Les 5 du Vin

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Réflexion sur l’oxydation et les goûts

Je sais bien que la plupart des amateurs aiment leurs vins jeunes et pleins de saveurs intenses, généralement proches du fruit et associées à une sensation tannique plus ou moins intense dans le cas des vins rouges. Parfois, je pense qu’il est un peu dommage que nous soyons de moins en moins nombreux à apprécier, également ou à côté, une toute autre gamme de sensations gustatives et olfactives: celles produites dans un vin par un contact plus prolongé avec l’oxygène en dose raisonnable. Très régulièrement, je constate un rejet de ce style par des gens qui parlent immédiatement de vins « fatigués », « madérisés », voire de vins « morts » ou « foutus ». Mais devons-nous systématiquement qualifier ainsi tout vin dont l’oxydation est prononcée?

Pour commencer à répondre, je pense qu’il y a dans cette affaire une part culturelle importante ou, si vous préférez, des habitudes de consommation qui forment nos palais ou, du moins, notre attente d’un vin. Quelqu’un du Jura, par exemple, est souvent bien plus ouvert à de telles sensations par sa pratique régulière du Vin Jaune. Il en va de même d’un amateur de Fino et surtout des types les plus vieux de Xérès, secs ou un peu moins secs, (Amontillado, Oloroso ou Palo Cortado). Michel Smith, grand connaisseur de ces vins, pourra en témoigner. Les Xérès de type Manzanilla, Fino, et Amontillado ont constitué mes premiers vins d’apéritif quand j’étais adolescent et autorisé à goûter à ces choses-là par mon père qui fut, pendant toute sa carrière civile, un wine merchant en Angleterre. Cette gamme de saveurs peut donc déclencher une sorte de réflexe « prousto-madeleinien » pour moi.

IMG_6798La bouteille qui a déclenché cette réflexion, bue en grande partie par moi samedi soir

Mais quand un vin n’est pas volontairement destiné à développer ce type d’odeur et de saveurs, que se passe-t-il et comment le juger? La bouteille qui figure dans la photo ci-dessus m’a été servie par un ami (Christian) à qui je l’avais offerte il y a plus de 15 ans et qui l’avait manifestement un peu oubliée !  Grâce à un ami mutuel (Jean-Paul) qui n’était pas présent, mais qu’il faut remercier, il a pensé à me le proposer. Il s’agit d’un chardonnay de la Hunter Valley (Etat de New South Wales, en Australie) et du domaine Wyndham Estate, qui appartient maintenant à Pernod Ricard. Le millésime est 1986, donc le vin n’avait que 29 ans, ce qui n’a rien de très impressionnant à côté d’autres blancs que j’ai pu déguster, notamment en Bourgogne chez Bouchard Père et Fils.  Le niveau était bas (milieu d’épaule) et la couleur, comme on le devine vaguement sur la photo, d’un ton ambre accentué, voire carrément brun clair. Je l’ai ouvert avec précaution mais le bouchon ne s’est pas désintégré. Néanmoins je pense que ce bouchon n’avait pas totalement rempli sa fonction première : garder le liquide à l’intérieur du flacon et l’air à l’extérieur.

Nous étions six convives. Les cinq autres ont goûté poliment ce vin, poussés peut-être par une vague dose de curiosité, car j’avais raconté que ce domaine avait été fondé par un lointain ancêtre du côté maternel (le nom de jeune fille de ma mère est Wyndham), parti dans ce qui fut « les colonies » pour chercher ce qu’il ne trouvait pas en Angleterre. Mais j’ai remarqué que leurs verres ne se sont que rarement vidés ! Était-ce le phénomène proustien ou bien l’honneur que je voulais faire à cet ancêtre, mais j’ai trouvé que non seulement ce vin n’était pas « mort », mais qu’il était bon et intéressant. Certes l’oxydation était très prononcée, mais il y avait encore du corps et de la fraîcheur dans les saveurs. Le fruit était du type cuit/sec, pas du tout sucré mais un peu amer, ce qui convenait très bien avec les asperges. J’en ai même repris à la fin du dîner avec un cigare, et cela fonctionnait bien aussi, le goût de rancio accompagnant les sensations du fumé végétal et l’acidité souple allégeant le palais.

Je n’ai pas vraiment la réponse à ma question du début, mais je crois que nous pouvons juger ce type de vin comme n’importe lequel autre : c’est à dire sur son équilibre et sur la sensation de finesse qu’il dégage. Evidemment il faut accepter de changer de champ de référence, comme on le fait quand on doit juger un Vin Jaune par rapport à un autre vin du même type. J’ai une collection de millésimes du Vin de Voile de Robert Plageoles (Gaillac) et, un jour, j’aimerais beaucoup les partager avec d’autres amateurs de ce type si particulier de vin.

Parfois on me sert des vins blancs jeunes ayant une oxydation assez prononcée. Il s’agit, dans certains cas, de vins issus de ce mouvement curieux et anachronique qu’on appelle « vins naturels ». Mais cela peut aussi être des vins blancs (de Bourgogne ou d’ailleurs) ayant souffert du problème connu sous le terme « premox« , ou oxydation prématurée. Dans ce cas le jugement peut être négatif (mais ne l’est pas systématiquement) car pourquoi masquer le fruit d’un vin jeune par une déviation involontaire dû à une absence de savoir-faire en vinification ? Avant tout, de tels vins doivent raconter autre chose que les assauts de leur ennemi public no:1, l’oxygène.

David Cobbold

PS. Comme mon article de la semaine dernière, qui était une blague et une caricature volontaire (ce que certains ne semblent pas avoir compris !), disait du mal des vins de Bourgogne, je reproduis ci-dessous une photo prise lors de ce même dîner de samedi dernier d’un délicieux vin de Beaune apporté par un des convives. Ce vin n’avait rien de mince, ni ne manifestait une acidité agressive et ne puait pas du tout le fosse à purin ! Je ne connaissais pas ce producteur mais il me semble largement digne de notre intérêt. Et cela fait aussi du bien de voir des étiquettes de Bourgogne qui ne sont pas affreusement moches !

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#Carignan Story # 274 : le nouveau des Aspres

Dans le monde imaginaire et fort restreint du Cercle des Cavistes Carignanistes Convaincus Catalans, les bien connus 5C, le bruit s’est répandu telle une trainée de poudre : un nouveau-né enfanté et enregistré près de Perpignan, dans les Aspres en 2014, du côté d’un village au nom étrange de Trouillas, allait bientôt faire parler de lui. Seuls les initiés eurent la chance de pouvoir s’approcher de lui et, grâce à Jean-Pierre Rudelle (Le Comptoir des Crus) dans un premier temps, puis à l’ami Rodolphe Garcias, mon agent spécial dans les Aspres, animateur d’un fameux club de dégustation, j’en ai profité pour rencontrer le père-vigneron chez moi. En compagnie de ses échantillons, bien sûr. Il m’a présenté ses premiers vins, ceux de son Domaine de la Meunerie : un blanc et trois rouges dont un Carignan. Que des petites cuvées.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

À 42 ans, Stéphane Batlle (prononcez baille), yeux pétillants et physique apte au jeu de rugby, possède 17 ha de vignes dont les fruits étaient jusque-là en totalité réservés à la coopérative de Passa. Suite à ce qu’il dit être pudiquement « un accident de vie », tout en continuant de livrer du raisin à la cave coopérative, Stéphane est décidé de laisser libre cours à sa passion du vin et de construire poc a poc un domaine viticole à sa mesure dans un premier temps et dans l’un des meilleurs secteurs viticoles de sa commune. Perfectionniste dans l’âme – « je connais le moindre mètre carré de mes vignes » -, adepte du travail bien fait, il a réfléchi et « édifié » son projet durant 6 ans autour d’une ancienne meunerie avant de se lancer l’an dernier sur quelques parcelles choisies dont une de Carignans centenaires plantés sur une terre argilo calcaire très riche en fer. Avec une autre vigne, au sol plus sableux qu’il réserve à ses assemblages pour d’autres cuvées, dont un magistral Caruso pour moitié Grenache noir (12 €), il ne totalise qu’un hectare en Carignan.

Photo©MichelSmith

Ce sont ses vignes centenaires qui composent le Carignan 2014 (Côtes Catalanes, 14 €) que Stéphane a mis en bouteilles (un millier d’exemplaires) cet hiver. Le raisin a été trié à la parcelle, vendangé en caissettes de 12 kg, puis rangé dans une chambre froide réglée à 8° de température pendant 48 heures avant d’être éraflé, trié de nouveau sur table dans le but de ne garder que des grains intacts, grains qui seront versés directement dans une cuve inox. Dans la cuve recouverte mais non fermée hermétiquement (le couvercle repose sur des serviettes humides pour empêcher les moucherons de pénétrer) les grains de raisin vont macérer, maintenus à température ne dépassant pas 23°, ce pendant 14 jours avec foulages aux pieds et des piégeages réguliers u début assurés de la même manière par Stéphane en personne. Le vin n’est pas filtré.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Présence du fer oblige, la robe est bien soutenue. Des notes de fleurs de garrigue et de petits fruits noirs interviennent dès le premier nez, suivies d’une touche de verdeur. En bouche, on a d’abord la sensation de croquer le raisin bien mûr : de l’opulence, de la densité, un peu de sucrosité (notes de figues sèches, le vin affiche 14,5° en alcool), mais on devine surtout une grande réserve. On le sent ferme, tendu, long au point que l’on se dit que c’est vraiment trop tôt de le boire, qu’il faut le garder au moins un an ou deux pour voir. À mon avis, il sera très appréciable entre 8 et 10 ans de garde. Et pour un premier vin, nul doute que c’est un sacré vin !

Michel Smith


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Journée Mondiale du Whisky

Je le découvre sur le site de mes confrères d’Harpers: c’est aujourd’hui la Journée Mondiale du Whisky.

Il paraît que 35 pays la fêtent.

Rien de mal à ça. Il y a d’excellents single malts, ce qui se rapproche certainement le plus de la notion de cru en matière de vin. Et pas seulement en Ecosse.

Mais pourquoi fêter cette boisson le troisième samedi de mai plus particulièrement?

Comme aurait dit Dali, « Pourquoi pas? »

Et pourquoi pas un jour la journée mondiale du (bon) vin?

Slainthe!

Hervé Lalau


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Un Gin fils ?

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Je peux le proposer, le mien a vingt ans. Le Gin c’est toujours tendance, ça lui plaît, à moi aussi. Et puis, le Gin c’est aussi une véritable leçon de botanique, vu les ingrédients particuliers qui en font le goût. D’histoire aussi, comme dans le cas du Bombay Sapphire (je ne vois pas pourquoi les Anglais ajoutent un ‘p’, compliqués ces Rosbif).
La trilogie Bombay Sapphire vient d’accoucher d’un nouveau Gin, le Star of Bombay. Il n’affiche pas comme les trois précédents l’effigie de la reine Victoria, mais le joli « petit » caillou de 182 carats originaire du Sri Lanka que Douglas Fairbanks star du muet offrit à son épouse Mary Pickford également star du muet (y a que les sourds qui ont pu déchiffrer ce qu’ils se disaient).

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Bombay Sapphire

Le Star, une belle évolution pour ce gin historique qui naquit il y a un peu plus de 250 ans à Warrington dans le Cheshire au centre-ouest du pays. À cette époque, la petite ville abrite une académie de pharmaciens qui étudient les nombreuses plantes ramenées des comptoirs et colonies. Thomas Dakin qui habite le quartier décide de créer un gin. Le Warrington Gin naît en 1761 et s’aromatise grâce à 8 ingrédients végétaux : la baie de genévrier, l’écorce de citron, les graines de coriandre, les racines d’iris et d’angélique, les amandes, la réglisse et l’écorce de cannelier de Chine (fausse cannelle). Le spiritueux connaît un rapide succès local. Puis, tombe petit à petit dans l’oubli.

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Bien longtemps après, en 1950, Allan Suven, avocat newyorkais marié à une Anglaise, veut introduire le chic britannique aux States (le chic britannique ? y a des gens qui ont une drôle de conception de la chose). Pour lui, le gin semble être le meilleur ambassadeur de l’élégance made in England. Il tombe sur la Warrington distillery toujours active, l’achète et améliore la recette en remplaçant la mélasse qui donnait une eau-de-vie assez grossière par le blé qui, lui, donne un distillat beaucoup plus pur (pas con ce ricain). Et garde la vapeur d’alcool seule pour extraire parfums et arômes au sein des colonnes à distiller (le droit ça mène à tout !). Son gin il l’appelle Bombay, un London Dry Gin, c à d sans colorant, ni sucre, ni arôme ajoutés après la distillation, seule l’eau de coupage pour abaisser le taux alcoolique est permis. La réussite ne se fait guère attendre.

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Par contre, il nous faudra patienter jusqu’aux années 80 pour voir apparaître le fameux gin dans sa belle bouteille bleutée. C’est en effet un Français, Michel Roux, qui relance la marque (les gins n’avaient plus trop la cote à ce moment-là) et transforme l’essai Bombay en créant le Bombay Sapphire. Il en profite pour adjoindre 2 nouveaux ingrédients aux 8 de base, le poivre cubèbe et la graine de paradis (maniguette). L’East suit.

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Star of Bombay

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Il y a peu, la distillerie a déménagé ses alambics au sud de l’Angleterre dans la campagne du Hampshire à Whitchurch, entre Souhampton et Oxford. C’est l’architecte Thomas Heatherwick qui a transformé le site d’un ancien moulin à papier, le Laverstoke Mill (qui fabriqua sous Vicoria des billets de banque) en une distillerie des plus performantes. Équipée de colonnes à distiller à reflux, elle a encore amélioré le procédé en contrôlant mieux la vitesse de distillation, ce qui donne un produit plus élégant, plus en rondeur, plus savoureux grâce à son volume en bouche. La distillerie tourne à plus ou moins 300 bouteilles/jour.

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Des bouteilles de Star of Bombay qui porte à 12 le nombre d’ingrédients qui le parfument. S’y ajoute des graines d’ambrette à l’odeur musquée et de l’écorce de bergamote, agrume que l’on retrouve entre autre dans le thé Earl Grey. Son degré alcoolique atteint les 47,5° contre 40° et 42° pour les trois autres gins de la marque.

 

Dans le verre

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On perçoit avec précision les senteurs d’agrumes véhiculées par la bergamote. Elles nuancent avec grâce les élans de la baie de genévrier. Une note florale apporte une élégance délicate au gin. Le poivre reste bien présent. La bouche suave par son côté onctueux semble presque sucrée, douceur qui se tempère de l’amertume de la réglisse. La fraîcheur en est étonnante, mélange de zestes aux goûts d’orange, de mandarine et de bergamote avivé par le poivre avec en fond une densité donnée par l’iris qui nous rappelle la poudre de riz de nos grand-mères. La longueur conserve le poivre et bien sûr la baie de genévrier qui ne nous a jamais quittés.

En cocktail

Pour bien identifier toutes les subtilités du Star of Bombay, c’est de faire moitié gin, moitié tonic de qualité et quelques glaçons, à la rigueur quelques gouttes de citron et son zeste en décoration ou celui d’une orange pour ajouter un rien de complexité.

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La bouteille ne sera pas disponible en grande distribution, mais chez les grossistes et les boutiques spécialisées à +/- 35€

http://distillery.bombaysapphire.com/

Ciao

 

bergamote

Marco


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Un passage à Montagne, chez l’ami Pierre

Ingrat que je suis, il semblerait que je délaisse un peu trop mes premières amours. Cela faisait un bail, en effet, que je n’avais pas fait le détour bucolique par les rives de la Dordogne pour m’attarder du côté de Saint-Émilion et m’enfoncer lentement vers la Garonne, un peu plus en profondeur dans le Sud-Ouest à la rencontre de folles gasconnades. Pour arriver là, deux personnes m’avaient mis l’eau à la bouche : le sieur Vincent Pousson, une fois de plus, et David Cobbold, ici même. Comme j’avais follement envie de tester cette fameuse auberge de L’Horloge, à Auvillar, qui me narguait et me faisait saliver depuis le matin sachant que, par chance, elle se trouvait pile sur ma route, peu avant Toulouse, l’idée me pris d’une étape en territoire de Montagne-Saint-Émilion. Rien de mieux que de se faire inviter chez un vigneron dont je ne connaissais que très peu le vin et encore moins la cuisine, mais chez qui je me doutais bien que je serais le bienvenu. Pourquoi ? Comment ? Tout simplement parce que j’avais goûté son vin, un légendaire 2005, chez Stéphane Derenoncourt un soir d’été et que ce jus m’avait désaltéré une partie du repas, ressortant comme l’inévitable ressort parmi des dizaines de bouteilles qui circulaient, toutes aussi prestigieuses les unes que les autres, mais toutes aussi décevantes une fois à table.

L'église de Montagne, vue de Beauséjour. Photo©MichelSmith

L’église de Montagne, vue des vignes de Beauséjour. Photo©MichelSmith

Oui, je suis comme ça, un peu sans gêne : il y a des moments où j’aime bien m’imposer, m’attarder chez les vignerons pour mieux les « cuisiner », pour la bonne cause. Au détour d’une grillade, d’une salade ou d’une charcuterie locale, on y cueille les histoires grandes ou petites, les confidences, les récits d’espoirs ou de désespoirs. Cependant, pas fou le bourdon (je ne vais tout de même pas me prendre pour une guêpe), je ne débarque jamais à l’improviste car cela me gênerait. Je m’y prends toujours à l’avance. N’allez surtout pas croire que j’opère ainsi par souci mesquin d’économie. Non, je m’invite pour passer plus de temps, pour mieux saisir les mots, mieux comprendre. Un repérage rapide sur la carte, une estimation du temps de trajet, un coup de fil ou un message Facebook, et hop, in the pocket ! Donc, je me pointe le jour dit et à l’heure cet hiver devant les murs gris d’un château nommé Beauséjour paraissant aussi hanté que délaissé, posé en vigie sur une butte qui déroule son tapis de vignes vers l’un des plus beaux joyaux d’Aquitaine, le village de Montagne et sa belle église romane.

Photo©MichelSmith

Pierre Bernault Photo©MichelSmith

Comme je le pressentais, mon vigneron, Pierre Bernault, la bonne cinquantaine, long corps surmonté d’un visage ovale qu’une barbe drue et grise tente à peine d’habiller, est du genre transis de timidité. Cela tombe bien car je sais, de par ma longue errance dans le vignoble, que cette espèce d’homme cache souvent une grande sensibilité, laquelle se traduit par des vins que l’on ne peut que juger francs, honnêtes. Que demander de plus à un homme seul sur son rafiot de vignes échoué sur un socle de calcaire fissuré, vignes bichonnées avec amour et tendresse, que de tenter de faire son possible pour vinifier quelque chose de bon, de sincère ? Faire du bon, tout en cherchant la parcelle, la méthode, l’assemblage, le « truc » qui permettra de frôler l’exceptionnel, le naturellement grand ? Faire du bon, tout en entretenant, par exemple, les bâtiments et leurs 2.500 m2 de toiture… Pas facile d’être châtelain !

Vue sur les chais de Beauséjour. Photo©MichelSmith

Vue sur les chais de Beauséjour. Photo©MichelSmith

Ici, le bon, se résume en un mot : travail. Et Pierre Bernault semble savoir de quoi il en retourne, lui qui est né de parents enseignants du côté d’Alger, débarqué en 1966 à Nantes, puis élevé dans la campagne ariégeoise. Un terrien vagabond qui se serait égaré pour de bon il y a dix ans sur cet îlot bosselé planté de cabernet franc et de merlot. Ce qui le touche le plus en ce moment, c’est de voir son père, 91 ans, se pointer dans la vigne du Château Beauséjour pour tailler une vigne récemment enracinée. Octave Bernault, lui aussi né « là-bas », retrouve les gestes de son Algérie rurale où, dès qu’il avait du temps libre, l’instituteur mettait un point d’honneur à se rendre lui-même dans la vigne de ses parents afin de lui prodiguer ses soins. Oui, le sens du bon, du travail bien fait, de la continuité, du devoir. « Mon père vient d’apprendre qu’il allait être décoré de la Légion d’Honneur pour un épisode de sa vie sur lequel il est pourtant resté toujours très discret », écrira Pierre Bernault peu après notre rencontre. « Ayant à 19 ans, il rejoint les forces françaises libres en Angleterre et après un entraînement intensif au sein des commandos parachutistes des SAS (Special Air Services), il a été parachuté en mission par deux fois derrière les lignes allemandes, avec pour but d’organiser les résistants et de faire du sabotage pour désorganiser l’armée allemande. Son premier parachutage a eu lieu en Vendée, une nuit, le deuxième, quelques mois plus tard, aux Pays-Bas. Je suis très heureux et fier que soit reconnu aujourd’hui son engagement à défendre « la mère Patrie », lui qui en a foulé le sol pour la première fois de sa vie en 1944. »

Photos©MichelSmith

Photos©MichelSmith

Visiblement soucieux, l’homme se déride, se calme, défronce les sourcils. Libéré, son visage s’irradie de lumière quand il aligne les flacons pour la dégustation et qu’il déballe la viande. Il raconte sa vie sans pudeur, parle de ses 36 métiers, de ses trois enfants qui vivent au Canada mais qui viennent le voir l’été, de ses voyages, de son passage à Beaune, de son besoin pressant de se rapprocher de l’océan où il a vécu des moments inoubliables dans le village naturiste de ses parents, à Montalivet, « l’ONU du nu », de son entrée en informatique, de son passage chez Microsoft… Viennent ses passions multiples : la moto, le vol à voile, la mécanique (il répare lui-même ses tracteurs) et les vins. On y arrive. On compte autour de 220 domaines en Montagne-Saint-Émilion et le sien, idéalement situé, commence à faire parler de lui. En agriculture « raisonnée » sur une douzaine d’hectares de vignes assez âgées où le Cabernet franc est bien présent (au moins 30 %), il ne produit pas plus de 50.000 bouteilles dont une cuvée spéciale de très vieilles vignes baptisée 1901, date de sa plantation. Il me semble que Pierre est ravi de partager ses vins à table.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Je suis d’abord surpris par les prix de vente : 22 € pour un Montagne Saint-Émilion 2007 La petite robe poivrée c’est beaucoup, même si le vin se goûte très bien malgré son âge et qu’il présente un aspect « prêt à boire » du plus bel effet avec de jolis tannins fondus. L’Habit rouge 2012 qui vient ensuite, toujours Montagne, est en réalité un pur Merlot plein, dense, équilibré, un peu facile mais laissant une belle impression de matière. Il coûte un euro de plus, tout comme l’Habit Noir 2012, un superbe Montagne de pur Cabernet franc, à la fois riche, croquant, voluptueux, qui commence juste à se laisser boire pour le plaisir sur une pièce de bœuf d’Aubrac, par exemple. Un poil moins cher, le Beauséjour 2010, toujours d’appellation Montagne-Saint-Émilion, fait dans la finesse, la discrétion et l’équilibre. Mais il est vrai qu’il venait après un 2012 très expressif.

La clef du chai. Photo©MichelSmith

La clef du chai. Photo©MichelSmith

Quant à la cuvée 1901, un Montagne partagé à égalité entre Merlot et Cabernet franc, elle est constituée de 9 parcelles de vieilles vignes (3 ha plantés au début du siècle dernier) sur des croupes assez proches de la dalle de calcaire. Un tiers des vins est élevé en barriques neuves (chauffe blonde), le reste en barriques renouvelées au tiers tandis que les barriques bien nettoyées et détartrées vont servir quelques années de plus pour les autres vins. Pour le 2007 (40 €), « fallait avoir des couilles » explique Pierre qui a vendangé en Novembre ! « Nous n’avions pas vu le soleil depuis des mois quand il est enfin arrivé le 26 Août » ! Le 2010 de la même cuvée (45 €) est d’une belle présence : majestueux en bouche, il a en réserve des tannins joliment fondus, une bonne structure grâce à une fraîcheur naturelle qui lui confère une sacrée prestance. On devine que les racines profitent à fond de la roche !

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Les raisins sont triés sévèrement par une machine qui enlève les grains secs « et qui m’a coûté le prix d’une Mercedes » ! Ils sont éraflés mais non foulés, directement mis en barriques pour fermenter. Le pressurage est effectué à l’aide d’une vieille presse verticale. À partir de raisins issus de vignes jugées « exceptionnelles », Pierre compte vinifier une autre cuvée qui s’appellera Héritage. Tirage envisagé : 5 à 6.000 bouteilles, autant que pour la 1901.

Michel Smith


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Ici commence la Loire…

Je peste assez souvent contre la perte d’énergie occasionnée par le Clochemerle des appellations, pour ne pas me féliciter des trop rares initiatives communes. Comme souvent, l’exemple vient d’où on ne l’attend pas, de quatre petites appellations du centre de la France, réunies l’espace d’une opération : Ici commence la Loire.

ICI COMMENCE LA LOIRE

Les 4 du Vin des sources de la Loire

Cela se passait lundi dernier, au bord de la jeune Loire, à Saint Jean Saint Maurice, porte Sud de la Côte Roannaise. Outre des domaines de ce cru, étaient proposés des vins des Côtes de Forez, mais aussi des Côtes d’Auvergne et de Saint Pourçain.

J’aime à penser que cet événement – à la fois sympathique, convivial et formateur – préfigure un rapprochement plus durable, sous la forme d’une véritable interprofession. On voit mal, en effet, ces quatre confettis du vignoble français continuer à jouer cavalier seul, ni même se rattacher à d’autres vignobles proches: le Beaujolais? Quelle place pourrait-il leur offrir? Le Centre Loire? Trop loin, et trop blanc (les quatre appellations partagent le Gamay).

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La vigne du château de Saint Jean Saint Maurice (Photo (c) H. Lalau)

Non, pour moi, c’est ensemble qu’ils doivent se mettre, pour mieux se faire connaître, dans ce qu’ils ont en commun et dans ce qui les différencie. En mettant bien sûr l’accent sur leurs spécificités. Le Tressallier, à Saint Pourçain, dont je ne comprends vraiment pas pourquoi il ne peut pas être majoritaire, voire seul dans une cuvée; les détails de l’histoire de l’obtention de l’AOC me semblant futiles par rapport au potentiel de qualité et de différenciation que revêt ce cépage. Le Gamay Saint Romain, à Roanne et en Forez, ou le Gamay d’Auvergne, en Côtes d’Auvergne, qui me semblent tous deux présenter des traits bien particuliers par rapport au Gamay Beaujolais (épices et charpente acide, en particulier). Sans oublier les sols de ces contreforts du Massif Central: granit et basaltes, notamment. Et pour faire bonne mesure, les vignerons et les vigneronnes eux mêmes, irréductibles Gaulois de vieux vignobles jadis prospères, mais qui auraient bien pu disparaître.

En attendant ce regroupement institutionnel, des actions communes sont déjà programmées: une montée à Paris, l’an prochain; puis une autre journée de dégustation dans le vignoble – probablement à Saint Pourçain. Vous l’avez compris, je n’attends plus que les dates pour les mettre à mon agenda.

Pour en revenir à la manifestation de cette année, voici mes vins préférés, regroupés par zone d’appellation; j’ai inclus également les IGP Urfé, seule alternative pour le blanc en Côte Roannaise et en Côtes du Forez (et là encore, je me demande bien pourquoi ces blancs n’ont pas l’AOC, comme à Saint Pourçain…).

Côte Roannaise

Alain Baillon, Chardonnay IGP Urfé 2014***, Côte Roannaise Cuvée Montplaisir 2013**

Domaine de la Rochette,Chardonnay IGP Urfé 2014**, Côte Roannaise 2014**, Cuvée La Combe 2014*** et Rimoz 2013***

Jacques Plasse, Côte Roannaise 2013**

Lapandéry, IGP Urfé Chardonnay et Pinot 2014*

Domaine Sérol, IGP Urfé Viognier de Butte en Blanc 2014**, Côte Roannaise Cuvée Originelle 2014***, Eclats de Granit 2014** et Oudan 2013***

Domaine de la Paroisse Côte Roannaise Cuvée 1878 2013***

Domaine Desormière Côte Roannaise  Cuvée Les Têtes 2014***, Montolivet 2013**

Domaine des Pothiers, IGP Urfé Cuvée Aris 2014***,Côte Roannaise Cuvée Référence 2014***, Clos du Puy 2013**

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Romain Paire (photo (c) H. Lalau 2015)

Saint Pourçain

Christophe Courtinat Saint Pourçain Blanc 2014, Chardonnay 2014 **

Domaine de Bellevue Saint Pourçain Blanc 2014, Saint Pourçain Rouge Cuvée Roches Grises 2012**

Grosbot Barbara, Saint Pourçain blanc Les Maltotes ipp 2013**, Saint Pourçain Blanc Cuvée SAS Lobkowitz 2013***

Olivier Gardien Saint Pourçain Blanc 2014 Le Nectar des Fées **

Famille Laurent, Saint Pourçain blanc Puy Réal 2014* et Cuvée Calnite 2014***

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Calcaire + Granite = Calnite (Photo (c) H. Lalau 2015)

Côtes du Forez

Domaine de Fontvial, IGP Urfé La Mircadel 2013**, Côtes du Forez Les Perrières 2013**

Clos de Chozieux, IGP Urfé blanc 2014*, Viognier Granit 2014***, Côtes du Forez Terroir Basaltique 2014**

Les Vins de la Madone, IGP Urfé Sauvignons gris et blanc Vignes sur Volcan 2014**, Roussanne 2014**, Côtes du Forez Gamay sur Volcan 2014*** et Migmatite 2014***.

Vin & Pic/Mondon Demeure, Cuvée Lie 2013**, Aldebertus 2014**

Verdier Logel, Côtes du Forez Cuvée Poycelan 2013**

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Jean-Luc Gaumon, Clos de Chozieux (Photo (c) H. Lalau 2015)

Côtes d’Auvergne

Domaine Bonjean Côtes d’Auvergne Châteaugay Rouge Cuvée Brin d’Amour  2010***

Cave de Saint Verny Côtes d’Auvergne Blanc Cuvée Les Volcans 2014**

Domaine Miolanne, Côtes d’Auvergne, Cuvée Volcan 2014**, IGP Puy de Dôme Pinot Noir 2014**

FullSizeRender Stéphane Bonjean (Photo (c) H. Lalau 2015)

Il y a bien longtemps que je n’avais pas dégusté autant de vins inconnus et avec autant de plaisir – celui du goût, et celui de la découverte.

En résumé, une belle journée, de belles rencontres, sans oublier l’espoir de lendemains qui chantent et qui entonnent bon. Ici commence… le bon boire.

Et ce qui ne gâte rien: les prix sont encore très démocratiques. Alors un bon conseil: retournez vite aux sources de la Loire avant que tout le monde s’y précipite…

IMG_6157Hervé Lalau


7 Commentaires

UK: sparkling growth

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Some of my French friends have long expressed polite surprise that the UK produces any wine. Now the growth of English wine or more properly UK wine as it is also produced in Wales may demand their attention.

Of course they had a point. Although wine was made during the Roman times and continued to be made until the start of the First World War, production ceased between 1914 and the 1950s when vines were planted at Hambledon in 1952. Growth until recently has been very gradual – during the 1990s the UK had around 1000 acres (400 hectares) of vines. Only recently has the area planted started to really expand – over the past seven years the area has doubled to 2000 hectares (4900 acres). It is expected that a further 150-200 hectares will be planted this year. 2014 was a successful UK vintage setting a new production record of 6.3 million bottles up by 42% on 2013, which was also record breaking at 4.45 million bottles.

Putting these stats into comparison with most other wine producing countries this is still decidedly small beer. The appellations of Chablis cover 3218 hectares, while the combined exiles (Bourgueil, Fiefs Vendéens and Montlouis) from InterLoire total 2185 hectares. Slightly further New Zealand, still a relatively small world wine player, now has 35,733 hectares under vine up from 6110 as recently as 1995.

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Today was the annual London tasting for the English Wine Producers. Held in Westminster it attracted a big turnout of trade and press. Recently sparkling wines have come to dominate UK wine production with 66% of production. 10-15 years ago the limited production was dominated by still white, which now makes up only 24% of the total with red and rosé bringing up the rear on 10%.

There were 62 sparkling wines on the central tasting tables – an explosion on ten years ago when there would have been only a handful on show. A drop of course in comparison to that litigious méthode traditionnelle area of north east France. However, the UK producers do have the advantage of not having to cough up to pay for expensive lawyers hired to bully one of the region’s most ardent supporters.

@ChampagneGuruUK – if the CIVC are looking for more bad publicity ....

@ChampagneGuruUK – if the CIVC are looking for more bad publicity ….

Of the 62 sparkling wines all but seven used some or all of the traditional trio of varieties – Chardonnay, Pinot Meunier and Pinot Noir. However, one of my favourite fizzes was the stylish Camel Valley 2013 Annie’s Anniversary made from 100% Seyval Blanc.

I tasted around 30 of the 62 sparkling wines before palate fatigue set in. There is no doubt that overal the quality has improved very considerably. Inevitably given the rapid recent expansion there are considerable variations. I found that the most successful tended to be from the longest established producers such as Camel Valley and Ridgeview. You can expect to pay between £25-£30 for a good UK sparkling wine. Some are substantially north of £30 even up to £65 and it wasn’t always clear that the more expensive wines worth the additional cost.

It is exciting to see the UK wine industry finally recovering from the blow that King Henry VIII delivered when he abolished the English monasteries in 1536. It will be important that people don’t get carried away in the bubble and plant vines in unsuitable sites.

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JBGlassesss

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