Les 5 du Vin

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Luberon rouge: du bon et du moins bon

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On dit parfois qu’à la différence des trains, les vins dont on doit parler sont ceux qui arrivent à l’heure: autrement dit, ceux qui nous donnent entière satisfaction. Et en général, j’ai tendance à adopter ce principe en passant sous une voile pudique les vins qui ne me plaisent pas pour différentes raisons. J’ai tourné ma récente dégustation de vins rouges de l’appellation Luberon (ex Côtes de Luberon) plusieurs fois dans mon esprit avant de me résoudre à en faire le sujet d’un article car j’étais un peu déçu par cette série: pas de véritable coup de cœur parmi les 13 vins que j’ai dégusté, mais quand-même une demi-douzaine de bons vins. Est-ce suffisant ? Certains diront oui, mais je suis peut-être trop exigeant. Après tout, quand j’ai commencé à travailler dans le vin, il y a plus de 30 ans, seulement 10% des vins d’une appellation me semblaient être acceptables ou mieux que cela. Aujourd’hui on est plus près de 50 ou de 60%. C’est un sacré progrès et il faut en être conscient et aussi reconnaissant aux producteurs pour leur efforts. Et, si je peux me permettre un bref item pro-domo, on peut également remercier l’ensemble des prescripteurs, journalistes ou pas, pour leurs niveaux d’exigence qui ont aussi poussé les producteurs à relever leur niveau de jeu.

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Avant de voir le cas de cette dégustation en détail et de tenter de donner les raisons de ma (petite) déception, voici quelques faits sur cette appellation situé à l’extrémité sud des appelations du Rhône et la beauté physique, très provençale, de ces paysages fait partie, très certainement, de sa capacité à séduire.

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Le vignoble du Luberon AOC couvre quelques 3,300 hectares et s’inscrit entièrement à l’intérieur du Parc naturel régional éponyme, touchant 36 communes. Il produit actuellement, selon les chiffres d’Inter Rhône, 53% de vin rosé, 27% de rouge et 21% de blanc. Si la montée de la part de vin rosé suit la triste tendance nationale, la part des blancs dans un vignoble sudiste me semble intéressante et souligne peut-être une aptitude climatique de cette zone. Effectivement, une rapide étude des températures moyennes, maximales et minimales pendant la phase végétative de la vigne indique que le température moyenne entre avril et septembre est de 17,6°C, tandis que l’amplitude thermique moyenne pour les 3 mois de juin, juillet et août est proche de 14 degrés. Les altitudes varient entre 200 et 500 mètres. Je ne sais pas si ces facteurs climatologiques sont inhabituels dans la zone sud, mais cela semble fournir un terrain favorable aux vins blancs dont une bonne partie est commercialisée sous l’étiquette La Vieille Ferme de la famille Perrin. Mais je n’arrive pas à m’expliquer, en tout cas par des facteurs liés au climat, le fait que beaucoup des vins rouges que j’ai dégusté manquaient de fraîcheur et avaient parfois des tanins amers.

Les cépages autorisés en rouge sont :  syrahgrenache noir, mourvèdrecarignan et cinsault, mais on autorise aussi, en cépages secondaires, picpoul noircounoise noiregamay et pinot noir

Ma dégustation en générale

Il s’agissait d’un envoi fait par l’appellation et qui s’est constitué uniquement de vins rouges. Les vins étaient de différents millésimes, entre 2011 et 2015.

Difficile dans ce cas de comparer réellement les productions de chaque domaine, mais l’idée était d’avoir une idée globale de ce qu’on peut trouver dans le commerce sous le nom Luberon.

Beaucoup de ces vins semblait rechercher un peu trop d’extraction et, du coup, ont produit des tanins un peu sévères et, parfois, des amertumes excessifs. Des acidités m’ont semblé aussi un peu déficientes dans certains vins. Bon nombre sont en agriculture biologique, mais sans que cela ait un lien évident avec la qualité des vins. Il y avait aussi une tendance vers la bouteille très lourde dans les cuvées les plus chères. Je pense que cela devrait passer de mode.

Sur le plan positif, la qualité du fruit et de la maturité est excellente dans l’ensemble des vins. On serait étonné à moins dans un climat sudiste, mais quand-même.

Le Lubéron est une région à la mode sur le plan touristique, et cela se reflète aussi dans les prix de ces vins, qui, sans être déraisonnables (sauf pour un vin), n’est pas non plus très bas, avec un prix moyen autour de 12 euros.

Les meilleurs de la série

Château La Verrerie, Grand Deffand 2013

Syrah 95%, 5% Grenache

(prix 35 euros)

Ce vin, issu d’une parcelle spécifique, a la robe dense et le nez mur et puissant qui évoque des fruits noirs, la terre et les feuilles mortes. En bouche il est structuré autour de tanins fermes qui assèchent un peu la finale. C’est un bon jus assez intense, dans un style qui frise un peu trop la violence à mon goût. Aura besoin de quelques années en cave. Vin ambitieux, certes, mais prix élevé pour cette qualité.

 

Les Terres de Mas Lauris 2015

Grenache 60%, Syrah 40%

(prix 9 euros)

Joli fruité de type fruit noir. Des tanins bien présents et une amertume agréable donnent un vin de caractère, un peu raide pour l’instant. A attendre deux ou trois ans. Prix très raisonnable : on constate, entre ce vin et le précédent, que l’écart de prix entre deux vins de cette appellation peut être conséquent sans que le plaisir gustatif ne suit le même écart !

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Domaine des Peyre, Le Méridional 2014

Grenache Noir 50%, Syrah 35%, Carignan 15%

(prix 12,50 euros)

La robe rubis est plus claire que la plupart des vins de cette série. J’ai aimé le côté accessible et souple de ce vin qui a soigneusement évité tout excès en matière d’extraction. Un fruité fin, assez discret mais avec une bonne persistance. Il a de l’intensité en bouche avec des saveurs précises et des tanins fermes mais bien intégrés. Bonne longueur.

 

La Cavale 2014, Vignobles Paul Dubrule

Grenache, Syrah, Carignan

(prix 20 euros)

Robe d’un rubis de moyenne intensité. Nez fin, équilibré entre fruité discret et notes boisés qui tendent vers le sous-bois. Ce raffinement d’ensemble se confirme en bouche par un toucher fin, une relative allégresse, des tanins discrets et un fruité suffisant. Joli vin.

 

Château Val Joanis, Les Griottes 2015

90% syrah, 10% Grenache

(Prix 13/14 euros)

Issu d’un vignoble situés à près de 500 mètres d’altitude, ce vin a une robe rubis sombre aux bords pourpres. Nez intense qui mêle fruits aux épices. Ce fruité semble acidulé et vif en bouche, dans une structure souple, fine et peu tannique. La fiche technique annonce un élevage en barriques dont 30% sont neuves, mais ce bois est totalement intégré et je ne l’ai pas remarqué (toujours déguster avant le lire une fiche technique !). Très agréable par sa fraîcheur et la qualité de son fruité.

 

Marennon, Versant Nord

Syrah 80% Grenache 20%

Prix : 8,50 euros

J’ai perdu mes notes sur ce vin mais je me souviens de l’avoir trouvé bien équilibré entre fruité et structure. Il représente aussi un excellent rapport qualité/prix.

 

Les moins bien ou mal aimés

 

Fontenille 2014

Grenache 70% Syrah 30%

(prix inconnu)

Robe intense, pourpre. Nez intense et complexe, aux fruits noirs mais avec un accent animal qui me fait craindre une contamination de type brettanomyces. Belle qualité de fruits et structure en adéquation. La finale est ferme mais assez équilibré. A l’aération le côté animal semble se renforcer, et ma crainte aussi.

 

Château Clapier, cuvée Soprano 2014

Syrah 55% Grenache 25% Pinot Noir 20%

(Prix 13 euros)

Nez réduit, puis des arômes peu nets, à l’expression fruité brouillonne. Amertume et raideur en finale.

 

Château La Dorgonne 2011

Syrah 95% Grenache 5%

(Prix 13 euros)

Semble fatigué, oxydé et manquant de fruit mais conservant encore un boisé excessif.

Le bio n’est pas une panacée !

 

Château Les Eydins, cuvées des Consuls 2011

Grenache 70% Carignan 20% Syrah 10%

(Prix 14 euros)

Etiquette horrible, arômes médicinaux et tannins secs. Mais c’est bio alors certains vont adorer !

 

Bastide du Claux, Le Claux 2014

Syrah 65% Grenache 25% Mourvèdre 10%

(Prix 14 euros)

Dur et asséchant, à la finale amère. Bouteille d’une lourdeur inutile.

 

Domaine Théric, Les Luberonnes, Le Puy des Arts 2011

Grenache 60% Syrah 40%

(Prix 12 euros)

Robe évoluée, aux bords pâles. Une amertume sensible en bouche qui masque le fruit. Vin solide mais trop rustique et à la finale dure.

 

Domaine Le Novi, Amo Roujo

Grenache 85%, Syrah/Cinsault/Marselan 15%

(Prix introuvable)

Bouteille lourde et présentation soignée mais j’ai trouvé ce vin trop extrait et alcooleux. Il peut plaire à certains palais par sa puissance. Et c’est du bio.

 

David


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Vin orange comme le soleil juste avant le couchant

La couleur orange, c’est la couleur du dynamisme, c’est une couleur chaude, et qui, bizarrement, n’est attestée que depuis le 16es, avant on l’assimilait au rouge ou au jaune. Si le fruit, l’orange, apparaît déjà dans un poème du 11es, l’agrume a mis du temps pour transposer son nom dans le langage. Peut-être était-ce sa relation avec le roux des sorcières… Un terme qui nous vient du sanscrit नारङ्ग et qui se prononce nāraṅga, apporté par les Arabes qui le disent narandj qui donna naranja en castillan, orange chez nous.

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Et voilà qu’aujourd’hui, il se fait des vins orange (adjectif invariable). J’en ai déjà dégusté une tripotée avec bonheur et malheur, bref, comme pour les autres couleurs. Son originalité, la longue macération des grains entiers qui fait prendre aux raisins blancs des couleurs et en perdre aux raisins rouges. La Cuvée Pointilliste Orange 2016 m’a agréablement surpris, la voici.

Le Pointilliste Orange 2016 Grand Guilhem

La robe se teinte de rose orangé à la manière d’un soleil d’hiver juste avant l’heure du couché, quand l’écarlate commence à rougeoyer. Transparence doré cuivré, nette et pure, qui engage le nez à y plonger. Du fruit illico, de l’abricot sec, un zeste d’agrume confit, de la mangue, saupoudré de curcuma et de sauge, le tout relevé d’iode. Ça en promet à la bouche. Pas déçue, la voilà émue par la texture onctueuse du vin taquinée par une fraîcheur surprenante. De cette trame légèrement tannique jaillissent une multitude de fruits confits bien poivrés. Tout y est léger, aérien, singulier. Difficile de le rapprocher d’un blanc ou d’un rosé, ou encore d’un oxydatif, il emprunte aux trois quelques éléments et y ajoute les siens, comme la caresse tannique, l’onctuosité fraîche, un juteux délicat.

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Je le vois facilement à table avec des oursins, des pâtes à la langouste, du rouget ou encore des artichauts en barigoule, un poulet aux olives, pour les premiers qui me viennent à l’esprit.

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Côté vinification, les raisins sont récoltés, égrappés et mis à macérer pendant 4 mois dans une jarre en terre cuite. Gilles Contrepois, le vigneron, enfonce régulièrement le chapeau de marc et ouille de temps en temps. Le plus étonnant, les Macabeo (avec un seul c) qui ont tendance à facilement s’oxyder n’en présente qu’une trace qui va bien au vin, cela lui apporte un supplément à la fois de fraîcheur et de gras.

Pour qui veut en connaître le prix : 29€.

J’avais eu un coup de cœur pour son Fitou l’an dernier, bio et presque sans soufre, c à d, droit et fruité. Et pour qui n’ose la couleur du Red Leicester,

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Angels 2014 Fitou du Domaine Grand Guilhem

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Sa pourpre sombre annonce la noblesse de son maintien, nez délicat mais néanmoins expressif de marmelade de fruits noir délicatement poivrés, une structure ferme, bien équilibrée aux tanins serrés mais croquant de jus affolant les papilles. Et puis, il y a cette fraîcheur, peut-être maritime, rappelant les embruns et avivant les impressions de garrigues et de chair de myrtille. La cuvée est sans soufre ajouté. Elle assemble 90% de Carignan et 10% de Grenache plantés en 1982. Élevé en barriques.

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www.grandguilhem.fr

Ciao

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Marco

 

 


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Un grand Pinot Noir accessible à tous (sauf peut-être en prix).

Le cépage Pinot Noir représente une sorte de graal pour tant d’amateurs de vin. Le résultat est une envolée pas toujours raisonnable des prix, particulièrement en Bourgogne, mais pas seulement. Difficile, par exemple, de trouver à des prix abordables de grands vins de Pinot Noir en Allemagne, en Nouvelle Zélande, en Australie, en Oregon, en Californie ou ailleurs dans les quelques localités sur cette terre qui permettent à ce cépage exigeant à la fois  d’atteindre un bon niveau de maturité et d’éviter les excès de chaleur qui nuiraient à sa finesse.

J’avoue être trop souvent déçu par des Bourgogne rouges, surtout vu les prix demandés, même si les meilleurs sont capables de m’émouvoir jusqu’aux larmes. Je ne sais pas trop quelles sont les raisons d’une telle irrégularité dans la qualité et le plaisir gustatif. Cela reste assez mystérieux pour moi, d’autant plus que je n’y trouve que peu de corrélation avec les niveaux de prix : des Bourgognes modestes peuvent s’avérer très agréables tandis que certains appellations prestigieuses peuvent donner des vins durs, sans fruit et sans finesse de texture.

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A son meilleur le Pinot Noir peut sublimer l’expérience gustative dans un élan de parfums délicats, parfois mais pas toujours à l’accent terrien, mais surtout associé à une texture fine et soyeuse qui nous rappelle que ce cépage n’est pas un monstre tannique et que rien ne sert de lui forcer la main par une extraction appuyée. J’ai dégusté, la semaine dernière, un vin qui illustre bien tout ce qui j’aime dans ce cépage : c’est à dire une fruité fin et persistant, un toucher délicat qui réveille le palais, et le tout emballé dans une étoffe soyeuse qui semble mûre mais jamais lourde. Ce vin vient de l’Afrique du Sud, de la région de Walker Bay et de la vallée de Hemel-en-Aarde qui aboutit à la baie éponyme vers le port d’Hermanus. Le producteur se nomme Bouchard Finlayson et la cuvée porte le nom Galpin Peak. Le vin était du millésime 2013.

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Peter Finlayson (ci-dessus) est le fondateur et le winemaker de ce domaine. La connection historique avec un membre de la famille Bouchard n’existe plus. Ce millésime est le 21ème de cette cuvée qui porte le nom d’une des montagnes qui entourent cette vallée dont le climat méridional (hémisphère sud) est fraîche et relativement pluvieuse pour l’Afrique du Sud. La température moyenne pendant les 4 mois d’été à Hemel-en-Aarde est de 25°C et la pluviométrie moyenne annuelle est de 750 millimètres. Finlayson a adopté, dès le départ, une haute densité de plantation pour son vignoble et son chai ressemble assez, à l’intérieur, à un chai bourguignon avec une partie en terre battue pour conserver un bon taux d’humidité. La fermentation alcoolique a lieu en cuves inox puis le vin passe en barriques de chêne français pour une fermentation malolactique. Le temps passé en barriques, dont 30% sont neuves, est de 10 mois en moyen.

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Ce qui m’a plu immédiatement dans ce vin est la grande facilité avec laquelle il vous séduit : nul besoin de se torturer l’esprit pour lui chercher des qualités car il est délicieux dès le premier contact. Le nez d’abord, avec des arômes de cerises fraîches très élégantes, puis la bouche qui offre en plus une texture aussi soyeuse qu’enlevé. C’est le contraire d’un vin concentré, mais on sent que le fruit est parfaitement mur, sans que la perception de l’alcool (proche de 14°) ne vienne alourdir ou chauffer le palais. La longueur est très honorable en la finale parfaitement équilibrée, laissant la palais en forme pour la suite. C’est un grand Pinot Noir qui peut plaire à toutes sortes d’amateurs, et pas seulement aux aficianados de ce cépage. Son prix public en France se situe dans la zone 35/40 euros, ce qui n’est pas donné mais, pour avoir une qualité équivalente ailleurs avec des vins de ce cépage tant prisé, je pense qu’il faudrait débourser au moins 50/60 euros.

 

David


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Les vins de Jean-Louis Chave, le restaurant Taillevent et un repas aux truffes

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Mais qu’est-ce qui a bien pu frapper l’auteur de ces lignes, lui qui pourfend régulièrement l’élitisme et les vins chers ? Aurait-il succombé aux tentations de la décadence, se serait-il vendu ? Il y a peut-être un peu de cela, mais surtout, plaiderai-je, une forme d’admiration pour une tel niveau de qualité, et si durable. Certes, je n’ai pas les moyens de me payer ces vins, sauf très exceptionnellement, ni de fréquenter souvent ce genre d’établissement, mais quand j’en ai l’opportunité, grâce à une invitation, je vais quand-même aller voir et déguster car côtoyer des grands vins dans un établissement qui les met en avant avec un service impeccable depuis plus de 50 ans est une chance qu’il serait stupide de refuser.

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Une des attractions de ce déjeuner/dégustation du 16 janvier dernier (et pour moi la principale) était la possibilité de déguster des vins de Jean-Louis Chave, blancs et rouges, à pleine maturité. La capacité de vieillir de ces vins-là n’est peut-être plus à prouver, mais les occasions de le vérifier et de les apprécier ne sont pas bien courantes. Les deux Hermitages blancs de J-L Chave venaient des millésimes 2001 et 2007, et les rouges de 2000 et 2012 (ce dernier étant là pour voir si un Hermitage peut aussi se boire dans sa jeunesse). Comme cerise sur le gâteau, nous avions aussi eu droit au très rare Vin de Paille de 1996, vin inoubliable mais qui est si rare qu’il ne figurera pas sur le menu qui sera proposé aux clients. Nous avons eu de la chance !

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L’occasion était provoqué par un programme de menus récemment mis en place par Taillevent et qui consiste à créer des menus de saison autour de vins et de vignerons qui font partie de leur cave inestimable depuis longtemps et de les proposer à sa clientèle pendant un certains temps.. Car il ne faut pas oublier que Taillevent, depuis les années 1940 (nous sommes nés la même année, en 1946!), a été un pionnier dans la constitution d’une très belle carte de vins basé sur la qualité des vins et pas seulement sur la réputation ancienne des producteurs ou de leurs appellations. On ne compte plus les vignerons qui ont été lancés par l’établissement fondé par la famille Vrinat et repris par la famille Gardinier dans le même esprit. Pierre Bérot, l’homme du vin de Taillevent, assure la continuité de cette démarche louable.

Après un menu autour des vins piémontais de Roberto Voerzio et la truffe blanche, la lumière revient en France pour associer truffe noir et vins d’Hermitage de Jean-Louis Chave, qui a succédé à son père Gérard et à 14 autres générations de cette famille qui est installé dans la région depuis 1481 et qui a constitué son domaine sur la colline de l’Hermitage au 19ème siècle. Longévité aussi remarquable que rarissime ! Les accords de ce menu, qui sera proposé à la clientèle du restaurant jusqu’au début mars, associe les vins d’Hermitage de Chave à un menu au fort accent de melanosprum concocté par le chef, le languedocien Alain Solivérès. J’aime bien les truffes, même si je trouve leur prix exagéré, et je dois dire que les accords de ce menu fonctionnaient très bien. Mais j’étais là avant tout pour les vins, et là, aucune déception à l’horizon : il s’agit de très grands vins qui gagnent en complexité avec le temps (ce qui peut-être la définition même d’un grand vin).

img_7948Jean-Louis Chave en train de tester ses flacons avant le déjeuner

 

Pour le déjeuner auquel j’ai eu la chance d’assister, il fallait deux bouteilles par vin, ou bien, dans le cas du rouge 2012, un magnum. Ce qui est spécifique aux bouteilles issues de millésimes anciens est la disparité entre flacons causés par l’étanchéité variable entre un morceau de liège et un autre. J’ai pu participer à la dégustation préalable des flacons et, dans le cas des trois vins ayant un peu d’âge et servis en bouteille, il y avait des différences sensibles entre les deux bouteilles de chaque vin concerné.

Le domaine Chave possède 14 hectares d’Hermitage et à peu près autant de Saint Joseph depuis le rachat du Domaine de l’Arbalestrier. Jean-Louis est à plein temps sur le domaine depuis 1992 et en est la responsable actuel. Ce domaine a historiquement favorisé les assemblages entre les vins issus de leurs différentes parcelles qui se situent dans sept lieu-dits différents de l’appellation Hermitage. Les approches viticoles varient en fonction des natures des sols, allant des porte-greffes aux détails de culture. Les traitements et la gestion foliaire sont adaptés à chaque parcelle pour optimiser la maturité des raisins. Pareil pour la vinification car certaines parcelles nécessitent plus ou moins d’extraction par exemple, mais aussi un temps d’élevage qui peut varier de 18 à 24 mois. Il est intéressant de noter que, depuis 25 ans, Chave importe depuis l’Australie des plantes de syrah/shiraz car c’est ce pays qui en possède les plus anciens exemples au monde, souvent non-greffés. Le paramètre de l’âge des vignes est un ingrédient important pour Chave. Pour Jean-Louis, une vieille vigne a 80 ans, et une vigne commence à produire un vin intéressant à partir de 20 ans.

Quand je l’ai interrogé sur l’âge idéal pour consommer un de ses vins, Jean-Louis estime que ses Hermitages se dégustent bien jeunes, avant 5 ou 6 ans, pour ensuite se refermer jusqu’à atteindre 10 à 15 ans. Les Saint-Joseph sont accessibles plus jeunes. Les restaurants qui servent ses vins depuis longtemps, comme Taillevent, méritent, selon lui, qu’il garde une part des ses vieux millésimes en cave chez lui afin de les servir une fois les vins arrivés à maturité, car la charge financière pour une restaurant devient prohibitif autrement. Quant à sa sensibilité aux vins de autres, elle penche nettement vers la Bourgogne, à cause de son accent sur le rôle du terroir et ses nuances, même si c’est l’assemblage entre parcelles qui prévaut chez lui.

Taillevent vend des vins de Chave depuis les années 1960. Belle fidelité ! Pierre Bérot est arrivé plus tard mais, avec le soutient des propriétaires, a maintenu cette politique de garde des vins afin de proposer des vins ayant de l’âge à sa clientèle. Pour vous donner une idée de la profondeur de cette carte admirable (sans parler de sa largeur), j’ai compté 8 millésimes de l’Hermitage blanc de Chave en bouteilles et 4 en magnums. Pour le rouge il y en a 6 en bouteilles et 3 en magnums. Les prix ne sont pas délirants pour de telles raretés, même si je n’en ai pas les moyens à titre personnel. Ils démarrent à 250 euros pour les bouteilles de blanc et 290 euros pour les rouges pour des vins ayant plus de 10 ans.

Et le goût des vins ? On y arrive ! Je vais tenter de les décrire dans l’ordre de service et vous noterez que nous avons alterné entre vins blancs et vins rouges en fonction du plat : autre signe de l’intelligence du travail de Taillevent. Après un verre de l’excellente cuvée Taillevent élaboré par Deutz, voici l’Hermitage blanc 2007, servi avec des langoustines croustillantes, céleri et truffes. Ce vin a une très grande suavité qui habille sa puissance naturelle ; vin très complexe qui s’ouvre progressivement sur des couches de saveurs que je ne vais même pas tenter de décrire et une grande longueur. J’ai trouvé ce vin splendide. Ensuite, pour accompagner l’épeautre comme un risotto à la truffe noir, l’Hermitage rouge 2012 en magnum. Vin jeune, au fruité ferme de petites baies et encore une touche d’herbes comme de l’estragon qui lui apporte une note de fraîcheur : un vin presque délicat. Servi avec un bar de ligne, artichauts, cébettes et truffe noire, je placerai l’Hermitage blanc 2001 au-dessus même du très beau 2007 pour sa finesse accrue. C’est riche sans excès mais aussi très alerte et possédant encore cette magnifique patine qui lui vient avec le temps. Un très grand vin blanc. Avec un suprême de pigeon en feuilleté de foie gras, chou vert et truffe noire, L’Hermitage rouge 2000 laisse se dérouler très progressivement sa finesse et sa complexité ; son fruité est totalement fondu dans ses tanins fins et la longueur est considérable.

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Pour finir, avec un dessert à base d’amandes, de noisettes et de crème brûlée au café, l’extraordinaire Vin de Paille 1996 qui j’ai mentionné ci-dessus. Sa fermentation fut si lente que le vin a passé 12 ans en fût. Enorme de complexité, riche mais finissant presque sec, grande finesse de texture autour de notes amères qui rappellent l’écorce d’orange, notes de sirop de figues et plein d’autres choses que je suis incapable de décrire. Un vin comme cela vous laisse sans voix !

Merci à Chave et merci à Taillevent pour un grand moment.

 

David

 

 

 


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Shorts – NZ tasting + St John

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Yesterday was the annual New Zealand London tasting. I spent a little over an hour there as I find large generic tastings increasingly uncongenial – must be a sign of reaching middle age, I suppose …….

Anyway I did spend enough time at the tasting to discover the wines of Clos Marguerite, a small producer in Marlborough. As the name might indicate this 10-hectare vineyard has close links with a French speaking country – not France but Belgium. It is owned and run by Jean-Charles Van Hove and Marguerite Dubois from Belgium where they married and then set off to New Zealand to seek their fortune – or rather establish their own vineyard.

In 1998 they bought 10 hectares in the Awatere Valley, the most southernly part of Marlborough and most enclosed valley. It wasn’t until 2000 that they started to plant.See here. In the meantime Jean-Charles worked as wine-maker for a number of NZ companies. See here.

 

 

There were three Clos Marguerite wines to taste – 2016 and 2015 Sauvignon Blanc and the 2012 Pinot Noir. I was impressed by the nicely restrained 2016 Sauvignon Blanc – the 2015 is a little more opulent but still attractive. Equally I liked the quite bricky coloured 2012 Pinot Noir with its silky texture, delicacy and length. The wines are distributed in the UK by Clark Foyster.

 

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Isabelle Clark and Lance Foyster MW

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bu0a0644Sophie Lafourcade Cachard, Domaine les Luquettes, Provence 

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Diane Cauvin, Château Colombière, Fronton

On Saturday we were invited to join St John Restaurant‘s annual growers lunch, which was a great opportunity to taste many of the wines on the restaurant’s list, meet the growers and enjoy a long lunch – we could get addicted to this. Above are two of the growers, whose wines we particularly liked and who were present at the lunch – Diane from Fronton and Sophie from Bandol.

CRM and I are planning a charity ride from Pauillac to La Livinière in the Minervois where Trevor Gulliver and Fergus Henderson, the owners of St John, have a vineyard. The ride will be to raise money for a Parkinson’s charity as Fergus has had this disease for some time. We will be riding in June to coincide with Fergus and Trevor’s annual Fête des Vins in La Livinière. More details to follow.

Jim Budd


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Vendôme, Vendôme…

Un des grands plaisirs de ce métier, c’est de pouvoir jeter un peu de lumière sur des petits coins de vignoble qui en manquent parfois cruellement. C’est le cas des Coteaux du Vendômois, je pense. Et pourtant, non seulement la région est pittoresque, non seulement son vignoble (à peine 150 ha) est très ancien, mais il recèle un trésor rare, un cépage trop modeste, j’ai nommé le Pineau d’Aunis.

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Aunis soit qui mal y pense

Également connu sous le nom de Chenin Noir (bien qu’il n’ait pas de parenté avec le Chenin Blanc), ce cépage vigoureux est sans doute un des plus anciens de la région. Certains lui voient des origines rochelaises (d’où son nom), d’autres béarnaises.

Aujourd’hui, on le trouve surtout dans la vallée du Loir; toutes régions confondues, la surface cultivée ne dépasse guère les 600ha.

On le connaît principalement pour les vins rosés ou gris, dont nous parlait l’ami Marc, ici même, il y a quelques mois; mais moyennant une  macération plus longue, il peut également donner des rouges bien colorés. Dans les deux cas, ce qui frappe, avec le Pineau d’Aunis, ce sont les épices (admirez la rime!).

Pour illustrer les belles dispositions de ce cépage et des Coteaux du Vendômois (reconnu en AOC en 2001 seulement), voici une cuvée élaborée par Patrice Colin, un des vignerons emblématiques de l’appellation, qui exploite 25ha (en bio) autour de Thoré la Rochette.

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Assez sombre dans le verre, avec quelques reflets violacés, voilà un vin qui ne fait pas son âge à l’œil; ni au nez, qui présente une aromatique très fraîche centrée sur la cerise (guigne, griotte), l’épinette et la prunelle. La bouche est dans le droit fil de cette fraîcheur fruitée, avec en plus, une pincée de poivre.img_0810

Ce vin puise dans sa charpente acide un équilibre de funambule – une qualité bien  ligérienne. Il n’est pas issu du seul Pineau d’Aunis, mais contient aussi du Pinot noir (également appelé auvernat noir, localement) et du Cabernet Franc. 

La règle veut que le Pineau d’Aunis constitue au moins la moitié de l’assemblage des rouges  de l’appellation; tandis que le Gamay également autorisé par le cahier des charges, ne peut dépasser 20%.

Un peu d’histoire… en chanson

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire écouter ici la chanson de David Crosby, Orléans, dont les paroles évoquent la bonne ville de Vendôme. Et pourquoi donc? Parce que lors de la guerre de 100 ans, la ville était une des dernières à être contrôlée par Charles VII face aux Anglais (on l’appelait d’ailleurs le Petit Roi de Bourges). Initialement intitulée Le Carillon de Vendôme, la chanson égraine quelques une de ses maigres possessions: Orléans, Beaugency, Notre Dame de Cléry, Vendôme, Vendôme! Notons par ailleurs que les vins de la région étaient alors très appréciés.

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Fabulons un peu: et si les Coteaux du Vendômois étaient les héritiers de ce que l’on appelait naguère le « gentil vin françois »? Le vin de Jeanne d’Arc, à l’époque où les Anglais vendangeaient l’Aquitaine, les Bourguignons la Bourgogne, et où ni la rive Est du Rhône, ni l’Alsace, ni la Lorraine n’étaient françaises…

Je laisse nos amis régionalistes vous expliquer à quel point il est plus noble et plus fashionable, aujourd’hui, de se dire basque, limbourgeois ou berrichon plutôt que français, belge ou espagnol. C’est leur droit, comme c’est le mien de penser autrement.

Je laisse à nos amis internationalistes le soin de vous convaincre que la notion de souche n’existe que sous le microscope ou quand les arbres sont morts.

Mais moi, je suis très attaché à mon pays, dans son intégrité comme dans sa diversité. Aussi, dans mon métier, j’aime à ancrer tel vin à tel clocher, à telle montagne, à telle rivière, à telle communauté vigneronne, ou à le rapprocher de tel événement de l’histoire de ce que naguère, sans vergogne, on appelait une patrie – la terre de nos pères (et de nos mères). J’ai été Charlie, j’ai été Bardo, j’ai été Nice, j’ai été Berlin. Mais surtout, je suis France. Vendôme, Vendôme!

Hervé Lalauimg_0804


2 Commentaires

La der des der ?

Le problème lorsque ça marche bien pour le vigneron, c’est qu’il se sent vite à l’étroit, quelque peu coincé avec, en plus, une cuvée qui occupe l’espace médiatique au détriment parfois des autres. C’est l’occasion de se recentrer, de faire un bilan et de se dire qu’après tout, si le public le demande, pourquoi ne pas continuer… Olivier Jullien, lui, préfère tout arrêter. Non pas mettre fin au « vigneronnage » (quoiqu’on ne sait jamais avec lui…) pour mieux se consacrer à la pêche à la mouche, sa passion… Non, il préfère saborder une cuvée qui marchait du feu de dieu, trop peut-être, sa cuvée « Les États d’âme » qui, à chaque fois que nous en buvions, nous faisaient voir une partie de lui même, celle d’un lutin languedocien jouant avec les terroirs, les cépages, les vinifications pour nous livrer un instantané de son univers.

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À chaque parution, nous, les amateurs, y allions de nos commentaires, mais surtout de nos élucubrations : à quoi jouait le petit prince du Languedoc ? Vers quelle nouvelle facétie voulait-il nous entraîner ? Vers quel coteau ? Plus de grenache cette fois-ci ? Moins de Carignan ? À moins que le Mourvèdre ne vienne troubler les esprits ?  Pour pimenter nos avis, le vigneron volontiers poète ajoutait un peu ou beaucoup de sa prose sur l’étiquette permettant un approche plus hédoniste que celle, trop factuelle, d’une récitation purement technique. Grâce à lui, on lisait le vin tout en le buvant ! Combien de millésimes le vigneron a-t-il réalisé sous ce nom ? Honnêtement je ne sais plus et cela n’est pas le plus important quand on connaît bien le personnage imprévisible qu’est Olivier Jullien. Il paraît en effet que ce n’est pas la première fois qu’il annonce la fin de ses États d’âme.

wp_20161231_003J’ai acheté le dernier millésime des États d’âme, un 2013. Je me le suis aussi offert au restaurant bar à vins, Le Chameau Ivre (chez Philippe Catusse, à Béziers), où il est arrivé sur table au prix caviste (25,50 €) ce qui, compte tenu de la notoriété de ce Terrasses du Larzac, reste raisonnable… Sur la cuisine très orientée mer le bougre n’avait au début pas trop sa place, mais cela ne nous a pas empêché de vider la bouteille en moins d’une heure, après avoir démarré par un Brut Nature de Drappier, suivi d’un Côte-de-Brouilly 2010 de Jean-Paul Brun. Avec dix années de plus, le Mas Julien, puissant et marqué par de beaux tannins, eut été parfait. Fort heureusement, un plat allait vite le mettre en valeur : la raviole de sanglier, un goût de civet mêlé de légèreté. J’aurais pu opter à la rigueur pour le 2011, plus mûr, mais il me fallait à tout prix tester ce 2013 pour constater que mon unique exemplaire devait encore séjourner longuement en cave.

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Le chameau est l’animal totémique de Béziers.

Quel enseignement tirer de tout cela ? À la place d’Olivier, j’aurais maintenu en vie cette cuvée pour en faire la cuvée-référence du domaine. C’eut été un bon moyen de se remettre  doublement en question trente ans après. À la fois en explorant de nouvelles voies pour « Les États d’Ame » permettant ainsi d’élargir son public, mais aussi pour envisager la création d’autres cuvées capables de soutenir ou de remplacer celles qui existent déjà. L’autre enseignement réside dans le fond de sagesse du vigneron qui, tout en étant un « caractère » comme l’on dit, n’a rien de farfelu. Malgré la gloire qu’il tire du vin, le gars reste les pieds sur terre et ne fanfaronne pas avec des prix élevés permettant ainsi à tout amateur de s’offrir une de ses bouteilles, même au restaurant, et de s’évader ainsi un peu plus haut vers les garrigues du Languedoc. Pour ce dernier repas de l’année tout en célébrant l’anniversaire de Brigitte, ma compagne, nous avons pu festoyer en nous ruinant sagement…

Michel Smith

PS Lire aussi le très recommandable livre « La Mécanique des Vins » par Laure Gasparotto et Olivier Jullien (Grasset)