Voyage en Malvoisie (III) : étonnantes rencontres à Salina

Bon nombre de vignerons en Europe, même installés de longue date dans leur vignoble, font grise mine, quand ils ne broient pas du noir, face à la situation économique ou écologique; il suffit cependant de sortir des sentiers battus pour découvrir des parcours de vie singuliers.

Ainsi, sur la petite île éolienne de Salina, où on croise un «babacool» attachant, une parente de ministre français, une sommelière qui a fermé son restaurant, pourtant étoilé Michelin, près de Florence, devenue la compagne du patron d’une table de Malfa, où officie sa sœur, cuisinière prometteuse…

Salina vue d’avion (photo C. Steger)

Jadis, la malvoisie se cultivait sur des échalas, comme en Côte-Rôtie, sur le modèle de l’albarello. Aujourd’hui, elle est généralement tendue sur fil… Mais certains perpétuent la tradition. D’autres continuent à faire macérer leur rouge, comme dans la vallée du Douro, dans des bacs en pierre. A Salina, on vit de la viticulture et de la récolte des câpres, tous les dix jours, de juin à septembre.

Salina, Monte dei Porri (photo E. Brunner)

 

La malvoisie «comme autrefois» n’est pas un produit facile à écouler, dans l’étroit créneau des vins liquoreux. Chez Virgona, depuis 15 ans, on s’est diversifié. Câpres sous toutes les formes, y compris en confiture… Et des flacons curieux, comme ce «spumante». Le vin de base est envoyé en camion citerne, par ferry, puis par autoroute, jusque dans le Nord de l’Italie, à Valdobbiadene, la patrie du prosecco. Deux jours de voyage pour ce jus, qui prend sa mousse en méthode Charmat, avant que les 3’000 bouteilles reviennent sur l’île : un mousseux «extra dry», un peu dosé, mais agréable. 

Branchez Francesco Fenech sur la malvoisie : il est intarissable… Son béret bleu ne le quitte plus. Il dort même avec. Car c’est le grand Lucio Dalla, icône de la chanson italienne, mort à Montreux, en pleine tournée, en mars 2012, qui le lui a offert. Les Fenech sont originaires d’une autre île méditerranéenne, de Malte. Une bonne partie de la famille a émigré à Boston, aux Etats-Unis… La malvoisie favorite du vigneron, baptisée du nom de sa fille de 21 ans, Maddalena, est «mon dream» : elle est sèche, sent la glycine, vive en bouche, d’une fraîcheur marine. Jeune, le «passito» 2021, offre des goûts de mangue bien mûre et le «Disiato», une «solera» de 2016, à la riche matière, embaume le raisin de Corinthe… Des malvoisies et autant de versions : «Elle est comme ça, la malvoisie ! Chaque année différente. Une interprétation entre l’alcool et le sucre, un équilibre toujours difficile à obtenir», explique le jeune sexagénaire, adepte de la «viticulture héroïque» et de son concours (CERVIM), à Aoste. Un jour, il y est allé, «con la machina». En voiture : «Je me suis arrêté à chaque œnothèque. J’ai proposé mon vin : vous l’appréciez, alors vous pouvez le vendre… Sinon tant pis !» Et il a poursuivi par Grenoble dans une tournée épique.

Dans le village de Malfa, au bord de la mer, rendez-vous chez Barbanacoli ; ça n’est le nom ni du jeune vigneron, absent, ni de sa compagne. La charmante jeune femme qui fait déguster un vin orange «totalement nature», à base de 80% de catarato et 20% de malvoisie, macéré deux semaines en jarres de terre cuite — incroyable collection au Musée de Lipari, soit dit en passant ! — , Clara Schwarzenberg, s’avère la petite fille d’un ministre de la Santé français. Avec bagout, la Parisienne défend les vins du petit domaine, conseillé par un consultant sicilien de Marsala… Sur ses 3 hectares, le domaine a pas mal de rouge, du «corinto nero», qui donne de petites grappes serrées, aux baies bleues, «le bazar à vendanger !», pour un vin rustique, lui aussi très nature (sans élevage en bois).

On a d’abord visité les vignes du propriétaires du restaurant Signum, et de sa charmante hostellerie (30 chambres) noyée dans la verdure, avec vue sur la mer. Le M 2021, à base de 80% de malvoisie, un IGT Salina bianco, offre un beau nez, aux notes salines et de fumée, de cendre froide, sur une bonne acidité. On retrouve ces caractéristiques volcaniques, qui rappellent un peu un riesling allemand, sur le V 2020, plus gras, plus puissant, bâtonné en barrique.

Des blancs secs vendus 40 et 55 euros la bouteille. Et dont une bonne partie se boit au restaurant, Signum, étoilé Michelin.

La jeune cheffe, Martina Caruso — Caruso, comme le «tube» planétaire de Lucio Dalla ! —, est une virtuose : elle réinvente la «bagna cauda» piémontaise, sert de la sériole en carpaccio, avec des anchois, frais, qu’on retrouve avec du fenouil sauvage et des pignons sur des spaghettis «al dente», puis des «fagottinis» à la saucisse molle calabraise (la «n’duja»), et du poulpe tendrissime. 

Son frère Luca (photo ci-dessus) fait valser les blancs, tous plus rares les uns que les autres : un «Isola bianca» 2018 de Lipari, titrant 11%, vif et un peu amer, et des vins de Nino Caravaglio — un vigneron de Salina qui a le vent en poupe et construit une nouvelle cave en blocs de lave noire —, l’un élevé en amphore, l’autre en fût d’acacia, après macération à froid (ou pas…), en collaboration avec tel «pizzaiolo», entrepreneur qui a réussi à Londres, et tel journaliste vedette à Rome, un troisième, conçu avec un chef triple étoilé du Haut Adige, qui s’est acheté une maison à Malfa, loin de ses montagnes enneigées.

Le tourbillon n’épargne pas le Stromboli et son premier vin sec, «Verticale», dont on attendait davantage, à tort : on n’assiste pas à une éruption tous les jours… Et on termine par un «gelato al capero», aux câpres doux : renversant !

Venue du fond des âges, peut-être la plus ancienne variété de raisin connue au monde, naviguant sur la Méditerranée, via la Sérénissime, où elle a une rue à son nom, la malvoisie devient un continent, informe et chic pour «happy few» qui s’achètent une barrique ici, une amphore là… Avec un zeste de décadence, entre «dolce vita» et «farniente» : qui, aux premiers jours de 2023, ne se prétend pas «vigneron» ?

Pierre Thomas

Texte et photos (sauf mention contraire)

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