fraîcheur naturelle qui lui confère une sacrée prestance. On devine que les racines profitent à fond de la roche !

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Les raisins sont triés sévèrement par une machine qui enlève les grains secs « et qui m’a coûté le prix d’une Mercedes » ! Ils sont éraflés mais non foulés, directement mis en barriques pour fermenter. Le pressurage est effectué à l’aide d’une vieille presse verticale. À partir de raisins issus de vignes jugées « exceptionnelles », Pierre compte vinifier une autre cuvée qui s’appellera Héritage. Tirage envisagé : 5 à 6.000 bouteilles, autant que pour la 1901.

Michel Smith


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#Carignan Story # 273 : Cariñena, auténtica denominación

Dans le sillage de sud de la France et du Chili, l’Espagne serait-elle en train de redécouvrir le Carignan et, comme moi, de succomber à ses charmes ? Dimanche dernier je vous ai offert un focus rapide sur cette vieille appellation d’Aragon qui porte le nom d’un cépage jadis réputé et planté dans le monde entier, le Carignan, ou Cariñena, lequel donne son nom à une appellation qui, ces dernières décennies, ne laissait que peu de place, ou plus du tout, au cépage qui nous intéresse dans cette rubrique. J’avais dit tout le bien que je pensais d’un premier vin, simple mais appréciable, qui ne coûtait que 5 € départ cave et qui arborait fièrement à la fois le nom et le cépage de cette appellation dont les vignes grimpent parfois jusqu’à 600 mètres d’altitude.

Photo©MichelSmith

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Aujourd’hui, je goûte pour vous un deuxième échantillon de Cariñena adressé par Hugo Mazel, de la société Grandes Vinos y Viñedos justement basée à Cariñena. Le nom de ce vin ? Anayón. Son millésime ? 2012. Il s’agit d’une cuvée à tirage limité, comme on dit, soit 4.944 bouteilles. Son prix public départ cave est de 20,50 €. Toujours de pur Carignan de Cariñena, ce vin est en fait issu d’une sélection sur le terrain des plus vieilles vignes offrant une moyenne d’âge de 75 ans. Ici, les vendanges se font à la main pour la bonne raison qu’il s’agit de vignes anciennes et de coteaux souvent pentus. Le moût a macéré au moins 25 jours avec délestages quotidiens. Puis le vin a passé une dizaine de mois en barriques de chêne américain et français.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

En voyant la bouteille, fort bien habillée au demeurant, on pourrait redouter un genre Syrah ou Merlot de compétition, une bête à concours généreusement boisée. Or, il n’en est rien. Le nez est gentiment boisé, sans excès. On décèle la pointe d’une mine de crayon avec une surprenante touche de finesse. L’attaque est soyeuse, ronde, épicée, enveloppante, avec un fruité (cerise) persistant et assez mûr. Le bois affirme sa présence en accompagnement la matière, mais ce n’est pas trop gênant : on se dit que l’on aimerait garder le vin un ou deux ans de plus, rien que pour voir. Il y a un surcroît de puissance, si on le compare au vin de dimanche dernier, mais aussi une légère amertume que je ne trouve pas trop gênante, du moins à mon goût. Ce qui est sûr, c’est que le fruit est là, bien en place, prêt à souligner la finale qui elle même se fait assez longue. Bref, il s’agit d’un vin bien travaillé, plutôt dans un style international, mais tout à fait acceptable chez nous sur une belle table du dimanche.

Photo©MichelSmith

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Mais cette chronique (voir photo ci-dessus) ne saurait être complète sans revenir au premier vin goûté la semaine dernière. Dans ma hâte, en triant mes échantillons, je viens de mettre la main sur l’autre vin boisé dont j’évoquais l’existence et le prix : 6 € départ cave. En fait, je l’avais zappé comme on dit désormais… Par conscience professionnelle, j’ai donc ouvert pour vous la version Premium selection de la cuvée 3 C qui se veut être un hommage appuyé au Carignan du village de Cariñena au sein de la DOP Cariñena, justifiant ainsi son nom de 3 C. Avec 25 jours de macération et 5 mois de passage en barriques, on a un peu plus de rondeur en entrée de bouche, une belle fraîcheur fruitée, en plus de notes assez épicées et une longueur qui me semble plus marquée. Seul bémol, la finale qui me paraît un peu sèche et brutale.

Ce qui serait intéressant à présent, c’est de savoir s’il y a d’autres producteurs dans cette appellation qui se seraient penchés sur l’idée de concevoir une cuvée où le Carignan serait dominateur (au moins à 80 %), voire même le seul cépage présent. Et, pourquoi pas, peut-être même ailleurs qu’à Cariñena

Michel Smith


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Gérard Bertrand, le livre et une nouvelle pyramide

On peut avancer sans trop se tromper que cette année 2015 sera l’année Gérard Bertrand. Rien de plus normal quand on sait que l’homme d’affaires – il préfère sans doute qu’on le qualifie de vigneron languedocien, ce qu’il est aussi, il est vrai, depuis sa naissance – a probablement lui-même programmé l’événement de longue-date en concertation avec les stratèges qui l’entourent, un peu à la manière de certains présidents de la République qui consultent les cartomanciennes avant de s’engager vers un nouveau cap. Après tout, l’homme a 50 ans, âge propice aux questions existentielles. Il possède une douzaine de propriétés, a tâté du sport à un niveau élevé, monté une marque de négoce qui fait briller son nom dans une centaine de pays et rend jaloux tous ses concurrents. Il a créé un festival de jazz à l’orée des vignes, ouvert un hôtel-restaurant et, pour couronner le tout, il vient de publier et de signer un livre autobiographique dans lequel il raconte son histoire d’amour avec le vin un peu comme une rock-star déroulant son errance entre sexe, drogue et rock n’roll. Sauf que chez Gérard Bertrand, les droits d’auteurs sont reversés à une ONG qui défend la planète. Sa route est tracée droite. Sa vie aussi qui se résume entre Corbières, amour paternel, rugby, amitié, vin, jazz et fidélité. Ce à quoi on pourrait rajouter quelques ingrédients tels que l’ambition, le succès, les projets, les achèvements et, au grand étonnement de beaucoup, la biodynamie qui, à terme, sera en application sur la totalité de ses domaines, soit autour de 600 hectares.

Photo©MichelSmith

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Rassurez-vous, pas question pour moi de me lancer ici dans la critique du style ou le résumé détaillé d’une lecture approfondie du livre de notre Gégé régional. Primo, parce que moi, ce mec qui bouillonne d’enthousiasme, je l’aime bien ; deuxio, parce que ce serait trop long ; tertio parce que l’ouvrage est en vente dans toutes les bonnes librairies (Éditions de La Martinière). Sachez cependant que pour certains, ce livre à la couverture style affiche électorale ne vaut pas un pet de lapin de garrigue (oui, j’ai bien rajouté de garrigue), tandis que d’autres le soupçonnent d’être pompeusement bâclé par un nègre. Je ne suis pas de cet avis car j’ai la prétention de connaître un peu le personnage. Je sais qu’il est fier de sa réussite, de son pays, de ses racines, de ses Corbières, de sa jeunesse et de son éducation rugbystique, bref je reconnais bien là, en le lisant, le fond de sa pensée sur le vin. Et quand il a quelque chose à dire, il le dit, souvent même avec fermeté dans le ton comme j’ai pu en être le témoin. À l’approche de la cinquantaine, je le vois parfaitement entre deux changements d’avion comme à son bureau, en train de rédiger ce qu’il a envie de dire, faisant le bilan d’une vie déjà plus que remplie. Ce grand type entre deux âges, toujours soigneusement sapé, hâlé et coiffé d’un casque bouclé d’argent et d’ébène, même en shorts et tongs, a la niaque et les attributs des gagnants du vignoble que l’on met en couverture des magazines chics. Mais il la tête dure des paysans des Corbières et ses pieds ont labouré plus d’une vigne dès qu’il fut en âge d’aller à l’école. Après avoir assuré au domaine familial (Villemajou) pendant des années dans l’ombre de son père, Georges, également courtier en vins et arbitre de rugby, ayant vécu les riches heures d’un sport noble et amateur où tous les coups étaient permis, il me laisse l’impression d’un homme qui vit sans cesse en vue de la préparation d’un nouveau match international à l’enjeu capital : il accepte certainement de perdre, mais se jette corps et âme dans la partie avec l’envie de faire gagner son équipe dans le sang et la sueur. Jusqu’à l’inévitable troisième mi-temps où le vin doit couler à flots.

Gérard Bertrand, en 2010, ouvrant le Festival de Jazz à L'Hospitalet. Photo©MichelSmith

Gérard Bertrand, en 2010, ouvrant le Festival de Jazz à L’Hospitalet. Photo©MichelSmith

Cela étant dit, une chose m’a intrigué dans son ouvrage et j’aimerais vous la soumettre. Sans avoir à porter de jugements, notamment sur l’aspect sacré, cosmique, voire religieux ressenti plus loin au fil de la lecture, ce qui m’a frappé se trouve au beau milieu du livre et cela ressemble plus, à mes yeux, à une nouvelle approche, une idée commerciale (marketing, si vous préférez ce mot qui m’horripile) du vin dont il serait l’instigateur. Je vais tenter de résumer ce qui, à mon avis, illustre son succès et son savoir-faire, en ajoutant quelques extraits de la pensée de Gérard Bertrand. Tout d’abord, il présente deux triangles, deux pyramides. La première est classique et déjà vue. La seconde est plus inhabituelle à mes yeux et elle symbolise une démarche de plus en plus tendance sur laquelle il faudrait se pencher, même si elle ne me satisfait pas pleinement. Une idée new age peut-être, pour l’instant encore un peu floue, me semble-t-il, mais une idée qui mérite pourtant que l’on s’y attarde. Du moins je le pense.

La pyramide

La pyramide « classique » et conquérante, à l’américaine…

Suite à une première pyramide, Gérard Bertrand écrit ceci : « Après une mûre réflexion et de nombreux voyages, je pense qu’il est temps d’organiser aujourd’hui la hiérarchisation des vins de manière différente, car la clef d’entrée par le prix n’est plus le premier critère de choix pour les consommateurs. Il y a vingt ans, le prix d’un vin de bonne qualité était au maximum dix fois inférieur à celui d’une bouteille d’exception. Ce rapport a explosé et est passé de un à cent aujourd’hui, avec l’intérêt grandissant pour les grands crus, dont la cote dépend souvent des notes décernées par les journalistes. On remarque aussi l’apparition d’un phénomène nouveau, lié à la spéculation et à la production limitée de cuvées parcellaires, insuffisante pour alimenter une demande soutenue. Cependant, la crise financière et l’effet lié au changement du mode de gouvernance en Chine créent quelques turbulences, ralentissant la demande, malgré les réservoirs de croissance, représentés par le Brésil, le Nigéria, la Colombie et l’Inde en particulier. La seconde voie, plus originale, consiste à classer les vins en lien direct, non plus avec le marché, mais avec ceux qui les boivent. Ceux-ci sont en train, petit à petit, de prendre le pouvoir et de s’affranchir partiellement des règles du marché. Les amoureux du vin savent qu’avec leur téléphone portable, et en dix secondes, ils peuvent se relier à tous les vignerons. La planète est devenue un jardin où, de son fauteuil, en sirotant un bon verre de rosé, le consommateur peut commander pratiquement tout ce dont il a envie. Bien sûr, les problèmes liés à la logistique et aux réglementations douanières sont aujourd’hui des limites au libre-échange, mais il n’en demeure pas moins que le consommateur est en train de s’affirmer. Certains parmi eux sont aussi devenus des conseilleurs sur la blogosphère. Je crois pour ma part à une nouvelle organisation moins mercantile, davantage liée aux besoins des consommateurs, et répartie en quatre catégories : 

La

La « nouvelle » pyramide, selon Gérard Bertrand

Il existe de plus en plus de consommateurs curieux de découvrir de nouveaux territoires et favorables à la perception et à l’éveil des sens. Les hommes et les femmes ne doivent plus subir le diktat des étiquettes mais au contraire se forger eux-mêmes leurs critères, résultant de leurs envies. De nos jours on ne consomme plus le vin comme un aliment. Ce type de comportement s’est éteint avec l’arrêt des travaux physiques pénibles, qui étaient monnaie courante à une époque où le vin était un carburant nécessaire dans la ration calorique quotidienne. L’évolution des techniques de vinification, la cueillette à maturité et d’autres améliorations qualitatives de la viticulture actuelle permettent d’éliminer presque totalement les mauvaises bouteilles. »

Avec son épouse et coach, Ingrid. Photo©MichelSmith

Avec son épouse et coach, Ingrid. Photo©MichelSmith

S’en suit une déclinaison des critères pris à partir de la base au sommet de la « nouvelle » pyramide, lignes dont je vous fais grâce mais que vous trouverez dans son ouvrage précédant de nombreuses pages consacrées à la biodynamie et à la mécanique quantique… Ces observations faîtes par un gars qui parcourt le monde pour vendre du vin estampillé Sud de France paraîtront à certains vieux routiers d’une banalité et d’une naïveté déconcertantes. Mais Gérard a le mérite de se livrer avec sincérité, ce qui est plutôt rare dans le monde du vin. C’est ce qui donne parfois, et ce sera pour moi la critique majeure, l’impression de feuilleter une super brochure (même s’il y a peu d’illustrations) avec ou sans langue de bois, brochure qui se lit d’une traite en un voyage en train entre Paris et Perpignan, par exemple. Mais après tout, si je dis ça, c’est que j’aurais bien aimé être celui qui recueille ses souvenirs et ses observations. En bon  prétentieux que je suis, j’aurais aimé lui faire sortir tout ce qu’il a dans les tripes. Ce livre-là, plus vrai je l’espère, se fera un jour avec un autre vigneron. Notre beau pays n’en manque pas.

Michel Smith

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