Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Influenceur ? Non, juste journaliste en vin.

Récemment, dans un voyage de presse, j’ai rencontré une blogueuse lifestyle. Impressionnant: pas besoin de littérature, en quelques tweets, photos ou vidéos, cette fille touche quelques milliers de «suiveuses». Et bon nombre d’entre elles, apparemment, achètent le maquillage, les fringues, les accessoires vantés par la blogueuse.

C’est ce qu’on appelle «une influenceuse», en langage marketing. Mais comment définir, quantifier et qualifier cette influence supposée ?

La preuve par le Soave

Sur le site de Harpers, je lisais l’autre jour un petit article de Jo Gilbert sur la renaissance (sinon avérée, du moins espérée) du Soave au Royaume-Uni.

Le Soave, c’est cette dénomination de blanc du Veneto qui a tout d’une grande, sauf que malgré de gros efforts de qualité, elle s’est fait doubler par le Pinot Grigio, plus facile, ou même le Sauvignon néo-zélandais – toute ressemblance avec ce qui s’est passé avec notre Muscadet… n’a rien de fortuit.

Parfois, vous avez beau faire tous les efforts possibles et imaginables, baisser les rendements, écarter les zones moins qualitatives, adopter des cahiers des charges contraignants, si vous n’êtes plus «fashionable», ça ne passe pas.

Et même les meilleurs communicateurs n’arrivent pas toujours à convaincre le consommateur. Ainsi, dans ce même article, l’auteur souligne que depuis quelque temps déjà, «des influenceurs comme Jamie Goode ou Jancis Robinson» écrivent que la qualité a fortement augmenté, que le Soave est sous-évalué.

Mais quelques lignes plus loin, le même Harpers nous dit que ni les distributeurs, ni les importateurs, ni la presse généraliste ne les ont suivis jusqu’ici. C’est pour ça que le Consorzio du Soave va se payer une campagne de promotion auprès des professionnels, sous la forme de dégustations et de masterclasses, avec le concours de Masters of Wine.

C’est à se demander si les influenceurs ont une quelconque influence. Soit les influenceurs n’étaient pas des influenceurs. Soit il n’y a plus d’influenceurs. Dans le vin, en tout cas.

A titre d’exemple, je prendrai mon propre cas. Je ne demanderais pas mieux que mes articles débouchent sur une progression des ventes des vins dont je parle en bien – même si ce n’est pas le but (je m’estime déjà heureux d’avoir la possibilité de les publier).

Mais je vous l’avoue, rares sont les producteurs qui m’ont dit avoir réalisé une vente grâce à moi.

A l’inverse, des produits dont j’ai eu l’occasion d’écrire que je ne les apprécie pas – voire qu’ils usurpent le nom de vin, comme les «vins sans alcool» et les «rosés-pamplemousse», ont vu leurs ventes exploser ces dernières années.

Consommateur… et commentateur

Mais peut-être les influenceurs ne sont-il pas là où on les attend. Je veux dire, ni parmi les journalistes, ni parmi les éditeurs de guides ou de lettres d’information sur le vin, ni parmi les sommeliers-vedettes qui cachetonnent lors des foires aux vins ou qui facturent leur passage dans des régions de vin, ni même parmi les blogueuses de mode, mais plutôt parmi les acheteurs des grandes enseignes de la distribution.

Ou encore, parmi les consommateurs eux-mêmes, via des sites comme Vivino, qui, selon ses dires, réunit près de 23 millions d’utilisateurs. Pensez donc, ces consommateurs, qui ne sont même pas payés pour le faire, ont déjà posté sur le site plus de 3,5 millions de commentaires de vins !

Les superstars abordables françaises de Vivino

D’après mon confrère Robert Joseph, de Meininger, les producteurs s’y intéressent de plus en plus, «car c’est l’occasion pour eux de toucher directement le public, avec un impact plus facilement mesurable que dans le cas des journalistes et critiques de vin».

D’ailleurs, le site propose aux importateurs et négociants de s’affilier, afin que les consommateurs convaincus par les commentaires de vins et par le système Vivino puissent leur commander du vin (un petit lien suffit). Vous vous intéressez au Malbec, pour accompagner une viande rouge? Vivino vous a concocté une sélection. En quelques secondes, vous pouvez sélectionner un vin, lire les commentaires d’autres utilisateurs (classés par ordre décroissant, c’est plus vendeur), et accéder au site de vente du marchand de vin qui livre dans votre pays. Pratique, non?

Malheureusement, et c’est la rançon du succès, les avis ne sont pas tous «autorisés»:  quand on lit dans un commentaire sur Mouton-Cadet (classé 1er au classement des Vins Français Abordables de Vivino), qu’il s’agit d’un «Beautiful Burgundy», on se prend à douter…

 

Mouton Cadet: « Beautiful Burgundy »

Et puis, il y a consommateur et consommateur. Imaginez que je sois Californien, que mon vin quotidien soit le Turning Leaf Zinfandel de Gallo, que j’achète par hasard une bouteille de Mouton-Cadet dans mon Walmart (où il y a plus de chances que je trouve ce Bordeaux-là plutôt que le Clos du Marquis) et que je dépose mon avis sur Vivino (même si je suis loin d’être un expert). Aurai-je une quelconque influence sur les achats d’un vrai passionné de Bordeaux de Leeds, de Bruges ou de Romorantin?

Est-il même souhaitable que j’en ai une ?

En matière de vin non plus, ce n’est pas la taille (de l’échantillon) qui compte. Il y a aussi la crédibilité.

Quant aux rédactionnels qui «emballent» les différents thèmes, on ne peut pas dire qu’ils brillent par leur sens critique; ainsi, dans son article «Most popular French Wines», grosso modo, Julien Miquel se borne à énumérer les résultats du «classement» Vivino.

Puis-je lui faire remarquer que son n°1, le Mouton-Cadet, justement, n’a qu’une note de 3,3/5, alors que le n°39 (Cheval Blanc) est à 4,6/5 ? Pour moi, il faudrait un peu mieux définir le concept de popularité – le pondérer par l’indice de satisfaction; ou créer des catégories. Car ces deux vins ne jouent vraiment pas dans la même division: le premier est listé à 13,93 euros, le second à 925 euros. Difficile de croire que ses consommateurs sont les mêmes.

Mais M. Miquel n’est pas un de ces pinailleurs de journalistes. C’est un Wine Influencer on Social Media. Enfin, c’est ce qui apparaît à la lecture du joli tableau posté sur son site Social Vignerons, et que je reproduis ci-dessous.

Le même jour, je découvre son existence, et le fait qu’il s’agit du troisième influenceur au monde sur les médias sociaux dans le domaine du vin. Décidément, j’ai bien besoin d’une mise à jour!

Julien Miquel est d’abord un consultant. Social Vignerons offre (ou plutôt vend) une large gamme de services rédactionnels et graphiques, proposant aux producteurs de faire déguster leurs vins pour la modique somme de 29 euros par échantillon (le paquet complet avec profil du producteur revenant lui à 149 euros).

Tout est clair, tout est net, aucun reproche à faire, d’aucuns diraient même que les producteurs en ont pour leur argent. Mais cela n’a rien à voir avec le travail d’un critique indépendant, a fortiori journaliste.

Quoi qu’il en soit, pas de succès commercial sans disponibilité de l’offre. Et si des avis de consommateurs, habilement relayés par des consultants appointés, et un lien vers le site de vente, permettent de doper les sorties de vin, quel producteur fera la fine bouche? Je ne suis pas envieux, ni particulièrement critique; je veux juste souligner que je ne fais pas le même métier. Que tout ne se vaut pas.

Une race en voie d’extinction?

Quelle est donc notre raison d’être, aujourd’hui, à nous autres journalistes du vin? Est-ce d’influencer les vrais influenceurs, importateurs ou distributeurs, en les incitant à s’intéresser à certains types de vins, et donc, à les référencer? Ou de servir d’alibi plus ou moins haut de gamme pour des sites «aggrégateurs» d’avis, comme Vivino ou Winesearcher ?

Dit comme ça, cela n’est pas très valorisant. D’autant que cela ne nous rapporte rien, notez le bien, si ce n’est le plaisir de savoir que notre enthousiasme pourra, le cas échéant, être partagé par certains consommateurs.

Mais c’est un fait. Peut-être le journaliste de vin est-il appelé à disparaître, faute de débouchés, faute de modèle rentable pour écouler sa prose. Peut-être est-il juste en sursis, le temps que l’offre concurrente – le consulting, ou l’utilisation des consommateurs eux-mêmes, à titre gracieux– ne se professionnalise. Et que le consommateur ne fasse plus la différence.

En attendant, ne comptez pas sur moi pour faciliter la tâche à cette concurrence. Je me battrai. Avec nos seuls atouts, qui sont l’expérience et l’indépendance.

A nous de prouver que nos commentaires sont avisés, étayés, professionnels ; et que nous ne sommes pas «vendus». C’est notre différence, et je sais qu’il est encore des consommateurs et des producteurs pour l’apprécier. Peut-être pas la grande masse. Mais assez pour avoir le sentiment de rendre service, sans pour autant être servile.

Hervé Lalau


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Des Spéciaux plus spécialement spéciaux

Inclus dans le dernier numéro de L’Express (n° 3348), je me suis frotté les yeux à la lecture de son Spécial Vins 2015. Hormis une couverture « qu’ils sont mignons mes jeunes vignerons !« , en dehors d’une qualité irréprochable de papier, de textes mieux torchés que ma prose habituelle du jeudi et d’une fort belle photo aérienne du Clos de Vougeot en levé de rideau, j’ai compté 67 pages, couverture et pub incluse, d’une banalité déconcertante. Figurez-vous que j’étais transporté 20 ans en arrière, voire plus. Mis à part une enquête intéressante, mais pas nouvelle, étudiant l’effet du changement climatique sur le raisin, je me revoyais en salle de conférence lorsque mes confrères et moi traitions du Spécial Vins en tentant péniblement de marchander région par région, afin de mettre telle ou telle appellation en avant et d’y inclure un peu de nouveauté. A la lecture de ce Spécial Vins trouvé dans ma boîte aux lettres, je me suis pris à imaginer le dialogue qu’il pourrait y avoir entre vieux briscards du pinard tentant d’échafauder un Spécial capable de bouleverser le petit monde du vin, au premier chef celui des annonceurs qui font la pluie et le beau temps depuis des lustres sur nos canards. Et de convaincre son rédacteur-en-chef.

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– Le rédac’chef en vieux briscard proche de la retraite, sûr de lui : Ton idée sur le changement climatique est parfaite pour le papier d’ouverture. C’est très news.

– Le journaliste spécialisé, la bonne cinquantaine, en charge du Spécial Vins : Merci patron. C’est rare d’avoir des compliments de nos jours. Et pour le déroulé du Spécial, tu as pu jeter un œil ? Ça fait une semaine que je bosse dessus.

-Oui, mais surtout pas Condrieu, Coco, on l’a traité en 1985 ! Les blancs, c’est une fixette chez toi. Fais-nous plutôt un truc très conso sur les Côtes du Rhône ou sur les Villages. Mets y un peu de GD, c’est le thème de leur campagne de pub actuellement.

– Je sais, mais cela va faire 30 ans que l’on publie ce putain de Spécial Vins et pour le nord du Rhône, toutes les appellations ont été passées au peigne fin, et même deux fois ! Faut bien recommencer le cycle. L’an dernier, la Côte Rôtie tout en rouge et cette année Condrieu exclusivement blanc, ça me semblait être une bonne idée. On est condamné à une autre fournée, que veux-tu…

– Ok, soit, j’veux bien. Mais c’est pas avec ça qu’on va récolter de la pub, tu sais. Pour le Rhône méridional n’oublie pas Châteauneuf ou Gigondas, eux ils ont du fric à dépenser, dixit la pub. Et puis surtout, fais-toi inviter parce les notes de frais cette année, pas question ! Tu conprends, déjà avec le montant de ta pige… Sinon, tu as peut-être une meilleure idée que les crus ? On doit pouvoir faire autrement.

– On pourrait faire deux ou trois portraits par région, sais pas moi « le vigneron classique », « le petit nouveau » et « la bonne coopé du coin » ?

– Pas question, c’est le style adopté par Le Point ou Challenges, je ne sais plus.

– Et les people qui investissent dans le vin ? Ça marche toujours ça ! Un rappeur qui s’intéresse au Banyuls, par exemple… c’est original, non ?

– Non, ça c’est pour Paris Match, tu sais bien : le choc des photos, ils adorent. Genre, Anthony Delon qui achète un petit vignoble dans le Beaujolais pour aider sa fille cachée à se refaire une vie après son suicide manqué !

– Et pourquoi pas un grand chef du cru qui nous guiderait en compagnie de son sommelier ?

– Tu parles, c’est bien trop élitiste et puis c’est du déjà vu.

– Pourtant, les chefs à la télé, ça marche.

– J’en conviens, mais nous ne somme pas à la télé !

– Un caviste alors ?

– Déjà fait aussi… souviens-toi, l’année ou Tonton s’est fait réélire, on a même trouvé le meilleur caviste de Château-Chinon pour nous guider sur Pouilly et Sancerre.

– Ben, on pourrait demander à un grand écrivain ou un philosophe ?

– Trop cher, coco. Trop chiant aussi. Y’en a qu’un qui boit du vin à ma connaissance et il vit en Normandie, du côté de Caen… On va quand même pas resservir du Bernard Pivot !

– Alors, un vigneron vedette déjà connu qui nous présenterait un débutant prometteur ?

– Tu rigoles, l’autre con là, tu sais « le pigiste chapeauté jamais content », eh bien souviens-toi y’ai10 ans au moins, il nous a servi cette soupe à trois reprises : Cuisine et Vins de France, Saveurs, le Chasseur Français… Il fait du recyclage en permanence le mec !

– On pourrait faire à chaque fois un papier sur le cépage régional qui a la cote, celui qui domine ?

– C’est ça, et les lecteurs ne connaissent même pas la signification de ce mot cépage. C’est trop compliqué pour eux. T’aurais pas autre chose ?

– J’avoue que je suis à court d’idées.

– Eh bien écoute coco, tu veux que j’te dise ?

– Vas-y…

– On ne va pas s’emmerder, déjà que la nana de la pub rouspète et qu’on risque de sauter l’an prochain. On va prendre Bettane et Desseauve pour la sélection des grandes surfaces. Eux au moins, ils s’y connaissent et les annonceurs en raffolent. On y ajoutera même les sites de ventes en ligne. On fera un papier d’actu avec ton idée sur le climat et un autre texte très conso avec les Caves Particulières qui seront nos partenaires.

– Bien, et après ?

– Après, on va faire du classique. Y’a qu’ça de vrai ! Une appellation par région, notre sélection en encadré – du très court, hein ? – et un autre mini encadré qu’on appellera « où manger, où loger ». Pas mal ça, non ?

– Génial, patron ! Mais au niveau des régions on va manquer de place si j’en juge par mon chemin de fer…

– Pas grave, on va simplifier. Tu n’as qu’à supprimer le Roussillon et le Jura, on a pondu un truc sur eux l’an dernier. Et puis, je ne pense pas qu’ils fassent de la pub.

– Et la Corse ?

– Font chier ! On verra ça l’an prochain, mais ça m’étonnerait qu’on ait un annonceur.

– Bon, ben j’y vais ! Au boulot !

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En attendant, j’ai compté 12 pages de pub vins (dont 3 chaînes de grandes surfaces et 2 seulement qu’il est convenu d’appeler les institutionnels, Alsace, Bourgogne et Côtes du Rhône, en plus de 8 moitiés de pages, ce n’est pas si énorme que ça pour un total de 67 pages. Je crois même que c’est nettement moins qu’à une époque. J’en déduis que les Spéciaux Vins s’essoufflent eux aussi, comme la presse généraliste qui devient de plus en plus contrainte à s’exposer sur le Net. Curiosité peut-être malsaine, mais puisque depuis l’avènement des tablettes des milliers de magasins de presse ont fermé leurs portes, je me suis pointé sur le site de L’Express pour voir si le Spécial Vins était à l’honneur, présenté comme il se doit et aussi apte à attirer la pub vin. Je n’ai rien vu… j’ai donc effectué une recherche Spécial Vins et je suis tombé sur des évidences : « Foire aux vins chez Nicolas, notre sélection… », « Foire aux vins chez Franprix, nos bouteilles préférées », « Foire aux Vins chez Casino, découvrez notre sélection », « Foire aux vins chez Intermarché », « chez Carrefour », « chez Lidl », « chez Lavinia », etc. Génial ! Avec ça on est bien avancé. En fait, il s’agit juste d’une affaire entre gros boutiquiers.

Michel Smith

PS – Quelque peu navré malgré tout de m’en prendre aussi ironiquement à ce pauvre hebdo, L’Express, qui faisait tant rêver le jeune journaliste que je fus vers la fin des années soixante. Triste revers du grave dommage que subit la Presse en général dans notre pays, ce magazine traverse une énième crise depuis quelques semaines. Autour de 150 postes sont menacés au sein du nouveau groupe L’express-Roularta en dépit de nombreux départs volontaires liés à la « clause de cession »…. Tandis que des centaines de marchands de journaux mettent la clé sous la porte. La fin d’une belle époque.


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Decanter ou le Roussillon vu d’ailleurs

Dans sa dernière édition, le magazine Decanter a consacré un assez long dossier aux rouges du Roussillon, sous la houlette de Rosemary George (MW).

Emaillé d’erreurs factuelles dans sa présentation (cartes fantaisistes, amalgames, imprécisions), celui-ci a fait l’objet de vives critiques dans la blogosphère francophone – les plus virulentes venant de notre ami Berthomeau (« Et merde pour la Reine d’Angleterre… ») et de notre confrère blogueur Vincent Pousson.

Entre parenthèses: s’il fallait trouver une justification à l’existence des blogs, la voici!

Un espace d’indépendance, de liberté de la critique, face à la communication institutionnalisée, ou mercantile – ou tout simplement pour pouvoir remettre les points sur les i, c’est toujours bon à prendre. Sans doute cela existait-il avant sous d’autres formes; mais la différence, aujourd’hui, c’est l’audience et la réactivité, grâce à la technologie.

Banyuls3Viticulture héroïque en Roussillon (Photo H. Lalau (c) 2004) 

Il y a des jours ou je me demande si des blogs tels que ces deux-là (et même le nôtre, pourquoi pas?) ne devraient pas recevoir une partie de l’aide à la presse! Rien qu’un petit peu des 90 millions versés au Monde entre 2009 et 2013, par exemple. Voila qui leur éviterait de se poser la question de leur modèle économique…

Mais au-delà de la polémique sur l’emballage de son dossier, venons-en aux notes que Decanter a attribuées aux rouges du Roussillon.

Les résultats ne sont guère fameux. Sur 82 vins dégustés, seuls 6% atteignent le niveau « Hautement recommandé ». Il n’y a aucun vrai coup de coeur. Et un « Top 5 » qui étonne: sans leur faire offense, Terrassous et Trilles ne viennent pas d’emblée à l’esprit quand on pense aux tout meilleurs vins du Roussillon. Même si, sur une dégustation, et pour un vin, tout est possible, bien sûr.

Ce qu’on comprend encore moins bien – et Vincent Pousson le souligne avec raison, c’est le mauvais classement de producteurs habitués aux premières places: Gardiès, Le Clos des Fées, Vaquer, Gauby, La Rectorie (77ème sur 82!).

Voila qui me donne une envie furieuse de redéguster tout ça.

L’ami Pousson, lui, va encore plus loin. Il met en cause le système de notation dans son ensemble, le concept de dégustation cotée. Il parle d’« exercice de style parfaitement ridicule, dépassé, ringard ». De « nomenclatures d’un autre âge ». Avec tout mon respect, je ne le suis pas jusque là.

Ne tombe-t-il pas lui même dans une sorte de « bashing »? Le « benchmark-bashing »?

Cela fait longtemps que je m’interroge sur la notation des vins. Comme tout le monde, j’ai mes doutes sur la méthode, sur la valeur des points, sur leur exemplarité.

J’ai parmi mes proches amis des gens qui préfèrent ne pas noter. Ils sélectionnent, mais n’établissent aucune gradation. Pour certains, c’est par conviction, par égalitarisme; pour d’autres, c’est par fainéantise – trop compliqué. Trop compliqué de choisir. Trop compliqué de se justifier.

Parlons plutôt des premiers: je crois qu’ils ont tort. Il est pour moi tout aussi « inégalitaire » de ne pas sélectionner un vin (et même de ne pas le nommer) dans une dégustation, que de mal le noter. C’est seulement plus hypocrite, et moins informatif.

Je trouverais donc injuste que l’on supprime toute possibilité de gradation – qu’elle émane de revues, de blogs ou autres, peu importe. A mon sens, un ranking comme celui de Decanter (qu’on apprécie ou pas le résultat) a toujours son utilité. Il permet au consommateur de se faire une idée des qualités relatives des vins, indépendamment des mentions, des appellations, des crus, des classements officiels. C’est une sorte de thermomètre de l’appellation. Un thermomètre qu’on doit sans cesse ré-étalonner, bien sûr. Il ne faut pas le prendre pour argent comptant, mais verser la pièce au dossier, comme on dit dans les affaires judiciaires.

Dans bien des cas, ce genre d’articles révèle quelques surprises: on y découvre qu’un grand nom n’est plus à la hauteur de sa réputation, par exemple; ou à l’inverse, qu’une étoile montante mérite qu’on s’y intéresse un peu plus. Que la mention « Grand Cru », ou « Classé » est souvent usurpée, ou ne justifie pas le différentiel de prix. Qu’une appellation, dans son ensemble, a progressé… ou pas.

Imaginons le même dossier de Decanter sans aucune notation: on n’aurait plus qu’un listing.

Rosemary’s baby

Ne jetons pas bébé avec l’eau du Banyuls! On est en droit de contester les résultats de cette dégustation, voire la méthodologie employée (trois dégustateurs, même bardés de titres, c’est peu pour un dossier censé faire référence). On peut même s’interroger sur certains préjugés des auteurs de ce dossier particulier: écrire qu’on ne choisit pas le Roussillon pour l’élégance, c’est peut-être un peu fort, Rosemary. Moi, en tout cas, je connais des rouges élégants dans le Roussillon. Robustes, mais élégants. Deux noms qui me viennent à l’esprit: La Cuvée des Peintres, de l’Abbé Rous, et L’Eglise de Coume Majou, de l’Abbé Charlier.

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La vigne du Casot de Coume Majou (non dégusté par Decanter)

Mais aller jusqu’à dire, comme Vincent, qu’il s’agit d’un exercice ridicule, non.

D’ailleurs, je le pratique régulièrement, cet exercice; soit en groupe, pour In Vino Veritas; soit seul, lors des voyages que je fais – je note tous les vins que je déguste. La note ne vaut que pour moi, que pour un moment donné, et je sais que je peux me planter. Mais pour moi, le pire serait de ne pas choisir, ne pas m’engager. Déjà que certains de mes collègues me trouvent trop coulant!

J’en reviens au consommateur. Entre les blogs, les magazines, les livres et les guides, il n’a jamais été aussi bien informé sur le vin. Peut-être même trop bien, en ce sens qu’aujourd’hui, l' »offre » de commentaires de vins est extrêmement large. On peut facilement s’y perdre. Conclure que tout se vaut. Mais non, tout ne se vaut pas.

Voila pourquoi je continuerai à noter, et à m’intéresser aux notes données par d’autres. Avec une réserve mentale, bien sûr: je sais qu’il s’agit de choix subjectifs. Et je sais aussi qu’il faut lire les commentaires qui appuient la note.

D’ailleurs, ceux de Decanter ne sont pas inintéressants. Et reconnaissons-lui tout de même d’avoir eu le courage de publier la liste de tous les vins dégustés. En creux, cela permet de connaître les vins qui n’ont pas participé. Tous les magazines, les guides, les blogs ne sont pas toujours aussi aussi précis sur cette question.

« Manque de fruit », note la revue britannique à propos d’une majorité de vins. Cela ne m’étonne qu’à moitié. Quelles cuvées ont été présentées? Sans doute pas les cuvées de base. A quel niveau de leur élevage étaient les vins? Et certains producteurs n’en font-ils pas trop, en voulant à toute force produire des vins qui en imposent? J’ai eu la même impression, récemment, à propos d’une bonne partie des vins de Saint Christol que je vous commentais ICI

Sous réserve d’inventaire, car je n’ai pas dégusté récemment tous ces vins, je me demande si ce dossier, malgré toutes ses imperfections, ne touche pas du doigt un réel problème – et qui n’a rien de particulièrement roussillonnais.

Alors, Messieurs les Anglais, merci quand même…

Hervé Lalau


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Rentrée, clichés, champagnes et instantanés

Tandis que l’Europe vendange à tire-larigot, la rentrée est la cause de pas mal de remue-méninges de la part de nos chères copines attachées de presse pinardières en étroite liaison avec ce qu’il peut rester de bon dans le gratin journalistique. Il faut dire que les rituels médiatiques que nous impose sa très suffisante Majesté la « Consommation » (avec un grand C pour connerie), poussent nos donzelles pomponnées – certes, il y a aussi quelques messieurs – à rivaliser d’intelligence, histoire d’appâter le journalise et (ou) le blogueur, lesquels, comme chacun sait, se laissent facilement prendre par les sentiments vu qu’ils manquent singulièrement d’idées sachant qu’ils ont fait tout plein d’études savantes et que, à part les marronniers… Bon, passons. À ce propos, je remarque que de plus en plus les journalistes spécialisés en vins, consommation, tourisme, automobile ou autre élément important de notre vie quotidienne, se contentent de reproduire, on pourrait dire de recopier, le dossier de presse qu’ils viennent de recevoir. Quoiqu’il y ait des exceptions, avec de vraies plumes. Oui, vous le voyez, je suis plus qu’optimiste quant à l’avenir de notre chère profession.

Photo©MichelSmith

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Rien de nouveau me direz-vous, hormis le 11 Septembre qui est (aussi) le jour des indépendantistes Catalans, alors pourquoi s’attarder ? Et pourquoi s’alarmer ? Pourquoi crier haro sur le baudet comme on disait jadis dans feu la Gazette du Poitou qui se lisait du côté de Loudun (Vienne) au temps où je démarrais dans la Presse ? Ben oui, pourquoi ? Eh bien tout bonnement parce que la communication vineuse, à force d’ânonner ses thèmes éculés (qualité de notre vin au « top », louanges en provenance de tous les guides, poncifs habituels sur le terroir « béni des dieux », succès indéniable à l’international, dynamisme de l’équipe dirigeante, perspicacité des propriétaires, j’en passe et des meilleurs), quand elle arrive malgré tout à passer, c’est-à-dire à déclencher ne serait-ce qu’un rictus chez le journaliste avachi, cela se traduit le plus souvent par la déception qui conduit tout droit à un immense précipice, une vacuité désespérante.

Photo©MichelSmith

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Résultat, depuis  que je suis dans le vin, les invitations pleuvent au même rythme pour des grandes bouffes toutes ou presque localisées à Paris, bien entendu, pour des déjeuners huppées ou pas dans des restaurants plus ou moins branchés. C’est sûr, l’imagination n’est plus au pouvoir. En d’autres capitales, Londres, Bruxelles, Madrid, Rome probablement, la presse du vin doit elle aussi être très sollicitée et peut-être l’est-elle de la même manière. On s’étonne après que le vin ne bouge pas, qu’il reste figé sur ses codes, ses traditions. Signe de la dureté de l’époque, le temps béni où l’on vous proposait royalement le billet de train (ou d’avion) pour venir vous rincer l’œil et la bouche aux frais de la princesse est désormais révolu, du moins pour des petits loulous comme moi. Autre constat significatif, c’est le (ou la) Champagne qui se montre le plus actif dans la communication aussi inutile que coûteuse, suivi dans l’ordre par le Bordelais, la Bourgogne, le Rhône et l’Alsace.

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Mais pourquoi les maisons de Reims ou d’ailleurs se cassent-elles encore tant la tête à nous présenter chaque année un sempiternel « nouvel habillage » encore plus ringard que celui de l’an dernier pour vendre leur cuvée « cucul la praline », un « nouveau design » encore plus moderne de leur boîte en métal, un « pack », une cuvée « premium », un « coffret » encore plus révolutionnaire dans lequel, ô surprise, on aura glissé un gadget encore plus inutile que celui de l’année d’avant ? Vous voulez savoir ? Parce que tout simplement les revues professionnelles ou pas, comme les magazines spécialisés ou non, les quotidiens à la ramasse ou à la dérive, ou les blogs les plus minimalistes, manquent d’imagination.

Photo©MichelSmith

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Pourquoi encore ? Eh bien, parce qu’après avoir essuyé les plâtres lors de leur quinzaine de Septembre consacrée depuis des lustres aux « foires aux vins » où, avec quelques sommeliers stars, ils vont s’en mettre plein les fouilles en publicités de la GD, tous s’apprêtent à faire un nouveau banco digne du casino de la Principauté avec, je vous le donne en mille, « les champagnes de fêtes », « les bulles de Noël » si vous préférez. Eh oui, chaque année la même rengaine et les mêmes clichés reviennent à coups de pages de pub en Décembre pour causes de gueuletons bien arrosés. Deux périodes de l’année – Les Foires au Vins et les Bulles de Fêtes – où notre « grande presse » daigne nous causer pinard… Pour les services de presse, cette double occase est une aubaine qui ne se loupe sous aucun prétexte d’autant que, sans ces numéros spéciaux, les agences de ces messieurs-dames ne pourraient pas tenir.

Photo©MichelSmith

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Sinon, la rentrée c’est aussi le moment de faire le bilan. Sur le prix des terres à vignes, par exemple, comme le détaille l’excellent site du quotidien belge Le Soir, ou sur un film qui suscite bien des commentaires, notamment dans un autre excellent site, celui du Point. Non, je ne pourrai pas me rendre à la Table des Vendanges de Phélan Ségur, encore moins hélas au déjeuner du Champagne Boizel, mais je serai à l’écoute le 19 Septembre du Syndicat des Crus Bourgeois du Médoc qui révélera la liste officielle des châteaux sélectionnés pour le millésime 2012. Et pendant ce temps, j’apprends que les vignobles André Lurton viennent de nommer une nouvelle ambassadrice de charme, qu’Isabelle Brunet réintègre Monvinic à Barcelone, et que mes deux potes Jérémie, l’un dans le Muscadet, l’autre en Vendée, ont démarré leurs vendanges dans la bonne humeur.

Photo©MichelSmith

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Enfin, une bonne nouvelle sous forme de cocorico pour les gars et les filles de chez moi : les vins du Languedoc-Roussillon gagnent non seulement du terrain à l’export (en Asie surtout), mais ils se vendent de plus en plus chers. Grâce au travail de Sud de France Développement. Un peu aussi grâce au travail de quelques journalistes, non ?

Michel Smith


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Presse du Vin : moi j’aime La Vigne !

L’autre jour, j’ai été peu élégant et même désobligeant envers un magazine qui ne m’avait rien fait, bien au contraire. J’avais oublié qu’une gentille copine en était la rédactrice-en-chef. Aïe ! Je crois que si elle avait été à mes côtés, elle m’aurait giflé. Mais que voulez-vous, je suis bélier. Et quand quelque chose ne va pas, je peux tenir quelques mois sans rien relever, jusqu’au jour où je pète un câble selon l’expression désormais entrée dans le langage courant. Alors, je fonce, droit dans le mur, sans y mettre de gants. Surtout lorsque je fais partie des abonnés (plus maintenant, d’ailleurs), je ne supporte pas qu’un canard me déçoive plus de deux ou trois numéros de suite. On va me dire : « Oui, mais en faisant ça tu n’aides pas la presse du vin ». Et alors ? Si elle est dans la mouise ce n’est tout de même pas de ma faute. Comme dirait l’autre, j’ai été suffisamment bon petit soldat par le passé pour avoir le droit de jouer les grognards de service dans un obscur blog auquel même son altesse Nicolas de Rouyn n’est pas abonné.

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Tenez, je me demande si lui et mes ex camarades de jeu dans la presse du vin lisent autre chose que les magazines du groupe Marie-Claire. Oui, bien sûr, je ne doute pas qu’ils soient branchés en permanence sur les pages vins du Point ou du Figaro, mais se penchent-ils de temps en temps dans l’autre presse, la vraie presse spécialisée.

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Ce n’est pas que je sois un saint, mais perso, je m’honore de lire avec plaisir le magazine La Vigne. Je le trouve varié, très journalistique et soumis de manière moins évidente aux pressions de la régie publicitaire. J’aime son côté concret, ses enquêtes qui, sans être des grands reportages dignes du prix Pulitzer, sont honnêtes, pragmatiques, courtes, sans aucun parti pris si ce n’est la volonté de présenter des initiatives novatrices en matière de viti-vini culture.

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Oui, amis du vin, débutants, négociants, vignerons, bouchonniers, tonneliers, cavistes, simples amateurs curieux ou journalistes divas, allez-y, lisez La Vigne. Car de la lecture, il n’en manque pas dans ce mensuel : on vous parle levures, pieds de cuve, stress hydrique, cuveries, tracteurs, export… Que ce soit sur la technique, la recherche, les maladies, les vignobles étrangers, c’est précis et pas barbant pour deux sous, un magazine riche, qui, contrairement à moi, par exemple, ne cherche pas à en faire des kilomètres à grands renforts d’envolées lyriques.

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C’est pourquoi j’arrête là mes louanges en vous conseillant de lire l’article de Florence Bal sur Bernard Nicoletti, un patron du BTP qui n’a qu’une envie à se retraite : mettre son argent et ses compétences dans un petit vignoble. Celui de Bellet, à Nice. Pour une fois qu’un patron ne cherche pas à s’exiler à Londres, en Belgique ou à Monaco, l’article, je vous l’assure, est réjouissant !

Michel Smith

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Les cadeaux « utiles » du Journaliste.

En 2014 comme avant, sur les réseaux sociaux et ailleurs, l’air est archi connu : nous, les Journaleux avec un « J » majuscule, sommes inondés de cadeaux, d’échantillons divers et variés – parfois avariés – que l’on nous adresse chaque année dans le but avoué ou pas de nous soudoyer à défaut de nous souler. Voilà pour la rengaine, le lieu commun, le truc censé nous répertorier en autant de pique-bouteilles qu’il y a de pique-assiettes dans ce vaste monde. Il est vrai que si l’on observe quelque peu notre emploi du temps, à Paris, par exemple, les occasions ne manquent pas : deux à trois fois par jour, parfois plus, nous sommes sollicités dans les plus belles adresses et il n’est pas étonnant de constater que la majorité de mes confrères succombent à la tentation. Il en va de même pour les journalistes de mode ou ceux spécialisés dans l’automobile, deux secteurs où, comme le vin, la pub afflue au rythme de la critique « positive », des articles dits « de complaisance ». Cela arrive aussi dans le domaine du cinéma, du livre, de la musique, du sport, du bricolage… Pour éviter de me faire brocarder, j’avoue que, de mon côté, à une époque où je signais dans les grands machins, j’en profitais allègrement. Disons plutôt que je me laissais faire sans rechigner et que, parfois, du Ritz à Passard, j’y prenais même goût.

Qui ne l’aurait pas fait à notre place ?

Ah les beaux déjeuners de presse… Photo©MichelSmith

Ah les beaux déjeuners de presse… Photo©MichelSmith

À cette époque donc, en plus des invitations dans les étoilés huppés, je recevais tous les ans en fin d’année des cartons et des caisses de petits, moyens et grands crus que je m’empressais de liquider avec mes potes car, si j’aime boire seul, c’est encore plus jouissif à plusieurs. Croyez-le ou pas, modeste scribouillard de service j’estimais que je ne méritais pas toute cette pluie de cadeaux. Et surtout, cela m’embarrassait plutôt qu’autre chose. En effet, comment rester intègre dans mes commentaires sur un vin sachant qu’il fait partie de ceux que j’ai reçus en cadeau ? Maintenant que les grands titres m’ont jugé soit a) trop vieux ; b) trop chiant ; c) trop con ; d) trop cher ; e) trop embarassant (rayez la (ou les) mention inutile), je continue malgré tout de recevoir quelques cadeaux de fin d’année. Ils sont bien moins nombreux qu’avant et émanent le plus souvent, non pas d’attachés de presse comme on pourrait le croire, mais de personnes pour lesquelles j’ai de l’estime. Au passage, j’ose espérer qu’ils en ont aussi pour moi. Sinon pourquoi prendraient-ils la peine de m’adresser de tels colis ? Parce qu’ils me croient encore important et influant ? Si tel était le cas, cela me ferait rire.

Le Riesling 2004 reçu il y a un an ou deux, se goûte bien et a déjà été chroniqué.Le 2007 attendra. Photo©MichelSmith

Le Riesling 2004 reçu il y a un an ou deux, se goûte bien et a déjà été chroniqué.Le 2007 attendra. Photo©MichelSmith

Afin de lever toute ambiguïté, et puisque je ne dois rien vous cacher, voici les noms de ceux qui n’ont pas manqué de m’arroser en ce tout début d’année : la Maison Deutz/Delas, avec une bouteille de Champagne « Classic » et un Crozes Hermitage rouge ; La Maison Georges Duboeuf avec 12 bouteilles de Beaujolais Nouveau et Villages Nouveau 2013 ; la Maison Léon Beyer avec 3 bouteilles d’Alsace Riesling 2007 ; Axa Millésimes avec 6 bouteilles variées dont un Château Pichon Longueville 2011 et un Tokaji 6 puttonyos; le Domaine Michel Redde avec 6 flacons de Pouilly Fumé « de crus », domaine sur lequel je reviendrai un jour car j’ai beaucoup d’estime pour Thierry Redde et ses fils ; et enfin, last but not the least, 6 ou 8 (à vrai dire, je n’ai jamais compté) flacons du Domaine Weinbach, assortiment de pinots gris, gewurztraminers et autre rieslings adressés par Colette Faller et ses filles, Catherine et Laurence. Là aussi, je reviendrai très prochainement sur ce dernier « cadeau » qui m’a valu d’avoir l’idée de faire, lundi dernier, l’une des plus belles dégustations de ma vie professionnelle grâce à des échantillons rangés en cave depuis des années.

Michel Bettane et Georges Duboeuf… Dans ce métier tout le monde se connaît. Photo©MichelSmith

Michel Bettane et Georges Duboeuf… Dans ce métier tout le monde se connaît. Photo©MichelSmith

Après une telle énumération – d’ordinaire je reçois plus tardivement 6 bouteilles de Michel Chapoutier, mais à l’heure où j’écris, rien n’est sûr ! – je vais préciser mon point de vue à la fois personnel et professionnel sur ce genre d’agissements. En fait, je ne suis pas dupe : certains de ces cadeaux sous forme d’échantillons doivent être pour le moins intéressés, mais pas tous, loin s’en faut. Logiquement, je ne devrais pas les accepter en les refusant lorsqu’ils me sont livrés. Si je les accepte, c’est avant tout parce qu’ils renferment le plus souvent des bouteilles que je ne pourrais m’offrir, d’une part parce que beaucoup ne correspondent pas forcément à mes goûts (en matière de plaisir, je le souligne) et d’autre part en raison du niveau positivement plat de mon compte en banque.

 

Mais s’il y a une raison majeure par laquelle j’accepte ces « cadeaux », c’est à cause de l’estime que je porte envers leurs expéditeurs. En outre, je respecte cette idée qui veut que pour le vigneron, la méthode qui consiste à entretenir une relation lointaine et amicale avec un journaliste rencontré à plusieurs reprises par le passé pour les besoins de reportages, est une idée pas sotte du tout dans la mesure où, sans avoir à débourser des milliers d’euros pour faire de la pub inutile, il paraît plus logique d’en dépenser quelques centaines afin de montrer aux journalistes que la maison continue à progresser, à créer, à exister. Prenons, un vigneron X dans l’Anjou, à la tête d’une trentaine d’hectares, par exemple. Me mettant à sa place, il me paraît plus intelligent de casquer chaque année autour de 500 à 1000 euros en coûts de transport et valeur marchande avec l’envoi de mes vins à une dizaine de journalistes représentatifs et bien sélectionnés plutôt que d’adresser des cartons au hasard à toutes les rédactions de France et de Navarre. Beaucoup des personnes qui sont à l’origine de ces « cadeaux » que l’on pourrait croire empoisonnés sont des gens de grande valeur, des hommes et des femmes talentueux qui ne souhaitent qu’une chose : montrer qu’au delà des transitions et des successions, au-delà des modes et de la modernité qui avance à grand pas, leurs domaines continuent dans la voie de la qualité. La plupart le font d’ailleurs en variant leurs échantillons d’une année sur l’autre, en insistant sur une production particulière. Cela me permet de faire des découvertes, de goûter de nouvelles cuvées et de confirmer la réussite de certains vins.

Je n'attends plus que les vins de Michel Chapoutier. Viendront-ils cette année ? Photo©MichelSmith

Je n’attends plus que les vins de Michel Chapoutier. Viendront-ils cette année ? Photo©MichelSmith

Voilà pourquoi je ne suis plus aussi intransigeant qu’avant. Voilà pourquoi je remercie ces vignerons car, non contents de m’informer en contribuant à me cultiver, ils me lancent un message d’espoir dans la continuité. C’est un peu comme s’ils m’adressaient le petit mot suivant : « Michel, tu nous a suivi à une certaine époque, tu nous a même encouragé, alors voilà, puisque que nous sommes de la même génération, que nous avons démarré ensemble et que nous avons tous les deux du mal à prendre notre retraite, voilà ce que je lègue à mes enfants et voilà ce qu’ils en font. À travers ces bouteilles tu pourras constater je l’espère la valeur de nos employés, leur volonté de progrès, leur attachement au terroir qu’ils défendent avec ardeur, le plus souvent dans l’ombre, avec humilité. On ne te demande rien en retour. Une première fois, il y a longtemps, tu as compris tout cela et nous voulons continuer à te montrer, à travers ces échantillons, combien malgré les temps difficiles que nous traversons, combien nous croyons encore en nos vignes ».

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On ne saurait être plus clair. Alors, bonne année à tous, Vignerons, Cavistes, Sommeliers, Amateurs. Bonne année à tous les messagers du vin que nous sommes à des degrés divers.

Michel Smith


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La presse du vin en pleine déconfiture ?

Et voilà que je vais vous parler de la presse. De la presse du vin en particulier. Et d’une forme de dégoût qu’elle déclenche en moi. «Encore!», allez vous me dire. «Encore ces lamentations d’un vieil aigri qui n’a rien d’autres à faire», allez vous poursuivre. Vous en avez ras le ciboulot et comme je vous comprends. Sauf que ça fait un moment que le jamais content que je suis, le «ténébreux» de la bande pour reprendre un adjectif qui m’a été récemment attribué par un Monsieur qui voulait sans doute dire que je ne pensais pas comme le troupeau, n’avait pas piqué une saine gueulante sur le dit sujet.

Pour m’exercer dans un style qui est loin de faire l’unanimité, il ne me faudra pas plus de deux lectures que je pensais être vineuses à souhait et qui se révèlent toutes autres. Deux expériences récentes qui me choquent et qui me révoltent, allant jusqu’à me donner la nausée. Je m’explique.

David Ridgway en vedette dans Vigneron... Photo©MichelSmith

David Ridgway en vedette dans Vigneron… Photo©MichelSmith

À chacun ses têtes de Turc. Pour moi, cela commence par la lecture banale d’une revue papier glacé déjà étrillée par le passé pour son côté chicos en totale opposition avec son titre : «Vigneron». Je l’ai reçue sans y être abonnée. Un quart d’heure en salle d’attente, le temps de feuilleter et de lire furtivement des textes qui, pour la plupart, me font penser à un mauvais dossier de presse (j’exagère, car il y avait un papier intéressant sur David Ridgway, le sommelier de la Tour d’Argent) et qui, parfois, relèvent d’une tribune libre de la vieille droite poussiéreuse bien pensante fleurant bon Vichy, son parc, ses eaux et ses hôtels bourgeois où l’on jacte à tout va sur le thème de l’excellence à la française.

Encore un beau gilet qui sied merveilleusement  à Patrick Bernard. Photo©Michelmith

Encore un beau gilet qui sied merveilleusement à Olivier Bernard. Photo©Michelmith

Je sais, ce n’est pas beau de se moquer des camarades, pas joli-joli de fustiger des copains, des confrères que j’ai côtoyés avec bonheur. Après tout, qui sait, peut-être que moi-même j’aurais été ravi de signer les mêmes pages – sans avoir leurs talents, bien sûr , heureux de collaborer dans cette sorte de «Jours de France » ressuscitée de l’époque cocasse où l’avionneur Marcel Dassault prenait ses employés pour ses serviteurs, revue bassement servile qui pratiquait allègrement la règle élémentaire du « qui paie une page de pub aura droit illico à un article rédactionnel plus ou moins important selon le portefeuille de l’annonceur ». Oui, il n’y a pas que « Vigneron » à clouer au pilori. Mon éminent collègue de blog Hervé Lalau, sur son site perso, nous en apprend de belles sur un autre luxueux magazine du vin nommé « Tasted »…

L'élégance du vigneron, du pain béni pour Vigneron. Photo©MichelSmith

L’élégance du vigneron, du pain béni pour Vigneron. Photo©MichelSmith

Mais au fait, de quoi je me mêle Mister Smith ? Il se trouve que face à «l’Excellence», comme ils disent, cela m’excite de m’en prendre à cette revue bling bling probablement diffusée dans les Relais et Châteaux. «Vigneron» a au moins une vertu : le magazine permet de suivre la mode vigneronne… enfin celle de Bordeaux et de ses enfants chéris dont beaucoup ont démarré dans une supérette de banlieue.

Le gilet sans manche, dernier chic Bordelais ? Photo©MichelSmith

Le gilet sans manche, dernier chic Bordelais ? Photo©MichelSmith

Pour paraître sur les photos il y a quelques années, et pour bien montrer qu’ils étaient déconnectés des emmerdes décidemment trop vulgaires du vulgum pecus qui, lui, ne connaît rien de rien aux affaires vineuses, les braves hommes du sérail qui ne connaissent pas la crise, tant ils sont pétris de talent, aimaient nouer négligemment leur cashmere autour du cou. Les plus anciens, nobles parmi les nobles, bravaient la mode en arborant qui une cravate à l’ancienne, qui un désuet nœud papillon, qui une exubérante pochette à grand débordement arrangée avec négligence à la place du cœur.

Désormais, j’apprends en feuilletant cette revue classieuse, que pour être au must de la distinction vigneronne il convient non seulement de se curer les ongles et de cirer ses pompes comme au temps de l’Armée des Indes, mais d’arborer sur une très chic chemise col ouvert un des ces distingués gilets matelassés et sans manches qui font l’uniforme de l’aristocratie transalpine, du côté de Florence. Olivier Bernard a beau parader en manches de chemise relevées sur la couverture du dernier numéro de Vigneron, j’ai noté au moins trois photos de messieurs (les dames sont rarissimes) vêtus de la sorte, signes évidents que les prix de nos grands crus vont encore grimper.

Cela dit, jaloux et envieux comme je suis, en cherchant bien sur le net, je me suis trouvé un gilet de circonstance à prix bas qui, je pense, m’irait fort bien. C’est un gilet de chasse sarde, hyper pratique pour ranger les outils de taille et les bouteilles d’échantillons ! Plus classique, et moitié prix, j’ai aussi déniché celui-làD’ailleurs, à ce propos, votre avis, Mesdames, m’intéresse…

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Photo©DR

Photos©DR

L’autre presse pro qui m’intéresse, bien plus passionnante celle-là car de vieille et de noble extraction, se nomme «La Revue du Vin de France». J’ai pour elle beaucoup d’affection, n’en déplaise à certains vignerons qui l’ont à la gorge, si j’ose parler ainsi. Pour aller droit au but, allez voir cet article conseillé par mes amis de Bourgogne Live qui signalent une enquête de Nadine Couraud, elle-même dirigeante d’une société de conseil en stratégie et marketing, étude ayant pour thème grosso modo l’information du vin sur Internet. La dame interroge Denis Saverot, le distingué rédacteur en chef de la revue plus haut citée. Face à la concurrence du net, l’homme est calme, sûr de lui, confiant.

Denis Saverot. Photo©DR

Denis Saverot. Photo©DR

Les lecteurs, qu’il voit en «grands amateurs» et qu’il compare aux «amateurs de voitures de sport italiennes ou aux collectionneurs d’armes anciennes», continueront à s’abonner «parce que ce sera un produit statufiant. Le papier en fait qui recule à peu près partout va devenir pour les gens les plus cultivés, les plus civilisés, un signe distinctif. Etre abonné à une revue papier sur un sujet chic, haut de gamme, demain ce sera un élément distinctif. Donc nous, on doit préserver cela parce qu’aujourd’hui, des sites sur le vin, il s’en crée dix par jour et demain il y aura une différence entre un site qui est relié à une revue, haute de gamme, ancienne, créée en 1927, et des sites créés par trois petits jeunes de vingt deux ans, la différence va se jouer là aussi.»

Allons bon. Un peu d’espoir, donc ? Eh bien non ! Car la description que nous fait entrevoir Denis me glace. Elle ne fait que montrer une fois de plus une info axée sur les hommes et les femmes de pouvoir. Le picrate chic, le vin cher, le jaja élitiste, la bouteille de collection que l’on admire plus qu’on ne boit à de beaux jours assurés. Avec tout le business du vin qui gravite autour, le fric qui paiera les publi-reportages, assurant au passage les mises en scène façon Gala, la magie spéculative aussi, celle des châteaux que le monde nous envie et de leurs supers propriétaires qui vendent et qui revendent au fil de la bourse, des stars de l’écran qui n’est plus aussi petit qu’avant mais qui nous livre une piètre image de notre société. Pour ma part, c’est clair : je ne boirai pas de ce vin-là.

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Quant à la presse généraliste, elle n’est pas éloignée de ce que je viens de décrire. Elle non plus ne s’arrange pas. Elle s’accommode, cédant volontiers au voyeurisme. De plus en plus arrogante, elle est racoleuse, elle adule le fric. Cela fait belle lurette qu’elle a renié l’information, préférant l’amateurisme au professionnel, l’approximatif à l’enquête. Comme la presse du vin, elle privilégie le texte court que l’on doit lire en vitesse, que l’on doit zapper afin de passer au plus pressé. Quelle est-elle, cette presse qui résume une actualité dans la plus sordide médiocrité, alors qu’un papier un peu plus long, plus fouillé, permettrait de détailler, d’y voir clair, de comprendre, d’expliquer ? Au risque de perdre un annonceur, elle se fie plus au caniveau qu’à la finesse de l’esprit.

De nos jours, la presse se nourrit surtout de communiqués recopiés à la va-vite par des stagiaires sans culture et sans expérience. Elle veut des journalistes low cost, serviles et débutants. À de rares exceptions, elle a fait fi de l’écrit, elle a tiré un trait sur ces articles «ennuyeux» construits par un journaliste de terrain fort de 20 à 40 ans de carrière. Elle se nourrit de show bizz au détriment des reportages fouillés. Elle a perdu son âme, son vrai sens qui est de rendre service et d’informer ses lecteurs afin de mieux les fidéliser, de mieux les instruire en misant sur l’intelligence et la simple curiosité que déclenche la découverte.

Voilà, ce sera tout pour aujourd’hui !

Michel Smith