Les 5 du Vin

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Un parcours visiteurs exemplaire : le cas Hennessy

On parle de plus en plus d’oenotourisme; Mais combien de visites sont bien pensées, structurées d’une manière intelligente, et intéressantes visuellement et intellectuellement pour une population nécessairement diverse ? Voici un bel exemple…

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J’ai pu visiter, samedi dernier, le nouveau parcours pour visiteurs mis en place à Cognac par la maison Hennessy.  Il est exemplaire à plus d’un titre et je vais y revenir. Certaines personnes tapent trop souvent (et bien trop facilement) sur les grandes marques. Je pense, dans un souci d’équilibre et de justice, qu’il faut aussi saluer la qualité de leurs produits, réalisations et activités, du moins pour les meilleurs. Par exemple, sait-on que le cognac seul représente 20% du chiffre d’affaires des exportations de vins et spiritueux français, et que ce chiffre est largement le fait de 4 marques, avec Hennessy comme leader. Comme en Champagne, ou, dans un registre un peu différent, à Bordeaux, les performances économiques de la filière française des vins et spiritueux doivent beaucoup à des leaders, et ces leaders sont incontestablement les grandes marques. Autant je suis pour la diversité de styles, de tailles et d’approches, autant j’estime qu’il ne faut pas renier la dette que tous doivent aux pionniers, dont cette maison qui vient de fêter ses 250 ans d’existence.

IMG_7516Un tierçon, contenant plus de 530 litres d’un Cognac plus que centenaire. Un parmi des centaines de la sorte qu’un peut parfois voir dans un des « paradis » chez Hennessy. La provenance viticole y figure toujours, comme içi des vignes ayant appartenu à la famille. Quand l’évolution du cognac est jugé suffisante, les eaux-de-vie sont transférées dans des dames-jeanne en verre. 

 

Mais mon sujet du jour est autre : il s’agit de l’éducation du public tel qu’il peut et doit être conduite lors d’une visite à un lieu de production. De l’oenotourisme si vous préférez. Visiter une région de production, et un lieu de production en particulier, doit permettre au visiteur de comprendre le processus de production, ainsi que quelques éléments qui constituent les particularités de ce producteur-là. Un parcours de visite doit être agréable, beau et informatif. Dans le cas d’un producteur historique, ce parcours doit lier le passé au présent, sans faire dans le passéisme et, si possible, en donnant une sensation de dynamisme permanent. Tous ces critères sont réunis dans le nouveau parcours visiteur chez ce grand producteur de Cognac.

IMG_75318 générations de la famille Fillioux ont présidé le comité de dégustation dans cette salle chez Hennessy, entourée de ce qu’on appelle des « orgues » d’eaux-de-vie. Une belle leçon de continuité !

La ville de Cognac est loin d’avoir la séduction de Bordeaux. Modeste et assez délabrée, ce n’est pas pour ses atours que le touriste, amateur de boissons alcoolisés ou pas, s’y déplacerait. La Charente et certes une province agréable, souvent bucolique et bénéficiant d’une belle architecture en pierres blanches parfois un peu noircies par le temps et le vapeurs d’alcool. Mais, pour attirer le touriste de passage et le rendre heureux de son étape, il faut proposer des choses plus élaborées. Bien entendu, les maisons de cognac en ont les moyens, comme, la plupart du temps, le patrimoine pour nourrir de tels projets. Mais la conception et la réalisation du parcours visiteur d’Hennessy me semble assez exemplaire à tous égards. Il utilise habilement le site, aux bords du fleuve Charente, pour initier le visiteur à l’influence géographique et à l’importance de ce moyen de transport dans le développement du commerce des eaux de vie de la région, car le parcours commence par un court voyage en bateau fluvial. Un ancien chai de stockage et de vieillissement a été laissé dans son jus (pierres et poutres noircies par la vapeurs de cognac) pour servir de toile de fond à un parcours à la scénographie très moderne, axée sur une explication visuelle et commentée sur tout le processus d’élaboration de l’eau de vie charentaise. La vigne, bien entendu, la distillation, évidemment, mais aussi la tonnellerie, le vieillissement et le travail extraordinaire d’assemblage. Les modes de consommation du cognac, autrement moins compassées qu’en France, sont aussi illustrées dans un tour de monde aussi visuelle que sonore. Est-ce que cela suffira pour donner un goût pour le Cognac à des français grand buveurs d’une eau de vie écossaise ? J’en doute, mais est-ce l’objet ?

IMG_7534La complexité de l’assemblage et la variabilité des lots d’eaux-de-vie qui y participent, peuvent être démontré d’une manière visuelle et claire

 

La visite se poursuit dans une des de ces chais-cathédrales de tonneaux (pièces cognaçaise de 350 litres ou tierçons de 530 litres) qui impressionnent autant par la vue que par le parfum. Chez Hennessy il y a 350,000 de ces vaisseaux, mais on n’en voit qu’une petite partie. Enfin, avec une belle alternance entre tradition et modernité, on est invité à retraverser la Charente par un pont pour regagner le bâtiment d’accueil moderne, habillement intégré à un ensemble ancien par l’architecte Wilmotte, et ou on peut soit visiter une splendide exposition d’oeuvres d’art contemporain intitulé « Next Stop Hennessy » réalisées après des visites des artistes concernés chez Hennessy et qui intègre une exposition de l’histoire de la maison, soit participer à un atelier de dégustation dans une salle claire, au décor très épuré et assez japonisant qui fait habilement allusion au matériaux de la confection du cognac, cuivre et bois en particulier. On peut bien sur faire les deux !

IMG_7532La salle de dégustation pour les visiteurs est lumineuse et moderne. On se croirait un peu dans un restaurant japonais

 

J’ai particulièrement aimé l’association permanente entre passé et présent qui se perçoit par alternance et parfois en même temps tout au long de ce parcours qui mérite qu’on y consacrer une heure et demie au moins. Cela est d’autant plus pertinent quand on pense qu’une eau-de-vie issu de la dernière récolte pourrait rejoindre, pendant au moins 100 ans, les stocks énormes qui séjournent sous ces toits-là. Un des « paradis » d’Hennessy contient effectivement des cognacs qui datent de 1800. L’avenir se construit aujourd’hui quand on raisonne sur le temps long comme ici. Bien entendu la marque Hennessy est omni-présente dans ce parcours, mais jamais d’une manière lourde ou trop intrusive. J’ai appris des choses et j’ai pris du plaisir. Je pense que cela sera la cas pour tous les visiteurs.

David Cobbold

(texte et photos)

Informations pratiques sur le circuit de visites

Rue de la Richonne – 16100 Cognac – France

Visites en 6 langues : français, anglais, espagnol, allemand, russe et chinois,

Groupe de 25 personnes maximum

Ouvert toute l’année à partir du 23 mai 2016,

Informations et réservations : http://www.lesvisites.hennessy.com

Label tourisme handicap : tout le parcours est accessible aux personnes à mobilité réduite. Labellisé Vignobles et Découverte (label Atout France)

Informations pratiques sur l’exposition « Next Stop Hennessy »

Rue de la Richonne – 16100 Cognac –France

Du 23 mai au 18 septembre 2016

Du lundi au dimanche de 10h00 à 19h00.  Audioguide gratuit à disposition en Français et Anglais. Entrée Libre


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Les Crémants de Bourgogne Bio du Château de Sassangy

Jean Musso a eu deux vies; la première, à la tête d’une grande entreprise de charbonnages (il est ingénieur des mines de formation); la seconde, à la tête d’un grand domaine de la Côte Châlonnaise, le Château de Sassangy, grande propriété familiale de 250ha qu’il rachète en 1979, avec son épouse Geno (récemment décédée). Immédiatement, ils décident de convertir l’exploitation en bio, aussi bien pour la partie élevage que pour la partie vin (25 ha de vignes). Ce qui était plutôt rare à l’époque.

Il n’a jamais eu à le regretter: ni dans l’optique de la protection de l’environnement, qui lui est chère, ni dans l’optique de la qualité des vins; pour lui, le bio permet d’éviter la dégringolade d’acidité constatée dans les vins ces dernières années, sans doute du fait du réchauffement climatique. Jean Musso peut ainsi se permettre de vendanger assez tard, ce qui confère à la plupart de ses vins une bouche pleine et complexe. 

Sassangy1Jean Musso nous accueille à Sassangy (Photo (c) H. Lalau 2016)

Ses vignes (50 ha au total) se répartissent en trois grands blocs, autour du château, mais aussi dans le Couchois et près de Santenay.

La production totale est de l’ordre de 300.000 cols dont 200.000 cols de Crémant de Bourgogne; outre les ventes sous sa marque, le domaine fourbit également des mots de crémant bio à quelques grands opérateurs de Crémant de Bourgogne. Très impliqué dans la défense de l’appellation, il a été un des promoteurs de la hiérarchisation (sur base volontaire) qui a abouti voici quelques mois à la mise en place des mentions Eminent et Grand Eminent, avec deux cahiers des charges particuliers.

Ses vins sont un peu à son image: ils ont de la franchise, de la classe, un brin de malice et le don de vous mettre à l’aise.

Sassangy4Vue du château sur la campagne châlonnaise (Photo (c) H. Lalau 2016)

Crémant de Bourgogne Château de Sassangy 

Cette cuvée fait intervenir les 4 cépages du Crémant du Bourgogne, à savoir le pinot noir (ici, à 50%), le chardonnay (30%), l’aligoté (à 10%) et le gamay (10% également).

Ce qui ce traduit par une belle complexité; l’alliance gourmande d’une aromatique tropicale (mangue, ananas), d’un fruité mûr et d’une remarquable vinosité, avec une pointe d’évolution. Le dosage (6g) est quasi imperceptible. L’acidité (naturelle) se font dans le vin. 

Sassangy2Le Crémant

Crémant de Bourgogne Château de Sassangy Cuvée 912

Cette cuvée contient plus de de chardonnay (50%). Elle présente beaucoup de peps. Mais aussi une grande finesse. Le nez est plus floral (camomille, acacia), la bouche fraîche, enjouée; l’acidité lui donne sa charpente, sans être en rien mordante.

Crémant de Bourgogne Rosé Château de Sassangy

80% pinot noir et 20% gamay. L’aromatique est très gourmande, là encore, sur la groseille et la fraise écrasée. La bouche est très harmonieuse, sur le fruit rouge également, avec quelques notes d’évolution, mais intéressantes – elles apportent de la complexité en plus. Belle finale légèrement saline.

Sassangy3Le Château (Photo (c) H. Lalau 2016)

En guise de conclusion, une réflexion qui dépasse les seuls vins du domaine: ce type de produits est la preuve par l’exemple que les Crémants de Bourgogne, loin d’être une simple « alternative », ont une identité à part entière; une maturité et une puissance qui tiennent sans doute au fait que les raisins utilisés ici sont d’abord conçus pour le vin, plantés sur des terroirs à vin; ajoutez à cela des assemblages judicieux de jus provenant de différents cépages et de différentes zones de l’aire, et vous obtenez, non pas tant des bulles de Bourgogne que des Bourgognes Crémants – si vous voyez la nuance…

Hervé LalauIMG_9183


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La Savoie comme je l’aime

Qu’est-ce qui manque à la Savoie pour jouer dans la cour des grands vins? Peut-être plus de domaines comme le Château de Mérande, à Arbin… Plus de domaines qui pensent à autre chose qu’à satisfaire les supérettes de stations de sports d’hiver. Plus de vignerons qui osent se frotter à la concurrence internationale sur des marchés aussi encombrés que le Japon, le Canada ou les Etats-Unis… Plus de Savoyards fiers de leur Mondeuse, de leur l’Altesse, de leur Jacquère, et qui, plutôt que de se couler dans le moule, cherchent à en magnifier le caractère.

IMG_9046Non, ce n’est pas un blockhaus, c’est une maison forte… et une cave! (Photo (c) H. Lalau 2016)

Le domaine, d’une douzaine d’hectares, est exploité en bio-dynamie par trois associés: les frères Genoux, André et Daniel, et Yann Pernuit. Le plus gros du vignoble se trouve à Arbin, au pied de la Thuile, une partie du massif des Bauges; sans oublier une belle parcelle sur Apremont, tout près du Granier. Le discours, les vins, tout est carré comme la maison forte qui abrite le chai.

 IMG_9054Les vignes d’Arbin (Photo (c) H. Lalau 2016

Quatre exemples: un blanc et trois rouges.

Apremont 2015 Cuvée 1248

Un nez bien mûr de mirabelle, d’abricot et de camomille, une belle bouche pleine, où le gras cohabite avec l’amer… qu’on voit danser longtemps sur la piste- pardon, sur la langue.

Ne pas boire trop froid, vous perdriez beaucoup d’arômes – car oui, la Jacquère est aromatique, pour peu qu’on ne la sorte pas du congélateur! 

David, toi qui nous a fait part l’an dernier de ta déception face ce cépage, de grâce, regoûte! D’autant que 2015 est une belle année de Jacquère, surtout en Apremont…

Pour rappel, 1248 est la date de l’effondrement du Mont Granier, fait marquant dans l’histoire des crus Abymes et Apremont.

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Le Saint Jean Mondeuse 2015

Le Saint Jean, c’est celui de la Porte; toujours dans la combe de Savoie, mais un peu en amont d’Arbin, une fois passé Cruet.

Nez de Syrah, fruit noir, poivre, un côté animal; en bouche, on bascule plutôt dans le minéral, c’est un poil rugueux, mais la fraîcheur et le retour du fruit en finale évoque un Beaujolais. 

Arbin Mondeuse La Belle Romaine 2015

Superbe nez de framboise et de laurier est très engageant; la bouche ne déçoit ps, elle présence beaucoup de punch, grâce à une bonne acidité et des tannins  rafraichissants. Voila un vin promis à une belle garde, mais je vous le dis tout net: je n’aurais pas le courage d’attendre! A propos du 2011, notre ami Michel Smith, qui m’a précédé à Mérande, parlait de bon coup à boire; en 2015, c’est plus structuré, et même si ça reste gourmand.  

Cette cuvée doit son nom au passé romain du lieu: des fouilles ont révélé, en effet, que Mérande a abrité une villa romaine datant du 2ème siècle. Les motifs d’une mosaïque indiquent qu’on y cultivait déjà la vigne.

IMG_9044Au Château de Mérande, on enherbe (Photo (c) H. Lalau 2016)

Albin Mondeuse La Noire 2012

Moka, fruit noir, voici un vin puissant et très dense; je lui trouve un côté sud – Cornas voire Roussillon. Le boisé grillé est assez marqué. A attendre.

La Noire, c’est la Mondeuse, bien sûr, le grand cépage rouge d’Arbin…

Hervé Lalau

PS. Un tout grand merci à Franck Berkulès, du CIV Savoie, pour m’avoir emmené au Château de Mérande – un des vins que j’avais préférés lors de ma dégustation de blancs de Savoie (66 au total); mais ça, il ne pouvait pas le savoir à l’avance!


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Penfolds, l’Australien emblématique

Peu de producteurs viticoles peuvent sa targuer de pouvoir symboliser, à eux seuls, la production entière de leur pays. Mais la marque Penfolds tient clairement ce rôle en ce qui concerne l’Australie, actuellement septième producteur mondial. Ce phénomène mérite investigation et explication. Deux dégustations récentes à Paris, une organisée par le caviste Nicolas, et l’autre par le producteur lui-même, m’y incitent aujourd’hui.

Penfolds-Collection

Un peu d’histoire

 

L’entreprise fut officiellement fondée en 1844 à Adélaïde, en Australie du Sud, par un médecin à peine arrivé d’Angleterre, le Dr. Christopher Rawson et son épouse, Mary Penfold. Cette femme jouera un rôle important dans le développement des vins de Penfold, comparable avec celui des grandes dames de Champagne, également dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Le couple était jeune à cette époque (33 et 24 ans, respectivement) et le mari médecin croyait fermement dans les vertus de vin comme fortifiant. Ils avaient acquis un domaine de 200 hectares proche d’Adélaïde sur lequel ils plantèrent des vignes. Une partie de ce domaine originel, qui s’appelle Magill Estate, appartient toujours à Penfolds, ainsi que la maison du couple, nommé Grange. On verra plus tard que ce nom allait jouer, et joue encore, un rôle capital dans la notoriété de la marque Penfolds. Une autre partie a été dévorée par le mitage urbain, à la manière d’un Haut Brion dans la banlieue bordelaise. Les pieds de vigne plantés à Magill provenaient d’Hermitage, via l’Angleterre. Il s’agissant donc de plants de syrah, dont l’orthographe variable de l’époque, largement basé sur la phonétique, aurait donné «shiraz» en Australie. Christopher s’est occupé essentiellement de sa pratique médicale, et ce fut Mary qui s’occupait de la vigne. Beaucoup des vins étaient mutés à cette période, à la manière d’un Porto ou d’un Xérès, mais quelques vins secs non-fortifiés étaient aussi produits, blancs comme rouges.

Penfolds Magill EstateLa winery de Magill de nos jours

A la mort de Christopher, en 1870, Mary a poursuivi l’activité, gérant 25 hectares de vignes plantés d’une large gamme de cépages dont shiraz, grenache, verdelho, mataro (mourvèdre), frontignac (muscat) and pedro ximenez. On se préoccupait aussi de la distribution chez Penfolds et, à la retraite des affaires de Mary Penfold, en 1884, l’entreprise était aussi propriétaire d’un tiers des magasins de vins de l’Etat de South Australia. Au tournant du 20 ème siècle, Penfolds était devenu le plus important producteur de cet Etat, avec une production annuelle de quelque 450.000 litres. D’autres acquisitions de vignobles ont suivi, notamment à McLaren Vale.

Mais une vraie révolution dans les styles des vins produits par Penfolds a eu lieu dans les années 1950, avec un basculement vers les vins secs, surtout rouges. Ce mouvement a aussi été une étape cruciale dans la progression de toute la viticulture australienne vers la conquête de marchés mondiaux, en l’adaptant à la demande étrangère. Un vignoble que ne s’adapte pas à une demande en mutation est un vignoble qui meurt, ou, au mieux, se marginalise. Et nul ne le sait mieux que les Australiens.

Schubert et sa suite

Un homme, le chief winemaker Max Schubert, joua un rôle essentiel dans ce virage. Envoyé en Europe pour étudier les techniques de production à Jerez et à Porto, il a aussi fait escale à Bordeaux et fut tellement impressionné par la capacité de garde et l‘élégance des grands vins rouges de la Gironde qu’il a décidé de mener des expériences dans cette direction avec le cépage les plus proche du Cabernet Sauvignon dont il disposait à cette époque: la syrah. Son premier essai, le millésime 1951, n’a guère été apprécié des dirigeants de l’époque, qui lui ont même ordonné d’abandonner cette voie. Heureusement pour Penfolds (et peut-être aussi l’avenir des vins australiens), il ne leur a pas obéi et a poursuivi ses expériences en cachette. Quelques année plus tard, ces vins, de production très limitée et ayant bénéficié d’un long vieillissement, ont connu un grand succès. La cuvée fut appelé Grange Hermitage, Bin 45. Grange pour la maison des fondateurs, Hermitage pour la syrah et ses origines (ce nom fut retiré plus tard suivant des accords sur le respect des noms d’appellations géographique), et le terme « Bin » signifiant le numéro de lot (en fait, un bac dans lequel on rangeait un lot de bouteilles). Ce dernier terme et largement utilisé par Penfolds pour désigner bon nombre de ses cuvées (Bin 707, Bin 389, Bin 28, Bin 128, etc).

grange-headerGrange

 

Depuis cette époque, les aléas des affaires et les appétits des corporations ont vu Penfolds successivement absorbés dans diverses structures plus ou moins importantes, dont la dernière en date s’appelle Treasury Wine Estates. Au poste d’oenologue en chef de l’entreprise, Max Schubert a connu trois successeurs: Don Ditter, d’abord; puis John Duval; puis Peter Gago, actuellement en poste. De nos jours, deux wineries sont intégrées à Penfolds : l’historique Magill Estate et une autre dans la vallée de Barossa. La renommée et la qualité de la cuvée Grange en a fait un des vins les plus collectionnés au monde, mais la réputation de Penfolds repose aussi, et je dirais surtout, sur la qualité et la régularité de ses vins à chaque marche de l’échelle de prix. C’est la raison majeur qui explique son titre, accordé en 2013 par la revue Américain Wine Enthusiast de «New World Winery of the Year» : demeurer au sommet de la qualité aussi longtemps en produisant autant de vins et une sacré performance, n’en déplaise aux esprits chagrins qui ne jurent que par le « small is beautiful ».

peter-gago-penfolds-FT-MAG0516Peter Gago, chief winemaker chez Penfolds

Si Penfolds opère comme un propriétaire et négociant, achetant une partie de ses besoins en raisins, c’est aussi un gros propriétaire viticole. Voici d’ailleurs une liste de ses quelques 700 hectares de vignes en production avec les cépages les plus plantés:

  • Adelaide
    • Magill Estate (5,34 hectares de shiraz)
  • Barossa Valley
    • Kalimna (153 hectares de vignoble – shiraz, cabernet sauvignon, mourvèdre, sangiovese)
    • Koonunga Hill (93 hectares – shiraz, cabernet sauvignon)
    • Waltons (130 hectares – shiraz, cabernet sauvignon, mourvèdre)
    • Stonewell (33 hectares – shiraz, cabernet sauvignon)
  • Eden Valley
    • High Eden (66.42 hectares – riesling, pinot noir, chardonnay, sauvignon blanc)
    • Woodbury (69.56 hectares)
  • McLaren Vale (141 hectares sur 4 zones – shiraz, grenache, cabernet sauvignon)

Il faut aussi ajouter Coonawarra (environ 50 hectares – essentiellement du cabernet sauvignon et de la syrah)

C’est moins grand que les superficies exploitées par Tariquet dans le Gers, par exemple, mais c’est un vignoble conséquent.

Mes notes de dégustation

Lors de la grande dégustation organisée à Paris par Nicolas, j’ai particulièrement impressionné par les vins de Penfolds présentés à cette occasion. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le sommet de leur gamme, Grange, fut présenté dans la même salle que les premiers crus de Bordeaux. Il est vrai que ces derniers avaient commis, à mon sens, une erreur en présentant des millésimes plutôt faibles (sauf Yquem), mais Grange 2010 les surclassaient assez nettement. Je sais qu’il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable, qu’il s’agit d’une syrah (avec une pointe de cabernet) issu d’un pays plus chaud, etc etc. Mais quand-même. Ce vin (cher) est nettement moins cher que les premiers crus de Bordeaux et il donne deux fois plus de plaisir au dégustateur. Cherchez l’erreur !

Maintenant, voici quelques notes prises à une autre occasion. Ne cherchez pas des cuvées issues de « single vineyards » chez Penfolds : malgré des noms qui font allusion, parfois, à des parcelles du domaine. Ici, la règle est l’assemblage, souvent sur des zones assez différentes pour produire de la complexité et une forme de complémentarité, un peu à la manière d’une grande maison de Champagne.

tarrawarra-vineyardTarrawarra vineyard en Tasmanie

Yattarna Chardonnay 2012 : prix 150 euros

Depuis quelque temps déjà, Penfolds souhaite produire un grand vin blanc à mettre sur le même niveau que Grange ou Bin 707 (leur cuvée de cabernet haut de gamme). Une bonne partie des raisins de ce vin viennent de Tasmanie, pour son climat frais.

Nez intense, fin et vif. Le boisé se sent mais est parfaitement intégré. Le style est serré et presque austère; très vibrant. Long et très fin, juteux mais pas exubérant. Je serais intéressé de le comparer à l’aveugle avec certains Bourgognes blancs de très bon niveau et vendus à des prix comparables.

Koonunga Hill 2014 Shiraz/Cabernet Sauvignon : prix environ 12 euros

Cet assemblage classique en Australie doit être le plus vendu et le plus accessible de la gamme. Un bon test qualitatif, donc. Koonunga Hill est un des vignobles historiques de Penfolds, même si seulement une partie des raisins de ce vin en proviennent.

Nez classique, bien fruité mais avec de la finesse. La bouche est plus ferme, avec la structure apportée par le cabernet. Un vin ayant plus de tenue et de caractère que la plupart des vins « de base » des grands producteurs australiens.

Bin 8 2013 Cabernet/Shiraz : prix environ 20 euros

Les nez est plus dense et le palais plus charnu que le précédent. Le fruité est imposant. La richesse de sa matière, bien mûre, donne des sensations intenses.

Bin 28 Kalimna 2013 Shiraz : prix environ 30 euros

Kalimna est un autre vignoble du producteur.  Robe intense. Nez fumé, riche et intense. Beaucoup de densité en bouche et une pointe d’amertume agréable en finale pour ce vin puissant et long. Très bon.

Bin 389 2013 Cabernet/Shiraz : prix environ 60 euros

Nez d’une belle intensité, marqué par un boisé toasté/fumé. Long et charnu en bouche, ce très beau vin allie puissance avec finesse. Grande longueur.

St. Henri Shiraz 2012 : prix environ 90 euros

D’une autre expression que Grange, et qui peut lui être préféré dans certains millésimes (cela m’est arrivé). Nez magnifique, aussi fin qu’intense. Cela se prolonge en bouche avec une très grande durée des sensations et juste une pointe d’amertume qui aide l’équilibre de ce vin. Magnifique.

Grange 2010 (96% Shiraz, 4% Cabernet Sauvignon) : prix environ 550 euros

Pour les amateurs de cette cuvée, c’est incontestablement un grand millésime. Le caractère et très juteux et la texture est de velours, d’une suavité étonnante. D’une parfaite droiture malgré une matière somptueuse. l’apport de très vielles vignes de shiraz est évident, comme une parfaite maitrise de cette matière. Enorme longueur.

Grange 2004

Plus fondu, évidemment. Très complexe, toujours cette richesse et intensité. Une vin splendide pour amateurs fortunés.

 

Conclusion

Oui, on peut être une ancienne maison et rester au sommet. Et oui, on peut produire beaucoup et (très) bon. Que dire d’autre ?

Deux ou trois choses quand-même. On ne peut que respecter un producteur qui, malgré sa taille conséquente, est à la fois totalement fidèle à son origine géographique, avec des vins chaleureux mais équilibrés, expressifs et intenses mais parfois humbles et francs, et qui a aussi su s’adapter au monde comme il va, sans perdre son fibre ni son âme. Les vins de Penfolds ont un vrai style. On l’aime ou pas, mais il est bien là, clair, fermement planté, moderne et respectueux de son passé à la fois. Que demander de plus ?

 

David Cobbold

 

 

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Barcelone andalouse : l’ange, le Jésus et le fino (2)

Résumé de l’épisode précédent : ce jour-là, nous avions deux anniversaires à célébrer : le mien et celui de Vincent Pousson, un copain expatrié en Catalogne ; il faisait beau et pour l’occasion nous nous étions donnés rendez-vous à Barcelone, histoire de vérifier ce que le sieur Pousson tenait pour info majeure, à savoir l’andalousiation de la capitale catalane et son ouverture au monde mystérieux du roi des vins, le Jerez et sa suite. Pour en savoir plus, commencez donc par lire ICI.

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C’est ainsi que le taxi jaune et noir nous jette fissa Passeig de Gracia, au beau milieu de la foule bigarrée, à quelques encablures de Catalunya, pile devant l’entrée du Mandarin (prononcez « mandarine ») Oriental. Passons sur le design quelque peu criard, mélange moderniste de bling bling et de kitsch, qui plaît à certains, mais pas à d’autres, un peu comme le décorum de son petit frère parisien où officie un chef fort bien médiatisé.

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Vincent nous conduit sans plus attendre dans une vaste et haute pièce lumineuse aux allures de cathédrale privée qui aurait été édifiée pour un président mégalo ou quelques nouveaux riches. Pourquoi les fauteuils doivent-ils ressembler à des trônes blancs pour mieux s’asseoir à la table du déjeuner ? Je ne trouve pas de réponse à cela, même si à l’usage, l’assise se révèlera hyper confortable. À dire vrai, le temps d’un bref instant, je ne me sens pas très rassuré jusqu’à l’arrivée heureuse d’un personnel en partie francophone qui nous installe avec force de gentillesse dans un angle de la pièce. À ce moment-là, je commence à avoir la sensation que je vais vivre un moment unique, assister à un spectacle étrange, peut-être, mais très particulier.

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Avant d’attaquer l’apéro, autant par nécessité que par curiosité, j’en profite pour faire une visite classique aux petits coins. Dans le domaine de l’avant-gardisme, et depuis le temps qu’elle concourt, Barcelone est à mes yeux en passe de décrocher le pompon de la ville offrant le plus de lieux d’aisances au futurisme outrancier ! Une fois de plus, je suis ébahi par cet endroit d’où je ne sais ni comment je suis entré, encore moins dans quoi j’ai pu pisser, ni par quel miracle j’ai eu la sensation fugace de me laver les mains. Je ne sais comment, mais toujours est-il que j’ai pu m’en sortir pour rejoindre enfin la tablée. En jurant bien que, même en cas d’envie pressante, j’éviterais ces lieux avec l’espoir d’en trouver d’autres… disons plus conventionnels.

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Nous sommes ici au Bistreau (bistro et bureau à la fois ?), le temple barcelonais de la cuisine andalouse. Un territoire géré avec maestria par « le chef de la mer », j’ai nommé Angel León et sa brillante équipe. Profitons-en pour présenter l’élément-clé, le major d’hommes de cette équipe, le très distingué manager Jesús Gomez.

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C’est lui qui, parfois à la manière d’un toréador, va nous orchestrer un joli menuet à caractère forcément andalou faisant de ce lieu inattendu un restaurant capable d’impressionner un auditoire exigeant qui demande tour à tour de la surprise, de la découverte et de l’extase, tout cela pour une somme assez raisonnable. Certes, j’ose avouer que je m’étais laissé inviter par ma compagne, mais j’ai pu par la suite lui arracher un secret : ce déjeuner de rêve lui avait coûté 250 € pour trois personnes. Et je peux ajouter que nous n’avons jamais manqué de quoi que ce soit dans le verre comme dans l’assiette !

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Le Bistreau est sans aucun doute le seul restaurant au monde à proposer à sa clientèle un menu découverte accompagné du début à la fin de vins de Jerez. Oui, je le confirme, ce Jesús-là en tout cas (avec son accent tonique sur le « u »), agit en véritable sauveur, je dirais même en libérateur. Disons le tout de go, alors que je ne suis pas très chaud pour ce genre de jeu très difficile à orchestrer, le gars est arrivé à m’éblouir avec son audacieux plan de mariages sur le mode un plat-un vin. En tout cas, à lui seul, il contribue largement à faire de Barcelone la dernière capitale andalouse à la mode. Je sais que je vais me faire houspiller par une foule d’aficionados, mais Cordoba, Sevilla, Jerez, Ronda, Cadiz peuvent toutes aller se rhabiller ! Car aucune de ces cités, jusqu’à plus ample informé, n’est capable de rivaliser avec Barcelone lorsqu’il s’agit d’aligner des flacons de Jerez de styles et de marques différentes sur des mets qui souvent relèvent de l’audace la plus osée.

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Je ne vais pas récapituler ni narrer les plats qui ont défilé devant nous. En outre, il faut savoir, je le pense, garder un peu de surprise pour ceux de mes éventuels lecteurs qui seront tentés de faire l’expérience du Bistreau. Mais, à titre d’exemple, celui qui m’a le plus charmé est cette tortillita proposée en entrée avec un premier fino en rama. Les saveurs marines accrochées à une dentelle à la fois fine, croustillante et craquante, elle-même délicatement posée sur du papier avec son ornement de bébés crevettes – on dirait des biquettes du côté de Royan – comme à jamais coincées (et figées) dans les mailles d’un épervier que l’on imagine jeté au petit matin d’une barque de pêcheur sur les eaux scintillantes du Guadalquivir rejoignant la mer en son estuaire.

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Oui, c’est bel et bien un voyage auquel nous participons. L’autre plat marquant mis au point par Angel est devenu mythique : il s’agit de son magistral et très photogénique riz au plancton d’un vert profond et éclatant qui, lui aussi, semble avoir été étudié pour épouser la fougue du Jerez. Tenez, regardez les photos et régalez-vous… A quoi bon en rajouter ? Jusqu’à l’après-dessert nous n’avions nulle envie de bouger tant nous étions sur notre nuage. En réalité, nous ne sommes sortis à l’air libre que par la volonté du cigare que de telles agapes nous avaient donné envie de savourer.

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Alors, que vous ayez quelqu’argent de côté au Luxembourg, à Trifouilly-les-Oies ou à Panama, ou tout simplement si votre tirelire déborde de petits billets, offrez-vous une fois dans votre existence le vol low cost jusqu’à Barcelone, réservez une très économique chambre d’hôtes en plein cœur de la ville, usez des transports en commun à volonté et offrez-vous ce traitement de faveur. Il est si particulier qu’il ne germe même pas dans le crâne des PDG de nos grosses entreprises dotés de salaires pourtant mirobolants. Envisagent-ils seulement la richesse et la beauté d’un tel moment tant ils sont submergés par leurs affaires? Alors oui, offrez vous un déjeuner andalou tout au Jerez dans l’un des hôtels les plus chics de Catalogne. Ce sera à n’en pas douter l’un des moments clés de votre vie !

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Michel Smith

PS Merci Brigitte pour cette délicieuse initiative…

 

 


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Sherries to the fore at the Big Fortifed Tasting

Jerez: 

The annual Big Fortified Tasting (BFT), held in London, is always a great opportunity to taste some really interesting fortified wines. However since the wines are high in alcohol, there is a limit to the number I can comfortably taste, even though I am careful to spit out. This year I chose to concentrate on some of the excellent range of sherries on show choosing to taste from those bodegas that I haven’t visited during the #winelover trip to Jerez in mid-February. I then finished with the Quevedo Ports that Oscar Quevedo was showing. 

Firstly – Bodegas Tradición

This is a small bodega, which has recently been revived, but that dates back to 1650. I tasted a lovely fresh, complex Fino, a good Amontillado and a very special Oloroso – see below. 

 

A series of great sherries from Viniberia, selected by Peter Dauthieu:

Attractive, fresh but characterful Fino from Sánchez Romate – just £8.50 a bottle from The Wine Society.

Excellent Amontillado from Sánchez Romate – lovely nutty, texture.

Palo Cortado – an attractive and striking blend of rich texture and an austere finish.

 

Very fine aged Oloroso – texture with a lovely blend of richness, power and austerity. £40 a bottle from The Wine Society.

Valdespino – one of my favourite Sherry producers:

 

The 2015 Manzanilla En Rama showing brilliantly at the moment. 

Palo Cortado Viejo: lovely balance of power and texture.

 

Two very special Sherries with concentration, texture and impressive length.

 

Ports from Quevedo: 

From Port producer Quevedo I particularly enjoyed the complex 30 Year Old White Port as well as the dense Crusted Port with its preserved cherry character. 

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VSIGP (4): Vin de France, ah la belle farce !

Volontairement provocateur, mon titre ? J’assume. Eh bien oui, quoi: pourquoi cacher l’origine d’un vin alors qu’il suffit de (bien) lire l’étiquette (ou la contre) dans ses détails les plus reclus pour tomber sur l’adresse quasi complète du vigneron metteur en bouteilles ? Pour peu que l’on ait quelques notions de géographie associées à une bonne connaissance de nos départements, et que l’on sache manipuler un instrument comme Google, on saura automatiquement la plupart du temps d’où vient le vin et l’on peut donc sans mal lui donner un semblant d’identité, voire même une origine réelle. Enfin, moi, c’est comme cela que je vois le problème Vin de France, si problème il y a.

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Dans l’exil de mon Midi, d’où j’exerce mes talents de dégustateur en herbe depuis pas mal d’années, les vignerons se servent de cette dénomination (non, ce n’est pas une appellation d’origine contrôlée ou protégée) pour deux raisons principales, même s’il y en a probablement d’autres comme ont su le souligner avec talent mes prédécesseurs qui se sont plus volontiers attardés sur les marques commerciales. Deux raisons donc. D’une part parce que ça permet à mes amis vignerons de faire ce qu’ils ont envie de faire, de s’éclater sans avoir – en dehors de l’État et de sa cohorte de fonctionnaires – de comptes à rendre à personne d’autre que le consommateur ; d’autre part parce que les initiateurs (viticulteurs) des IGP ou AOP qui sévissent sur leur territoire bien (ou pas trop mal) délimités sont trop cons ou trop absents pour avoir remarqué qu’un cépage, quand bien même fut-il local et de mauvaise réputation, pouvait avoir son mot à dire dans le territoire qui abrite les vignes. Qu’il pouvait aussi plaire à un certain public.

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Oui, je sais, je m’énerve inutilement. Et ce n’est pas bien à mon âge ! Vous savez que je ne pense pas une seconde ce que je couche sur écran. Tous les vignerons (ou viticulteurs) ne sont pas cons à ce point et j’en connais même qui, en coopérative, alimentent des cuvées Vin de France. Alors je vais enfoncer le clou de manière plus explicite. Pour aller plus encore dans le sens de la connerie ambiante, je vais vous sortir quelques vins de France, mais des vins bien chez moi, donc du Languedoc et du Roussillon réunis. Des vins qui, n’en déplaisent à certains, affichent leurs origines de manière discrète, mais des vins qui pourtant sentent bon leur pays.

Par ici, dans le Sud où l’on s’éclate en dehors des AOP, aucun problème pour  trouver un Vin de France : presque chaque vigneron digne de ce nom a le sien ! Par exemple, une appellation majeure est disponible près de chez moi, Côtes du Roussillon, idem à côté avec l’AOP Languedoc. Des ex Vin de Pays aussi comme les IGP Côtes Catalanes ou Pays d’Oc. Mais qu’à cela ne tienne, avec les mêmes cépages (ou presque) les vignerons autochtones ou expatriés qui ont quelque chose à démontrer préfèrent la liberté que leur offre la mention Vin de France. On peut rire, déconner ou faire dans le sérieux, mais beaucoup me disent qu’ils choisissent la facilité qu’offre cette mention. À l’instar de Stéphane Morin, ce vigneron nature découvert récemment pour alimenter ma défunte rubrique Carignan Story mais que vous pouvez retrouver ICI. Lui a choisi de ne vinifier qu’en Vin de France histoire de moins se compliquer la vie.

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Afin de jouer le jeu, je vous livre ci-dessous mes préférés de la catégorie Vin de France du moment. Il y en a des tonnes d’autres. Vous tombez bien, car je déménage ma cave dans laquelle je fais de belles trouvailles. C’est utile parfois de revoir après quelques années un vin que l’on a aimé. Rassurez-vous, je les ai goûtés récemment et je vous les restitue avec non seulement le nom du domaine, de sa cuvée, son prix de vente, son site internet (lorsqu’il y en a) et le pays d’où il vient. Ben oui, car si on la cherche bien, on trouve l’origine ! Pour certains, ça évitera d’avoir à lire l’étiquette !

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-Vin de Table de France (du Roussillon) 2005, Syrah, Domaine Sarda-Malet. 40 € le magnum départ cave. 

À l’époque, l’annonce du millésime étant interdite dans cette catégorie de vin devenue Vin de France, Jérôme Malet s’était contenté d’un mystérieux chiffre « 5 » pour informer les suiveurs de ce domaine qu’il mettait dans la confidence. Sans filtration ni collage, jovial au possible, chaleureux et exubérant, j’avais complètement oublié que ce vin était le fruit d’une syrah de sélection massale (prélevée si mes souvenirs sont bons chez Gérard Chave) choisie par Max, le père de Jérôme. Tellement joyeux qu’au départ je partais allégrement sur une parcelle de vaillants vieux grenaches comme le domaine en possède encore, du moins je l’espère. Un vin d’autant plus éblouissant si on prend la peine de le boire frais (15°) sur un petit gibier, par exemple. Hélas, il n’est plus vinifié par le domaine qui, sagement, a conservé quelques flacons en format magnum dans les millésimes 2004, 2005 et 2007. Téléphoner le matin au 04 68 56 47 60 pour avoir la chance d’en obtenir.

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-Vin de France (des Corbières) 2014, Grenache gris, Domaine des 2 Ânes. 17 € départ cave.

À quoi ça sert un Vin de France ? À montrer par exemple qu’un cépage méprisé lors de mes premiers passages dans la région à la fin des années 80 a vraiment quelque chose à dire et qu’il est capable de revivre en beauté, notamment non loin du littoral. Et puisque à l’époque l’appellation n’en avait rien à cirer – ah, si elle avait pu mettre du Sauvignon ! – il reste un espoir aujourd’hui de montrer les capacités de ce cépage en le vinifiant pour lui-même en Vin de France (des Corbières). Immensément puissant, certes, dense aussi, et pourtant tout en structure avec une élégance non feinte, c’est un blanc de grande table. Cherchez vite des queues de lotte poêlées et quelques câpres pour l’accompagner !

Etiquette L'Aramon

-Vin de France (des Terrasses du Larzac) 2015, Aramon, Domaine de La Croix Chaptal. 5,50 €, départ cave.

De par sa robe claire et sa facilité à s’écluser (un flacon bu à deux en moins de 15 minutes !), voilà un vin qui ferait une forte concurrence au rosé, tant il fait des merveilles dans le registre de l’accessibilité. Peu cher, léger et fruité, désaltérant qui plus est tout en étant capable de tenir sur une entrée de légumes crus et de pâté de tête, cela n’a rien de déshonorant même si pour certains cela frise l’incongruité. Alors, foncez sans attendre ! On trouve encore de ces petits vins de récré dans le Midi (ici, bien au nord de Montpellier), parfois même vinifiés à partir d’un cépage emblématique de l’histoire du Languedoc tel que le sieur Aramon ici présent. Jadis occupant 150.00 ha et capable de production de masse, aujourd’hui honni et considéré comme roupie de sansonnet, il revient de temps en temps par la grâce de Charles-Walter Pacaud, un vigneron sage et avisé qui, appelant ses vieilles vignes à la rescousse (vendangées à la main), a compris tout l’intérêt de ce jus qui se boit sans soif. Bravo et merci Charles !

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-Vin de France (du Minervois) 2011, Pinot Noir, Domaine Pierre Cros.  12 € départ cave.

Pierre Cros, prononcez « crosse », n’est pas du genre à écouter les injonctions des uns et des autres : Piquepoul, Alicante, Aramon, Carignan, Cinsault, il n’a gardé que les meilleurs pieds de son Minervois natal ajoutant une collection d’autres cépages plantés par curiosité et par amour. C’est le cas du Pinot noir (un peu plus d’un demi hectare) bu ici à température plutôt fraîche (15°) sur une pintade qui exprimait une sorte de gourmandise contenue avec des tannins souples et doucereux. Pour les curieux, il y a aussi du Merlot, du Nebbiolo et même du Touriga Nacional ! Plus en vente, c’était juste pour la forme. .. mais il reste du 2015 vinifié différemment et embouteillé en flûte alsacienne ! On a le droit de s’amuser, non ?

Michel Smith

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