Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin

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# Carignan Story # 281 : quand l’été pointe son nez…

Vous souvenez-vous – je m’adresse là aux rares habitués, aux vieux de la vieille – du Ça se boit bien (piqûre de rappel, pour ceux que ça intéresse) de l’autre dimanche ? Le Carignan d’un Anglais égaré aux Clos Perdus était certes facile à boire mais ne manquait pas pour autant de complexité ni de finesse. Xavier Plégades, qui me l’avait fait découvrir dans son antre de Narbonne, Le Célestin, m’a conseillé aussi de goûter un autre Carignan, bien plus abordable puisqu’il ne m’a coûté 8 euros à emporter. Alors, puisque l’été est bien installé et que les températures pointent au plus élevé…

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C’est tendre, sans sulfites ajoutés, enjoué, souple, aimablement épicé, fruité, léger. Rien de plus ? Un peu plus quand même, car j’oubliais un petit grain accrocheur, un air de revenez-y. Et si ça se boit bien aussi, ce style de Carignan sans prétention est un parfait vin de saison, un vrai rouge d’été à boire, frais bien entendu, entouré d’une ribambelle de copains avec ce qu’il faut de petits légumes farcis, d’olives gentiment parfumées aux herbes, d’escargots de mer, de brochettes savoureuses et de poissons frits.

La Pointe, puisque c’est son nom, tout comme La Prairie (un pur Aramon), sont issus du Domaine de la Banjoulière, sur les terres de Corneilhan, dans l’Hérault. Si j’en crois ceux qui connaissent un peu le vigneron, Sébastien Benoit-Poujad, c’est lui qui dessine ses étiquettes de Vin de France. Seul hic, à moins qu’une contre-étiquette se soit envolée, notre vigneron ne semble pas savoir que l’on peut désormais indiquer le millésime sur le flacon. J’opte pour un 2014. Mais ce pourrait être du 2013… Allez savoir ! À méditer en tout cas pendant la sieste sous un pin parasol !

Michel Smith


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Carnuntum : des Romains aux vins rouges actuels

Carnuntum

 

Carnuntum était le nom d’une cité romaine de taille considérable (50.000 habitants, tout de même !), située sur le fleuve Danube, à l’Est de la ville moderne de Vienne. Mais c’est aussi, d’une manière plus actuelle, celui d’une région d’Autriche qui a donné son nom à un petit Districtus Austria Controllatus (on voit bien que les Romains sont toujours là !). Cette désignation DAC est un équivalent autrichien d’une AOC. Il en existe neuf à ce jour dans le pays.

Le DAC Carnuntum  concerne des vins rouges et blancs produits essentiellement sur quelques zones spécifiques de coteau et de pieds de coteau sur le monts et collines Leitha, Hainburg et Arbresthal. Cette zone est bordée par le Danube au nord et la Slovaquie à l’est. Le grand lac de Neusiedl se trouve assez proche au sud, ce qui renforce l’influence modératrice des masses d’eau sur cette partie de la plaine de Pannonie, aussi chaude en été que froide en hiver.

vignoble Carnuntum

 

Le DAC Carnuntum ne recouvre qu’un peu plus de 900 hectares, c’est à dire environ la taille de Pomerol. Il n’y a pas de quoi effrayer les marchés de masse, mais cela n’est pas l’ambition de ses producteurs, comme j’ai pu le constater récemment lors d’une dégustation tenue dans un des beaux bâtiments restaurés de la cité romaine. Cette dégustation ne concernait que des vins rouges, issus essentiellement de deux des cépages locaux, le Zweigelt et le Blaufränkisch. Les vins de Carnuntum peuvent être de mono-cépage ou d’assemblage, et inclure aussi une proportion de cabernet sauvignon et de merlot.

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une villa romaine restaurée dans le parc archéologique de Carnuntum

Les vins les plus accessibles, dans tous les sens du terme, portaient la mention « Rubin Carnuntum ». Ce nom appartient à une association de 25 producteurs qui, depuis 1992, imposent leur propre cahier de charges pour les vins qui portent cette mention : cépage zweigelt à 100%, alcool minimum de 12,5%, et une dégustation d’agrément. Six de ces vins étaient présentés, et les meilleurs venaient de Gerhard Markowitsch, de Jahner et d’Ott. Le vin d’Oppelmayer, n’était pas mal non plus, mais présentait un peu trop d’acidité volatile à mon goût.

Ces vins se trouvent en Autriche à des prix généralement en dessous de 10 euros, parfois un peu plus (ceux d’Ott et d’Oppelmayer). Leur style est élégant et élancé, sans trop d’extraction et avec un beau dialogue entre fruité épicé et tanins fins.

zweigelt Grappes de Zweigelt

Le Zwiegelt s’exprime aussi à Carnuntum à travers une série de vins plus ambitieux, dont les prix peuvent grimper au delà de 20 euros. Dans une série de 13 vins dégustés, j’ai beaucoup aimé les vins suivants :

Grassi, Carnuntum Zweigelt Schuttenberg 2013 : d’une grande élégance, avec une qualité de fruité exceptionnelle due à une pré-macération à froid et un pigeage bien dosé.

Jahner, Carnuntum Zweigelt Steinäcker 2012 : belle qualité de fruit, structure ferme et très bonne longueur

et aussi celui-ci, malgré ma sensation (encore une fois pour ce producteur) d’acidité volatile un peu présent : Oppelmayer, Carnuntum Zweigelt Haidacker Selektion 2012.

Blaufrankisch-LembergerGrappes de Blaufränkisch

La dernière série fut constitué de 11 vins issus du cépage Blaufränkisch, appelé souvent Lemberger en Allemagne. Cette série contenait pas mal de vins sur-extraits pour moi, même si je dois dire que ce phénomène de mode est en nette baisse depuis ma dernière dégustation des vins de Carnuntum, il y a 8 ans (je crois). Voici mes préférés :

Lukas Markowitsch, Carnuntum Blaufränkisch Spitzerberg 2013

Ott, Carnuntum Blaufränkisch Klassik 2013 (ce vin coût moins de 10 euros !)

Martin & Hans Netzl, Carnuntum Blaufränkisch Spitzerberg 2012. Un vin superbe dont le prix dépasse les 20 euros.

Böheim, Carnuntum Blaufränkisch Reserve 2012. Encore meilleur et moins cher (entre 10 et 20 euros)

puis deux très grands vins du duo (ex-couple) Muhr-van der Niepoort. J’ai adoré ces deux vins vibrants, frais, et dont le style m’a fait penser à une sorte d’alliance entre le Rhône Septentrional et la Bourgogne. Ma préférence (légère) va vers le 2011. Ce coup de coeur énorme était suivie d’une déception aussi énorme quand j’ai dégusté, plus tard, le Grüner Veltliner du même producteur, totalement imbuvable et dont j’ai parlé la semaine dernière

Muhr-van der Niepoort, Carnuntum Blaufränkish Spitzerberg 2011 et 2010. Prix certainement au-dessus de 30 euros, mais cela les vaut probablement.

Le lecteur attentif notera que le lieu-dit Spitzerberg apparaît quatre fois parmi mes six vins préférés dans cette série. Ce n’est sûrement pas un hasard. Cet ancien vignoble, largement abandonné, est en train d’être redécouvert. J’en ai discuté avec Dorli Muhr qui croit beaucoup en l’avenir de cet endroit qui a encore du potentiel de plantation. je pense que nous en entendrons parler.

En dernier lieu j’ai dégusté une série de 6 vins qui utilisent des assemblages, y compris avec des variété bordelaises. Ces cuvées, désignés « top cuvées » dans le catalogue, m’ont semblé souvent trop extraites. Celles de Grassi et de Gerhard Markowitsch étaient mes préférées. Il est intéressant de constater à quel point le style précis d’un vin vient du producteur, et non de l’appellation, ni du cépage. Jahner, Grassi, G. Markowitsch, et Muhr-van der Niepoort marquent des points dans ce domaine pour la relative finesse de leurs styles et leur constance.

Carnuntum est ressuscité, mais sans les Romains.

 

David Cobbold

 

 

 

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#Carignan Story # 279 : Ben, au Célestin, chez Xavier !

Ce bougre de Xavier Plégades (Le Célestin, derrière les Halles, à Narbonne, voir ICI et encore ICI) m’étonnera toujours. Cela doit bien faire la troisième fois au moins, en peu de temps, que l’animal me fait le coup. Même plus besoin de lui demander ! « Tiens, Michel, tu tombes à pic : j’ai un Carignan pour toi. C’est un jeune anglais, Ben Adams, qui bosse en association avec ses compatriotes par chez toi, Paul Old et Stuart Nix, aux Clos Perdus. Il a vinifié une moitié de barrique dans son garage avec les moyens du bord. Une centaine de bouteilles, guère plus. C’est bon, mais un peu spécial, tu vas voir… ».

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Les Clos Perdus, dont j’ai déjà évoqué certaines cuvées sur ce blog il y a quelques années, article que je ne retrouve plus dans nos archives, est un domaine intéressant qui possède plusieurs vignes dans le secteur de Maury/Tautavel, mais aussi plus proche de leur base, dans les Corbières maritimes, du côté de Peyriac-de-Mer entre autres. Paul Old, qui est un peu l’âme du domaine, est proche de la biodynamie et il a un faible pour le Carignan de vieilles vignes qui entre en quantité significative dans au moins deux de ses cuvées.

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Mais pour en revenir à Xavier, J’adore aller chez lui. Pas que pour lui et ses bouteilles soigneusement rangées dans sa cave souterraine, mais aussi pour son adorable compagne, Hyacinte (elle tient à cet orthographe), la parisienne, ainsi que pour la grande et malicieuse Léti (Laetitia) affairée le plus souvent aux fourneaux. Ce midi-là, elle nous avait concocté un tendre onglet accompagné de chou fleur des plus goûteux. Bien conseillé par Xavier, j’avais acheté cette mystérieuse bouteille de Carignan 2013 vendue 19 € à emporter, ou 25 € sur table. Un peu cher, j’en conviens, mais quand on sait qu’il y en a si peu… Et pui, je suis toujours prêt à ouvrir mon portefeuille pour goûter une nouveauté !

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Il se trouve que j’ai aimé le vin malgré son aspect artisanal. Je suppose que c’est Ben Adams lui-même qui a dessiné l’étiquette puisque j’ai appris qu’avant de s’installer dans le Languedoc, il a étudié les Beaux-arts à Londres. Dans le verre, j’ai retrouvé la simplicité que procure parfois le Carignan. Ce Corbières a un aspect léger, mais il est droit, vif et agréablement acidulé, rien de très spectaculaire, mais très Carignan en somme, et prêt à boire dès cet été sur des calamars à la planxa, par exemple. Le servir frais, bien entendu.

Michel Smith


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Tourisme : l’exemple de l’abbaye des vignes

Il y a des choses en vieillissant qui m’horripilent, tels ces trois mots à la base ou cette autre expression qui fait fureur Quelle tuerie !, ou bien encore l’adverbe clairement placé au début de chaque phrase. Comme pour ça fout les poils en parlant d’un concert émouvant. À cela, j’ajouterai volontiers un dernier ça me fout les boules pour rejeter ces quelques tics qui s’incrustent peu à peu de manière insidieuse dans le langage courant. Ce n’est pas nouveau, je sais. Je me souviens que du temps du twist à Saint-Tropez, pour draguer une poulette on lui lançait un martial tu me bottes histoire de l’emballer ! Faut-il accepter la fréquence de ces évolutions de langage qui nous bassinent d’un jour à l’autre ? Faut-il remercier Internet de nous enrichir ainsi de mots inutiles ? Bien sûr, tout cela n’est pas dramatique si l’on accepte le fait que notre langue est belle, mais vivante. Il n’empêche que j’ai du mal à m’y faire, tant il y a de mots comme ça, des barbarismes, qui ne passent pas. Comme œnotourisme, imaginé par des lumières technocrates pour remplacer des expressions plus simples et moins savantes telles que tourisme viticole ou vacances dans le vignoble, mais qui au moins signifient quelque chose au commun des mortels. Et pourquoi pas gastrotourisme pendant qu’on y est puisqu’on a déjà cyclotourisme ? Mon copain André Deyrieux en fait un bon usage, lui, de ce mot œnotourisme. En son nom, il a même réussi l’exploit de me faire déplacer jusqu’à Sète (voir mes articles des jeudis précédents) pour me convaincre du bien fondé de ce mot.

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Alors certes, grâce à Thau Agglo, on a vu des coquillages, l’eau limpide d’un étang, des barques de conchyliculteurs, d’autres d’ostréiculteurs, des villas sam’suffit, des dunes blondes, des légumes paysans, des poissons, des bouteilles et des vignes, mais on a surtout visité là-bas – revisité pour ce qui me concerne – un des plus beaux exemples de tourisme viticole dont le Languedoc peut s’enorgueillir : l’abbaye de Valmagne. Fondée en 1138, elle fut vite rattachée à l’ordre de Citeaux pour prospérer et se développer avec la construction d’une église romane aux dimensions et hauteurs d’une cathédrale forteresse doublée d’un cloître plus récent (restauré au XVIIème siècle) étonnement bien conservés. Dans l’église où la messe est encore parfois célébrée, le vin a sa place logé qu’il est en de grands foudres sous les ogives. Cet ensemble est d’autant plus inattendu et saisissant qu’il se dresse avec majesté au milieu d’un décor champêtre de cyprès, de champs de blés et de vignes. Je me dois de confesser que j’ai pris plaisir à flâner, hélas peu de temps, dans le conservatoire des cépages où le Carignan a sa place en même temps que le Monastrel, ainsi que dans le jardin médiéval et le potager de cette abbaye qui organise toutes sortes de manifestations nocturnes et culturelles où le vin a sa place, le tout à quelques lieues des horreurs du Cap d’Agde.

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Achetée en 1938 par le comte de Turenne, la propriété aurait pu céder aux sirènes des investisseurs de tout poil, mais elle a toujours gardé sa vocation viticole. Arrive le moment où il faut souligner la modestie de la famille qui s’investit et veille sans relâche sur ce trésor patrimonial du Languedoc. À la suite de ses parents, Philippe d’Allaines, que j’ai connu il y a plus de 30 ans quand il venait défendre son vin et tenter de le vendre à Paris, est un vigneron bâtisseur exemplaire. Il aime se présenter comme étant le cellérier de Valmagne en souvenir d’un truculent frère Nonenque qui a laissé un tel souvenir qu’on lui a consacré une réjouissante cuvée. Philippe est aidé de son épouse, Laurence, l’aubergiste de Valmagne qui utilise dans sa cuisine une grande part des fleurs et légumes du jardin.

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Depuis l’époque de ma première venue à Valmagne, au tout début 1990, les sols du cloître et de l’église ont été joliment refaits afin de mieux recevoir le public. Les arcs-boutants qui maintiennent les murs de l’église ont été consolidés et, outre les visites guidées et les séances de dégustations, avec beaucoup d’intelligence et d’astuces, la famille d’Allaines développe les initiatives pour animer les lieux. Dernière en date, la bière de l’abbaye élaborée dans une brasserie artisanale voisine, à partir de quatre qualités d’orge, d’avoine, de froment et, pour la partie aromatique, du houblon français et des fleurs de sureau. Avant d’aborder les travaux pratiques, afin de connaître les grandes lignes de l’histoire de Valmagne et de sa vocation viticole, je vous propose de visionner ce petit reportage réalisé dans la bonne humeur.

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Cette nouvelle visite – la troisième ou quatrième, à vrai dire depuis que je suis voisin du Languedoc – a été pour moi l’occasion d’une rapide dégustation de bouteilles ouvertes quelques heures auparavant par Philippe d’Allaines. Trois millésimes anciens de la cuvée de Turenne étaient présentés, sur des vignes (Mourvèdre et Syrah, principalement plantés en 1982) cultivées en biologie depuis 15 ans, comme sur l’ensemble du domaine (soit une soixantaine d’hectares), et dont une partie des vins séjourne un an en barriques. J’étais resté sur le souvenir d’un magistral 2003 goûté en 2008 à l’occasion d’un reportage sur les Grès de Montpellier (déjà !) dont cette cuvée est devenue l’un des fleurons. Ce 2003 était chaleureux, giboyeux, truffé, solide, serré et dense avec une finale persistante sur fond de menthe sauvage et de garrigue. À l’époque, le vin coûtait 11 € départ cave. Pas encore Grès de Montpellier, mais simple Coteaux du Languedoc, élevée en cuve ciment, la version 1988 se goûtait encore fort bien en dépit d’un incident sur un premier flacon trop pâle de robe et au bord de l’usure.

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Le 1989 se montrait beaucoup plus volubile et alerte : robe foncée, terre chaude au nez, il se faisait ample, riche en matière et très long en bouche. Avec le 1998, les notes de truffe noire s’affirmaient plus encore en rétro-olfaction avec de la densité, de l’amplitude et beaucoup de noblesse. Pour moi, il était l’égal de ce 2003 qui m’avait tant impressionné. Quelques années après mon dernier passage, je trouve que les prix sont restés sages puisque le 2012 de la cuvée Comte de Turenne actuellement en vente, mais non goûté, coûte 14 € départ cave. Quoiqu’il en soit, même en famille avec les enfants, ne manquez pas la visite cet été de cette chère Abbaye des Vignes !

Michel Smith

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Le pari des blancs du Midi

Et si on pariait un peu ? Un pari en forme de défi, pourquoi pas ? Si l’on rêvait aussi. Si l’on se disait une fois pour toutes que ce ne sont pas que les rouges et les rosés qui comptent dans la vie. Si l’on misait sur l’avenir, sur une affirmation péremptoire, une certitude de vieux con qui a goûté plus d’un cru et qui n’a pas encore le gosier sec. Si l’on prenait le parti des blancs ? On y va ? Vous entrez dans mon pari fou ?

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La pêche à l’huître dans l’étang de Thau. Photo©MichelSmith

Bon, eh bien je vous parie ma collection de carignan, en gros je vous fiche mon billet, que d’ici 10 à 20 ans les vins blancs du Sud, en particulier ceux du Languedoc et du Roussillon réunis, auront achevé de confirmer ce qui est en train de se finaliser en ce moment et qui a pris un temps certain : mettre enfin dans les crânes obtus des soit disant leaders d’opinion que la région précitée est, sinon l’égale des Bourgogne, Alsace, Rhône et Bordeaux sur le plan des grands vins rouges, mais aussi et surtout la terre qui enfante le plus grands vins blancs de France, et on peut rêver, du monde. Voilà ! C’est dit et affirmé sans trop de circonvolutions mais avec force conviction : les plus grands blancs, on les trouve par chez moi, dans le Midi, et nulle part ailleurs ! Cela signifie qu’il faut oublier les préjudices, ignorer cette sottise qui voudrait que le Midi ne puisse avoir de grands blancs, oser les boire et les saluer. Profitions-en dès maintenant car ils sont déjà très demandés !

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Les couteaux du marché de Sète pour accompagner les blancs du Midi. Photo©MichelSmith

Qu’est-ce qui me fait me lancer dans une telle affirmation mêlée a autant d’excitation ? Franchement, entre nous, cela fait longtemps que j’en suis convaincu et, si vous me suivez un tant soit peu, vous savez déjà quels sont mes goûts en la matière : Gauby, Parcé, Bantlin, Roque, Horat, Fadat, Reder, Guibert, Chabanon… D’abord, avant d’en arriver à la conclusion que les blancs avaient une place de choix dans le Midi, j’y ai mis de l’observation : suffit de voir nos collines grimper en un arc des Pyrénées aux Cévennes pour constater que nous avons de l’altitude (jusqu’à 500/600 mètres et plus) et quantité d’expositions possibles avec des vignobles menés sur une multitude de sols bouleversés par les événements géologiques, des strates de composants parfois empilés les uns sur les autres quand ils ne sont pas broyés ou charriés tous ensemble. Mais nous avons aussi une diversité de cépages. Je ne vais pas vous faire l’affront de vous énumérer et de vous décrire la totalité des cépages blancs de chez nous qui rendent verts de jalousie nos concurrents éminents, mais en voici quelques-uns : macabeu, grenache (gris ou blanc), terret, piquepoul, malvoisie, muscat à petits grains, clairette, bourboulenc, carignan… On pourrait encore aller plus loin avec les cultivars venus récemment d’ailleurs, les viognier, vermentino, chenin, petit manseng, petite arvine, roussanne, pour ceux des vignerons qui aiment apporter un supplément de complexité. En résumé, on pourrait dire qu’il y a quelques années les blancs du Midi étaient capables d’avoir du corps, alors que maintenant ils ont de l’âme. Et même un supplément d’âme.

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L’oxydation ménagée et forcée chez Noilly Prat, à Marseillan, joli port sur l’étang. Photo©MichelSmith

Alors que dire de plus qui soit intelligible et intéressant lorsque deux grands blancs du Languedoc archi connus et reconnus de surcroît sont servis comme pour s’affronter à la manière d’un Djokovic face à un Nadal et ce à quelques minutes d’intervalle, à la même table ? Cela se passait il y a peu, invités que nous étions par la sympathique bande de Thau Agglo qui, dans une tentative désespérée afin de prouver que l’œnotourisme était possible dans ce Languedoc lagunaire où les huîtres sont si craquantes et le bois des Aresquiers si poétique, laissait au patron des lieux, Bruno Henri, le soin de nous arroser. Nous étions donc sagement attablés dans la partie cave de La Taverne du Port, quai Antonin Gros à Marseillan, face aux chais de Noilly Prat (visite à ne pas manquer), et je n’avais d’autre souci que de me concentrer pour humer et goûter chaque vin. Très vite, sentant que j’avais deux monstres à portée de nez et de bouche, je me refusais de les départager. À chaque gorgée, je sentais la matière du vin m’emplir puis monter en moi telle une puissance contenue. J’avais dans mes verres un jeu égal de finesse et d’exemplarité. Bien sûr la droiture, mais surtout la précision, la netteté, la majesté, sans parler de la longueur, autant de qualités qui vous font penser que vous êtes privilégié, comblé, assis à la table des anges. Deux vins à savourer les yeux fermés.

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Les deux vins ont été conçus dans une grande année : année chaude pour le 2009 et année équilibrée pour le 2011. Les deux sont guidés ou influencés par la biodynamie (non revendiquée dans le cas du Mas Jullien). Les deux, si mes souvenirs sont bons, ont été élevé sous bois, mais pas à proprement-dit en barriques, plus en contenants genre demi-muids et pas forcément neufs. Les deux vins servis sont encore – et pour quelques années – des vins de garde. Le blanc de Basile Saint-Germain (Aurelles) était jadis assez marqué par les vieilles vignes de clairette et, plus récemment, par la roussanne plantée sur les terrasses sablo graveleuses du Villafranchien. Le vin d’Olivier Jullien est un assemblage de plusieurs cépages : carignan (majoritaire), grenache, chenin, viognier, clairette, roussanne sur des terres alluvionnaires et caillouteuses.

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Cela manque quelque peu d’élégance de ma part, étant invité, mais un rapide coup d’œil sur la carte m’a permis de noter les prix très doux de ces grands seigneurs blancs dorés de robe. La cuvée Aurel 2009 du Domaine des Aurelles, dans le secteur de Pézenas, est à 49 € à emporter, tandis que le blanc du Mas Jullien (pas de site internet), plus proche du Larzac, est à 32 €. En ajoutant 10 € de « droit de bouchon » par bouteille, vous pourrez comme moi les consommer à la table de la Taverne du Port. À ce tarif-là, en imaginant que j’ai des amis amateurs de blancs qui me demandent conseil, j’ai très envie de leur dire : « Oubliez les poncifs et portez plus souvent votre regard vers le Sud ».

Michel Smith

NB La semaine prochaine, retour en pays de Thau, au pays des grands vins.


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Le bon, le bizarre et le voyage

Voyager c’est découvrir, même si tout n’est que rarement bon, à commencer par les lieux de transit vers d’autres pays. Mais, une fois arrivé ailleurs, la vision des choses est forcément différente et son esprit est ouvert à cette nouveauté, sinon à quoi bon se déplacer ? Ces lignes sont inspirés d’un récent déplacement dans le Frioul, cette partie du nord-est d’Italie qui se trouve coincé entre Venise et la Slovénie. Morne plaine pour la plus grande partie qui entoure des villes comme Udine, dont la beauté architecturale ayant survécu aux ravages de la « grande » guerre est un bonheur pour le promeneur, le relief devient plus accidenté vers la frontière, puis est bordé par le surgissement des Alpes au nord et l’Adriatique au sud.


vitovskagrappe du cépage Vitarska : on va en parler, en mal, mais est-ce de sa faute ?

 

Nous voulons tous, probablement, du choix et de la diversité dans les variétés de vignes qui produisent nos vins. Il est vrai que le phylloxera en a éliminé un nombre incalculable. Puis le marketing efficace de quelques variétés, surtout issues de la France et dont les noms sont faciles à prononcer dans toutes les langues, à crée une domination des grands marchés par une petite dizaine de cépages. Alors les membres de ce blog, ainsi que d’autres amoureux du vin, cherchent souvent, par ci et par là, la perle rare, celle qui fera notre bonheur par ses caractéristiques uniques et si peu défendus jusqu’alors. Michel est le preux chevalier du carignan ; Jim va chasser le grolleau ou le pineau d’aunis en pays ligérien ; Marc adore la petite arvine ; etc, etc.

 

tutto-il-mondo-e-paeseSalu Mare est un excellent bar à Trieste dédié aux produits de la mer

 

Je suis en phase avec tout cela, bien que, de temps en temps, je tombe sur une variété dont les saveurs me font comprendre mieux pourquoi elle est restée si obscure ! Cela m’est arrivé de nouveau récemment lors d’une visite de la ville de Trieste. En me promenant dans les rues de cette ville, mi-port industrielle, mi symbole riche de la jonction entre trois grandes zones culturelles, je tombe par bonheur sur un des ces excellents bars/bistrots à vin qui fleurissent dans les villes d’Italie. Salu Mare est un lieu d’une grande originalité que j’ai beaucoup aimé. Ses tapas de belle qualité sont dédiés à la mer et ses vins sont tous blancs (il me semble). Le bacalla est formidable (voir photo ci-dessous).

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Le patron est un navigateur et plein de détails du lieu rappellent son sens manifeste d’humour, mais aussi les contraintes de la vie à bord : par exemple, à la place des verres à pied, il y a des gobelets à fond plat (qui m’ont fait un peu râler car il sont peu adaptés à l’appréciation des odeurs d’un vin) et des sanitaires en inox solidement ancrés au mur. Cela doit tanguer là-dedans après une belle soirée !

 

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C’est après avoir essayé de sentir mon vin dans ces verres que j’ai compris pourquoi le patron de ces lieux avait mis un gros nez en plastique sur une des étagères de la bibliothèque : c’est pour pouvoir capter les odeurs qui partaient dans la salle autrement. De plus, en retournant l’objet, je découvre une taille crayon : de quoi affûter ses sens, certainement.

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Ce n’est pas tout, car il met aussi à disposition de sa clientèle navigant en solitaire une petite bibliothèque, ainsi qu’une série de loupes d’amplitude variable pour ceux qui ont oublié leurs lunettes.

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Autre touche personnelle que j’ai aimé et exploité : une splendide tourne-disque avec ampli qui sert à exploiter une petite collection de 33 tours qui vont de l’opéra au jazz mainstream en passant par Police et Neil Young. Le lieu n’est pas bien grand mais décoré avec goût dans un style moderne et dépouillé qui mêle l’acier à l’ardoise et au bois, surtout blond. On se fait servir au comptoir d’où on aperçoit une cuisine moderne. J’ai demandé à déguster deux vins : un soave d’excellente facture puis un vin d’un cépage local appelé Vitovska et qui est planté dans une zone locale et limitée des deux côté de le frontière avec le voisin slovène. Je crois savoir pourquoi cette zone est si limitée.

 

salumarequelques tapas de Salu Mare  : du beau et du bon

Je sais qu’il est absurde et excessif de condamner un cépage pour cause d’un seul mauvais exemple, mais ce vin m’a fortement déplu et je n’ai pas pu finir mon verre de ce vin étrange au goût déplaisant produit par Skerk. La couleur n’était pas brune mais d’une jaune paille foncée. Comme mon article de la semaine dernière l’indique, je ne juge pas un vin par sa couleur. Je ne peux pas parler du nez vu la forme des verres, mais c’est en bouche que le déplaisir commença. Rêche et presque tannique par sa texture, dure et sec, manquant de fraîcheur et avec des saveurs déplaisantes de type oxydatives et qui font penser surtout à de la pomme blette, ce vin était sans grâce ni fruit. Je pense qu’il faudrait une dose de masochisme pour l’aimer. Il m’a semblé surtout venir d’une autre époque, heureusement révolue, et qui date avant les avancés de l’oenologie moderne. Pourtant l’étiquette est moderne par son graphisme, mais nous savons tous que l’habit ne fait jamais le moine ! Cépage ou vinification sont-elles en cause ? Peut-être les deux, même si je suis réticent à condamner un cépage pour un seule mauvais vin, qui plus est n’est pas donné (voir photo ci-dessous). En tout cas je doute que le Vitovska n’ait une grande carrière internationale devant lui. Quelqu’un a-t-il goûté un meilleur exemple ?


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En tout cas allez à Trieste, faites halte a Salu Mare et goûtez à autre chose, probablement…certainement même. C’est ici….

 

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David Cobbold

 (photos de moi et trouvés sur Trip Advisor)


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#Carignan Story # 275 : Retour sur trois, dont le plus grand !

Sans même me relire – promis, juré – pour voir ce que je pouvais écrire auparavant sur ces vins, je me suis amusé, grâce à une série de circonstances bienveillantes, à revoir quelques vins déjà décrits mais dans un millésime passé. À tout seigneur, tout honneur, j’ai d’abord mis la main sur « mon » Carignan du Puch, celui que nous réalisons à six individus pas toujours d’accord sur la méthode à suivre, mais faisant confiance finalement à l’un de nos associés que je ne citerai pas afin de ne pas le mettre mal à l’aise, un gars brillant qui a une grande expertise en matière de biodynamie, méthode de culture que nous ne revendiquons pas tout simplement parce nous ne la pratiquons pas vraiment. Et si nous le faisions, nous n’aurions pas de toute façon les moyens financiers nécessaires, sur un hectare, pour payer la certification.

Photo©MichelSmith

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Notre étiquette est Puch, un nom bien à nous pour désigner le sommet, pech en occitan, puig en catalan. Il faut dire que le Serrat d’El Puig est le nom du lieu-dit où se trouve notre vigne. Notre IGP est Côtes Catalanes. Notre « pays » est Tresserre, village de l’Aspres, entre l’Espagne et Perpignan. Pour nous amuser et pour casser les codes, nous changeons de couleur d’habillage chaque année avec, de préférence, un petit texte de présentation de plus en plus court, à mon grand regret vous vous en doutez. 2010, étiquette verte, est notre second millésime et sa robe paraît quelque peu évoluée, sachant que l’échantillon n’a pas connu d’autre cave que mon bureau parfois très chaud en été. Le nez n’est pas évident, tandis qu’une fois installé en bouche le vin a gardé son caractère acide, une franche et belle acidité sur une matière équilibrée et un fruité tendre aux notes confites. Pour moi, c’est un vin facile qu’il est grand temps de le boire – et nous avons vidé la bouteille sans mal avec des amis ce midi -, même si je sais qu’il peut tenir encore sans que je puisse me persuader de l’intérêt de le faire. Seule réserve : suis-je vraiment objectif pour en parler ? Pas vraiment, alors passons…

Le plus grand Carignan du monde ? Photo©MichelSmith

Le plus grand Carignan du monde ? Photo©MichelSmith

La dégustation n’étant pas à l’aveugle, je me réjouis par avance de venir à bout (facilement) du bouchon de verre qui coiffe ou décoiffe la haute bouteille de La Loute 2011, un Vin de France, enfanté sur les terres arides et sauvages des basses Fenouillèdes, là aussi à une vingtaine de kilomètres de Perpignan, dans ce que l’on peut qualifier l’arrière-pays. L’échantillon a été conservé (debout, c’est l’avantage) moins longtemps que le 2010 précédent, mais à l’abri de la lumière dans une pièce non climatisée. On change de registre car on a visiblement un vrai grand millésime estampillé de surcroît Cuvée du Jubilé. Le nez fonctionne à plein régime sur le registre de la garrigue, avec amplitude et finesse. La bouche est majestueuse, qui s’affirme sans hésitation. Le vin donne envie de s’incliner, de se recueillir, de s’isoler. Gelée de petits fruits noirs et rouges parfaitement murs en bouche, notes de ciste, laurier, thym, fenouil, matière fondue, tendre, pleine de sève, langoureuse, laissant apparaître des touches fumées, pierreuses, grillées. Grande longueur avec une pointe de fraîcheur délicatement parfumée (pinède) faisant de la finale un moment de contemplation, de ravissement, de bonheur. Tel un magistral Porto, c’est presque un vin religieux à boire seul dans un fauteuil en fermant les yeux et les oreilles pour se focaliser sur la musique du vent et les bruits de la nature. Je sais, ça doit vous fait marrer cette image, mais je vous assure avec force que c’est réellement ce que je ressens. Ou alors, choisissez un autre fond sonore, je ne sais pas moi, Mahler, par exemple !

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On peut difficilement faire mieux dans le registre du Carignan ! Pour info, il affiche une degré de 14,5°, contre 12,5° pour le vin précédent et le même degré d’alcool pour le troisième. Une seule question subsiste : faut-il le boire ? Pour ma part, c’est oui, on peut commencer. Mais uniquement sur des mets choisis (gigot d’agneau, par exemple) pour leur grande qualité et surtout, sans se précipiter car le vin, dans une bonne cave, peut à mon avis encore tenir bien au delà de 2020. Et c’est sans hésiter que je l’ai classé dans ma tête comme « Champion du monde des Carignans », toutes catégories !

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Arrivé la veille par voie postale, le vin suivant, lui aussi, est bâti pour aller jusqu’à 2020, au moins. Il s’agit d’un autre Vin de France, mais d’un 2013, provenant du Vaucluse et du secteur de Vaison-la-Romainele danois Rune Elkjaer tâte du Carignan depuis quelques années déjà. Bien que trop jeune et quelque peu bouleversé par le transport, j’aime son Carignan. Il affiche son nom de cépage de manière ostentatoire sur l’étiquette : nez épicé, riche en matière, épais, savoureux, plein de notes de fruits rouges très mûrs en bouche, la garrigue en plus, et il se goûte sans mal sur la fraîcheur. Facile, dans le bon sens du terme s’entend (il titre 12,5°), sa texture est assez veloutée et portée sans retenue sur la longueur pour nous conduire sur une finale quasi parfaite. Manque plus qu’une fricassée de champignons des bois, trompettes de la mort si possible, pour aller au paradis !

                                                                                                Michel Smith

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