Carignan Story, le retour : du septième jour au septième ciel !

Notre ami Michel Smith nous revient, avec, devinez quoi, un Carignan (de Fitou), histoire de réarmorcer la pompe de sa belle rubrique…
Laurent Maynadier
Je ne connais guère de vigneron plus généreux que Laurent Maynadier. 
Je vous rassure : partout de par le pays, les vignerons généreux – parfois grincheux, toujours heureux – se ramassent à la pelle, comme disait le poète! Je pourrais vous en parler des heures tellement j’en connais…
Mais celui-là, c’est particulier. Pourquoi donc ? Parce qu’il m’a fait verser une larme pas plus tard que ce matin. Et même deux ou trois larmes. Oui, des larmichettes de vin de Carignan. Tout cela parce je l’ai imaginé inspectant ses pièces de vignes sur ses terres chaudes, caillouteuses et sauvages de Fitou. Le petit vent chaud n’a pas pu sécher les larmes qu’il tentait de retenir, j’en suis sûr.

Que voulez-vous, on a beau être vigneron on n’en est pas moins homme. C’est pas un métier, vigneron, puisque c’est une vocation. Et puis j’imaginais Marie pleurer avec lui. J’étais triste aussi, mais certainement pas autant qu’eux. Marie et Laurent, un couple humain, habitant dans un virage du bas de Fitou.
Fitou, un cru (qui l’eut cru, depuis l’année de ma naissance) et un village du littoral languedocien. Marie et Laurent sont les re-fondateurs du Domaine du Champ des Soeurs, lui-même fondé sur des générations vigneronnes, planteurs et arracheurs de ceps jonglant à vie sur les modes du vin et sur les caprices de la nature, sans oublier les fluctuations par courants d’air du prix de l’hecto.
Difficile de choisir un vigneron parmi tant d’autres, comme je le fais aujourd’hui. Et Laurent va certainement penser : « Mais pourquoi moi »?
Alors, fini les mouchoirs ! Revenons au Carignan. Laurent en a gardé pas mal, résistant comme d’autres vaillants soldats aux tirades des « spécialistes » et des « experts » qui voulaient tout faire arracher. Même si les fruits caramélisés et les feuilles fripées de ces anciens combattants de ceps évoquent le passage du chalumeau, j’ai foi en Laurent pour que ses putains de vieilles souches repartent de plus belle ! Si ce n’est cet été, ce sera en 2020 pour, qui sait, une année du siècle, une de plus !

Je viens d’ouvrir une bouteille du « Septième Jour » que Laurent, l’autre jour, avait mis dans nos bras, l’air de dire : « Tu verras, tu me diras ce que tu en penses »
C’est le jus frais d’un de ces carignans de malheur entonné (en 2017, je suppose car le bouchon ne le dit pas) sept jours après sa vendange dans un demi-muids que je suppose aussi neuf pour un séjour forcé de 18 mois d’emprisonnement. Ce dernier mot me fait rire au passage, les rares facebookiens qui me suivent sauront pourquoi.

Je vais tâcher d’en finir avec ce vin et ce ne sera pas difficile puisque la bouteille vient de s’épuiser le temps d’écrire ces mots. Pour un jus supposé tannique, j’ai en bouche ce que mon dérisoire vocabulaire traduit par un « tapis soyeux ». Je suis encore sur un fruit délicat de cerise, une gelée frémissante. L’ensemble est élégant, discrètement boisé au sens où il s’agirait plutôt d’une fine épice dont vous m’épargnerez le nom puisqu’elle ne me saute pas aux narines, compte tenu du fait que ce n’est guère facile par cette chaleur de diable de jouer au pro, au savant que je ne suis pas.


Servi bien frais dans mon verre, il se boit sans aucune difficulté. Il te ressemble, Laurent Maynadier. Il te va comme un gant ! Et je suis profondément heureux, en le buvant, joyeux même rien que de songer qu’il est le fruit pur de ton imagination de vigneron. Tu es un vigneron qui prend des risques et qui, en plus, aime ça. Non pas par simple goût du risque, mais parce que ton métier, celui que tu as choisi après l’avoir tant désiré, te force à aller par monts et par vaux, contre vents et marées. Sois rassuré, tes vignes savent quel capitaine tu es pour elles.
Mêmes brûlées, elles te disent avec moi : « Bon vent, marin-vigneron ! Mène nous à bon port ! Les esprits sont avec toi ! »

Michel Smith

PS. Après ma dégustation, Laurent Meynadier m’a adressé ce message que je vous livre en guise de précisions : « En 2016 les brettanomyces se sont invitées dans un demi-muids. Nous l’avons isolé et conservé 18 mois pour voir comment il réagissait. Les 12 premiers mois ont été pitoyables. Au 15eme, le changement a été perceptible et au 18eme nous avons choisi de le mettre en bouteille.

Sur le domaine nous travaillons sans sulfites durant les vinifications et sans levurage. Les levures indigènes ont donc toute leur place et les brettanomyces aussi. Je tiens à préciser que je ne suis pas un intégriste : si je vois un problème, je me réserve la possibilité d’intervenir. Mais dans ce cas-là, les brettanomyces avaient déjà dégradé tous les sucres et c’est l’élevage qui a été bénéfique. Tu as raison, Michel, ce vin me ressemble. Il a eu beaucoup de chance et a été bien accompagné par Marie et notre fils, Alban. »

11 réflexions sur “Carignan Story, le retour : du septième jour au septième ciel !

  1. jean-marie PAUL

    Miraccolo ! Un élevage sous bretts ( ce n’est pas moi qui le dit ) et le vin n’est ni sec ni phénolé .
    Du fruit et des tanins soyeux comme sur une contre-étiquette de GD
    C’est beau l’amitié.

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  2. georgestruc

    L’enthousiasme de Michel est magnifié dans ce billet pétri d’amitié vigneronne et d’amour pour ce fichu cépage, le Carignan. Et on ne peut que louer cette façon bien à lui qu’il a de transmettre cette passion. Là où je reste figé, comme un setter à l’arrêt devant une bécasse qui a piété pendant des dizaines de mètres, c’est au sujet des brettanomyces de cette cave, si gentils et si propres qu’ils ne laissent aucune trace. Va falloir isoler cette souche et la proposer à des faiseurs de vins « nature »…Tout comme J.M. Paul, je dis : Miracolo !! (mais avec un seul « c »). Bref, faut pas charrier.

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    1. Michel Smith

      Merci, Georges. Mais va falloir décrocher ta bécasse avant qu’elle ne tombe parterre et s’y retrouve complètement faisandé. Bel été !

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  3. Un joli texte Michel que tu as dû rédiger d’un seul trait guidé par l’envie d’écrire. C’est enjoué comme on aime, tendre et velouté comme les tanins du vin présenté, n’en déplaise à ceux qui en ont toujours à y redire.
    Marco

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  4. laurent maynadier

    Michel, depuis le début tu nous as suivis.Je me souviens encore de cette première poignée de main au Mas Crémat ,ou de ton aide quand nous cherchions des contacts outre-Manche. Tu nous as donné, sans réfléchir, sans compter.
    Je fonctionne avec les gens comme un miroir et je renvoie, sans le déformer, ce que l’on me donne. Ainsi, toutes ces qualités que tu m’attribues sont, avant tout, les tiennes.

    Tu as aussi raison : je ressemble au carignan. Comme lui, je peux blesser comme un rasoir ou me montrer bourru et rustre.Je pourrais aussi aborder et décrire pas à pas le phénomène de résilience et les douleurs de l’enfance mais c’est à Marie, mon épouse , et à sa famille, qui à force d’amour et de patience, m’ont ouvert l’esprit et permis de prendre la barre du « Champ des Soeurs ».Ce rôle de capitaine, je l’assume pleinement et ma plus grande fierté est de voir jouer sur le pont Alban aux cotés de Marie,même quand l’orage pointe à l’horizon.
    Car les tourmentes, dans notre métier, sont communes et il faut se préparer tôt pour voguer loin .

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